RENCONTRE INESPÉRÉE
« Es-tu levée ?
— Entre, entre, Gaston : je travaille.
— De si grand matin! ce n’est pas bien, chère mère; tu sais ce que tu m’as promis.
— De me reposer ?
— De ne plus te fatiguer, maintenant que ta fortune est faite, que ton fils est là pour t'aider et que tu n’as plus tes yeux de jeune fille. »
Riant tendrement, le jeune homme vint embrasser au front et sur les joues Jeanne, qui assise devant son secrétaire, terminait une lettre.
Tous les matins, depuis près d’un mois qu’il était revenu d’Italie, l’architecte, avant de se mettre au travail ou de sortir, commençait par frapper à la porte de sa mère. Quelquefois, bien rarement à la vérité, il la trouvait encore couchée ; mais le plus souvent la matinale veuve, toujours vaillante, était levée, coiffée, habillée prête à recevoir n’importe qui. Elle en avait depuis si longtemps pris l’habitude qu’il lui était impossible de devenir paresseuse, malgré les conseils de son enfant : généralement elle s’occupait de sa correspondance, répondait à ses clientes, écrivait à ses fournisseurs. Cette activité lui restait aussi nécessaire qu’aux premiers temps de son installation comme couturière.
Quand elle se trouvait en train d’écrire quelque lettre, Gaston, après l’avoir embrassée, allait et venait à travers la chambre, regardant les bibelots cent fois vus, examinant les étagères, le rayon des livres, les tableaux accrochés aux murs, attendant qu’elle eût terminé ce qu’elle faisait.
Heureuse de le sentir près d’elle, d'entendre son pas sur le par-
quet, Multt Lambelle se hâtait d'achever sa correspondance, abrégeant les dernières lignes, jetant précipitamment sa signature au bas du papier blanc. Elle n'avait pas encore pu se rassasier suffisamment de son bonheur, de cette ivresse profonde de posséder son fils pour toujours, de ne plus trouver entre elle et lui des années et des lieues ; chaque matin, cette caresse régulière, venant la chercher dans son lit au réveil où à son travail, lui causait la même émotion doucement pénétrante.
Tout disparaissait à ses yeux, tout s’effaçait devant elle dès que Gaston entrait, la lèvre souriante, les yeux rayonnants, et que, la prenant de ses deux mains nerveuses, il la pressait contre sa poitrine en lui disant :
« Bonjour, mère \ »
Les paupières mi-closes, abandonnée, se faisant petite entre les bras de son grand fils, Jeanne s'oubliait là une minute ou deux, et il lui semblait reprendre vie sous la chaleur du bienfaisant baiser, sous l’étreinte affectueuse.
Elle croyait ne l’avoir jamais tant aimé, n’avoir jamais aussi bien goûté la jouissance de sa maternité. Pendant quatre ans elle avait été si seule que les câlineriesdu fils revenu ne la fatiguaient jamais.
C’est peut-être le seul amour auquel la satiété soit inconnue, l’amour maternel, l’amour des parents pour leurs petits, l’amour des enfants pour ceux qui les ont mis au monde. Une reconnaissance étemelle lie ces chères âmes, sans jalousie, sans intérêt, et les mots traduisant cette parentée sont eux seuls les plus puissantes caresses : l’homme paraît avoir tout exprimé quand il a prononcé ces mots : « Mon père 1 ma mère ! mon fils ma fille ! » Liens du sang qui servent à consolider et à affirmer tous les autres liens.
« Encore quelques lignes et je suis à toi, » dit-elle au bout d’un instant.
Comme revivifiée par les lèvres de Gaston, elle se rassit devant sa lettre commencée ; on entendit durant plusieurs minutes le bruit de la plume courant sur la feuille de papier bien lisse. Le jeune homme, à moitié assis sur le bras d’un fauteuil, jouait avec un livre. Jeanne sonna et cacheta sa lettre; pendant qu’elle mettait l’adresse, Claudine, entra.
« Prie donc Mile Madeleine de venir me parier. »
Mme Lambelle consultait une liasse de factures lorsque la porte du petit atelier communiquant avec sa chambre s’ouvrit.
« Vous m’avez fait demander, madame ?
— Oui, mon enfant, répondit la veuve sans se retourner. Il y a une facture que je ne puis retrouver : vous vous rappellerez peutêtre la date ou le montant. »
En ce moment, le jeune architecte, qui feuilletait le volume qu’il tenait, leva les yeux. A la vue de Madeleine, il se dressa, faisant un geste de stupéfaction, ne pouvant croire à une pareille réalité.
La jeune fille ne l’avait pas encore aperçu, parce qu’il se trouvait un peu dans la pénombre ; mais le mouvement fait par Gaston l’ayant mis en pleine lumière, elle se tourna en entendant ces mots murmurés plutôt que dits :
« Quelle étrange ressemblance î »
La présence du fils de Mme Lambelle produisit sur elle le même effet violent ; elle pâlit, puis devint presque aussitôt très rouge. Mais elle étouffa le cri qui allait lui échapper.
Jeanne venait de retrouver la facture égarée ; la jeune fille put, en se penchant sur sa bienfaitrice, cacher son trouble et son émotion. Gaston lui-même ne sut pas au juste si son visage avait ému Madeleine, ou si elle avait seulement rougi en se voyant regardée avec insistance par lui.
Plus il l’examinait, tandis que courbée auprès de sa mère elle paraissait absorbée par les papiers que celle-ci lui montrait, plus l’architecte croyait retrouver la taille, la tournure, les cheveux et les traits qui l’avaient si profondément troublé, quatre années auparavant, au concert d’amateurs du bois de Boulogne. Il n’osait dire un mot, de peur de rompre le charme, de faire disparaître la gracieuse enfant ou de laisser remarquer son agitation par sa mère.
Etait-ce bien elle ? ne se trompait-il pas ? Il y a de si curieuses ressemblances! Comment la jeune chanteuses! élégante, si extraordinairement douée, avait-elle pu descendre an rang d’ouvrière, sacrifier la brillante carrière qui lui était ouverte, à en juger par ses débuts ? Gaston se creusait vainement la tête pour expliquer cette transformation ; il en arrivait peu à peu à croire qu’il prenait cette jeune fille pour une autre, peut-être une sœur, une parente.
Mais tout en se donnant ces raisons, tout en se refusant à croire ses yeux, il voyait remonter du passé, du coin secret où il l’avait gardé caché pendant quatre ans, le ravissant vissage qui était revenu le visiter si souvent pendant ses voyages et qu’il désespérait de ne jamais retrouver.
Etait-ce possible ? le hasard fait-il de tels rapprochements ? Il y avait miracle, ou sa mère peut-être.... Non ; elle ignorait absolument ce que son fils n'avait révélé encore à personne, ce qu'il ne s’avouait pas même à lui.
Il résolut de s’informer sans se trahir, de chercher tout seul.
En écoutant ce que sa patronne lui disait, Madeleine essayait de remettre un peu d’ordre dans ses idées : il lui fallait une grande force de volonté pour ne pas se retourner. Insensiblement une lueur radieuse envahissait son visage, illuminant ses yeux, courant comme une flamme chaude sur ses lèvres. Sous sa main son cœur battait avec force ; une joie intense montait en elle, chassant toutes les pensées amères, les mélancolies, et les désespoirs solitaires.
Sans tourner la tête, car elle se sentait étudiée, elle glissait un coup d’œil entre ses paupières, presque fermées pour cacher plus longtemps le rayonnement qui s’en serait échappé. Certes Claudine le lui avait fidèlement dépeint ; elle retrouvait bien le visage gravé en elle, les traits connus.
Brusquement Jeanne fit cesser le secret enivrement des deux jeunes gens.
« Merci, Madeleine ; vous pouvez retourner à votre travail. »
Elle traversa lentement la pièce sans regarder Gaston, les yeux baissés, les joues teintées de rose ; mais ses lèvres avaient un adorable sourire, sa taille souple ondulait comme sous une caresse. Le jeune homme regardait encore, touché au cœur, hors de lui, que la porte se replaçait entre la vision et lui.
Quand il ne fut plus sous l’ivresse de cette contemplation, l’esprit plus rassis, il se rapprocha de sa mère et l’embrassa doucecement ; puis, après quelques phrases banales, il se décida à aborder le terrain brûlant.
Il eût voulu interroger faire longuement parler Jeanne ; une crainte le retint, celle d’inquiéter sa mère, de lui laisser voir qu’une autre personne allait peut être se placer entre eux, l’enlever en partie à son amour, à son adoration.
Il hésitait, ne sachant comment débuter, Mme Lambelle toucha la première au sujet qui l’intéressait :
« A propos, tu as vu cette jeune fille ?
— Oui, dit-il le plus froidement possible.
— Eh bien ! c’est celle dont je t’ai parlé dans mes lettres, une de mes ouvrières, ma meilleure.
— Elle paraît très douce.
— Et fort intelligente. Du reste, c’est une jeune fille de bonne maison, autant que j’ai pu le deviner.
— Ah ! fit le jeune homme devenant plus curieux ; un mystère ? »
Il riait d’un rire un peu faux en faisant ce badinage.
« Oh ! quelque triste hisoire sans doute, une infortune cachée. Je n’ai jamais voulu l’interroger sur sa famille, de peur de la blesser ou de raviver une douleur encore récente.
— Elle est malheureuse ?
— C’est une orpheline !
— Pauvre fille ! murmura-t-il d’une voix plus émue qu’il voulait le laisser paraître.
— Je m’y suis extrêmement intéressée, et je n’ai qu’à me louer de l’avoir prise chez moi. Parfois même, dans mes jours de géné* rosité ou de bonté...
— Que dis- tu là, mère ? Je ne t’en connais pas d’autres. »
Gaston s’attendrissait. Jeanne eut un rire affectueux et continua
caressée par cette flatterie câline :
«Je pense à lui céder un jour mon établissement. Elle en est vraiment digne, je t’assure ; ce n’est pas une femme ordinaire. Elle peint très joliment, et je suis persuadée, sans en avoir la preuve, qu’elle est bonne musicienne.
— Elle chante ? interrogea l’architecte avec une anxiété contenue.
— Ma foi ! je l’ignore.
— C’est curieux î reprit-il entre ses dents.
— Que veux- tu dire ?
— Rien. J’ai vu autrefois une chanteuse qui lui ressemblait beaucoup.
— La pauvre enfant ne me paraît pas assez hardie pour chanter en public î s’écria la veuve en riant de nouveau.
— Pourquoi donc ?
— Si tu la connaissais, tu ne me le demanderais pas. Je n’ai jamais vu de fille plus timide, plus réservée, plus ennemie de tout ce qui pourrait la mettre en vue. »
Un pli creusait le front du jeune homme ; il se demandait maintenant s’il ne se trompait pas.
Brusquement il embrassa sa mère, pressé d’échapper à ses re-
gards, qui auraient peut-être fini par trouver le secret de son cœur, par lui arracher ce qu'il ne voulait pas dire.
« Au revoir, mère! j'ai à travailler, je me sauve. »
Au moment où il ferma la porte, elle lui envoya encore un baiser, toute à l’ivresse de se sentir si tendrement aimée par son fils, sans une pensée amère, sans un nuage dans son âme ni dans son cœur.
Par respect pour sa mère, par un sentiment très délicat, le jeune homme ne s’était jamais permis de traverser les ateliers où travaillaient les ouvrières jamais on ne l’y voyait. C’est à peine si quelques-unes d’entre elles, les plus anciennes seulement, le connaissaient et se rappelaient l’avoir vu adolescent ; mais les autres auraient pu ignorer son existence ou tout au moins son retour si on ne leur avait donné congé à cette occasion.
Gaston n’avait donc aucune chance de rencontrer la jeune fille, à moins de la guetter à la sortie de l’atelier, de l’attendre dans la rue ou de parvenir à la voir ou à lui parler dans la maison. Mais était-ce bien elle ? Après ce que venait de lui affirmer sa mère, il doutait, sans parvenir toutefois à se persuader qu’il se trompait.
« Bonjour, monsieur Gaston ! Vous sortez de bon matin aujourd’hui. »
Claudine l’avait aperçu par la porte ouverte de sa cuisine, au moment où il traversait l’antichambre.
« Si j’interrogeais Claudine ? » se dit tout à coup le jeune homme ; et il se rapprocha de la vieille cuisinière.
« Oui, j’ai des courses à faire.
— Ah ! vous avez raison. Il fait si beau, il faut en profiter, voyezvous. C’est bon peur ceux qui sont forcés de travailler chez eux de ne pas sortir ; ils ne peuvent aller respirer ce bon air.
— Parles-tu pour toi, Claudine ? » fit Gaston un peu étonné, car il n’avait jamais entendu la cuisinière se plaindre. Mais son rire bruyant lui prouva qu’il faisait fausse route.
« Moi ? Ah ! ah ! Vous ne me connaissez donc plus depuis que vous avez voyagé ?
— Alors, pour qui dis-tu cela ?
— Pour ces braves filles. »
Du geste elle désignait les ateliers ; puis elle reprit :
« C’est jeune, ça aimerait bien à courir les champs par un beau soleil comme celui-là. Cependant il faut travailler. Encore je ne les plains pas toutes ; mais il y en a une, voyez- vous, monsieur
Gaston, je voudrais la voir libre ; elle le mérite bien, celle-là. »
L'architecte sentit s'éveiller en lui une soudaine curiosité. Est-ce que tout le monde pensait comme lui P Ce serait étrange.
« Ah ! fit-il. Et qui, sans indiscrétion, protèges-tu ainsi P
— Mam’ selle Madeleine î »
Gaston eut une secousse au cœur, bien qu’il s'attendît à entendre ce nom sortir de la bouche de Claudine. Il murmura d'une voix étouffée :
« Madeleine ?
— Vous ne la connaissez pas ; c'est une nouvelle î Voilà seulement deux ans qu’elle est chez Madame ; mais, vrai ! Madame a eu la main heureuse le jour où elle a accueilli la pauvre enfant !
— Que veux- tu dire ? »
Malgré toute sa force, le jeune homme était profondément ému. Il semblait que le hasard prît |à tâche de lui faire ^entendre partout l'éloge de celle qu'il avait remarquée. Après sa mère, Claudine venait lui répéter ce nom, le faire entrer dans son cœur et dans son cerveau. Pour lui, Madeleine, c’était Magdalena: Claudine allait peut-être le lui prouver. Aussi son émotion augmentait à mesure que la vieille bonne, heureuse de bavarder, ignorante de l'effet produit par ses paroles continuait, sans voir le trouble de Gaston, qui se tenait prudemment dans la demi-teinte sombre de l'antichambre :
« C'est un ange du bon Dieu, comme je vous le dis, monsieur Gaston, et digne de votre sainte mère. Elle est si gentille pour moi, si dévouée pour sa patronne, dont elle ne parle jamais sans une profonde vénération, quelquefois même avec des larmes dans les yeux, tellement elle est sensible aux bontés de Madame pour elle.
— Ma mère a raison, si cette jeune fille mérite son intérêt.
— Pauvre petite ! sa chambre touche la mienne et souvent je l’entends pleurer : elle est si seule, sans famille, sans parents ! J’ai parfois des envies d'ouvrir sa porte, d’aller Fembrasserj mais je n’ose pas, c'est une demoiselle pour sûr ! »
Le jeune homme, au milieu de ce verbiage, avait seulement remarqué ces mots de la servante :
« Sa chambre touche la mienne.
— Alors, tu l'entends ?
— Oui. Elle doit être bien malheureuse, allez ! Si jeune, n’avoir plus ni père ni mère, être forcée de vivre du travail de ses mains quand on a été riche.
— Ah ! reprit Gaston poursuivant son idée ; et chante-t-elie souvent ?
— Souvent, quand elle se croit bienseule.Mais jene puis l’écouter sans pleurer, tellement ses chansons sont tristes : ce sont des airs doux, et sa voix m’arrive comme une caresse.
— Elle chante bien ?
— Oh ! je ne m’y connais pas, bien sûr ! Seulement cela me fait une révolution par tout le corps quand elle répète un air qu’elle sait depuis un mois à peu près.
— Le connais-tu ?
— Vous voulez rire : est-ce que je peuxsavoir. moi? Il y est parlé d’un oiseau envolé qui ne revient pas. »
Gaston devint pâle. Ne pouvant chasser ses pressentiments, croyant que la chanteuse du concert devait penser à lui comme il pensait à elle, et trouvant dans cette réponse de Claudine une coïncidence étonnante, il balbutia :
« Serait-il possible ? »
Puis, plus bas, d’une manière inintelligible pour la vieille bonne
« Je suis fou! Je crois la retrouver partout. M’a-t-elle seulement remarqué? il faisait nuit noire, elle était si troublée ! »
Claudine le regardait, cherchant à écouter ce qu’il disait :
« Merci et bonjour, je me sauve.
— Il n’y a pas à me remercier: si vous aviez vu M’amselle Madeleine, vous diriez comme moi.
— Je l'ai vue, il y a un instant, dans la chambre de ma mère.
— N’est-ce pas qu’elle est jolie ? Moi, d’abord, j’en suis folle ! repartit la Savoyarde avec enthousiasme.
— En effet ; mais je n’ai pu l’entendre comme toi.
— Tenez, monsieur Gaston, si vous ne me croyez pas, montez dans ma chambre à midi ; elle rentre généralement dans la sienne à cette heure-là. Peut-être F entendrez- vous chanter, et vous m’en direz des nouvelles.
— Tu es folle, Claudine, fit Gaston en rougissant.
— Pas du tout : c’est bien naturel ! Moi, quand j’y suis et qu’elle commence ses chansons, je ne fais plus de bruit, je n’ose même pas respirer trop fort de peur de la troubler. Si elle se savait écoutée, elle est si timide qu’elle ne continuerait pas.
— Eh bien ! donne-moi ta clef ; mais n’en parle à personne,
pas même à ma mère, je serais trop honteux qu’on me sache si curieux.
— Bien entendu, monsieur Gaston. »
Le jeune, homme sortit, à la fois stupéfait de la proposition inattendue de la vieille bonne et enchanté de l’occasion inespérée qui allait lui permettre d’éclairer ses soupçons.
Il avait pu être abusé par une ressemblance ; mais, de même qu’il conservait encore devant ses yeux son ravissant visage, il gardait dans son souvenir sa voix délicieuse, son chant pur et pénétrant.
Très innocemment et en croyant favoriser une curiosité puérile comme la sienne, Claudine venait de rendre son jeune maître le plus heureux et le plus troublé des amoureux.