‹ Madame LambelleChapitre 28 sur 51 · OISEAU FIDÈLE · texte numérisé non relu

OISEAU FIDÈLE

Oiseau fidèle,

Que Dieu bénit,

Oiseau fidèle,

Reste en ton doux nid!

Ferme ton aile ;

Tu dormiras mieux Que sous d’autres cieux!

Oiseau fidèle.

Que Dieu bénit,

Oiseau fidèle,

Reste en ton doux nid!

Jamais Madeleine n’avait mieux chanté : pures, vibrantes, les notes s’échappaient de son gosier avec une douceur extraordinaire. Elle semblait avoir tout oublié, et la petite chambre mansardée où elle se trouvait, et son humble position d’ouvrière ; sa poitrine élargie palpitait, tandis que la chanson s’envolait de ses lèvres, non plus triste, plaintive et suppliante comme les jours précédents, mais joyeuse, pleine d’espérance et de triomphante allégresse ! La jeune fille s’enivrait littéralement de la musique qu’elle interprétait avec tant de charme, et des paroles qui traduisaient quelque coin secret de sa pensée et de son cœur.

Par la fenêtre grande ouverte le soleil entrait à flots, baignant de sa poudre d’or la chambrette modestement meublée, miroitant dans le vernis d’un meuble, se brisant en cassures nettes sur les plis de la robe noire de Madeleine et jetant de chauds reflets sur ses mains blanches, aux doigts souples et effilés.

Accoudée au marbre d'une corn iode de noyer, elle se regardait dans un petit miroir, cherchant au fond de ses yeux bruns la trace de ses dernières larmes, passant la main sur son front sans rides :

« N’ai-je point changé ?» se demandait-elle.

De son doigt elle caressait ses temples lisses, jouait avec les boucles légères envolées autour de sa tête.

Non ; elle était restée la même : on pouvait retrouver dans ses traits les lignes déjà vues plusieurs années auparavant. Le malheur avait passé sur elle sans creuser de sillons son épiderme satiné, sans flétrir l’éclat diamanté de ses yeux, sans faner la rouge et délicate pulpe de ses lèvres.

Pendant que, par un sentiment de coquetterie qu’elle n’avait pas ressenti depuis longtemps, elle s’étudiait ainsi devant la glace, un souvenir vint subitement traverser son cœur, et, rieuse, montrant dans une joie épanouie l’émail brillant de ses dents, elle chanta :

Ah! je ris de me voir Si belle en ce miroir!...

Mais tout à coup elle s’arrêta, tremblante, n’osant, continuer ; il lui semblait avoir entendu fermer une porte à côté de sa chambre : elle écouta.

Aucun bruit 11e se faisait entendre, elle crut s’être trompée, ou que Claudine était venue chercher quelque chose dans la chambre voisine.

La joie la plus complète la pénétrait tout entière. Le soleil de juin ne pouvait seul avoir accompli une pareille transformation. Il fallait quelque motif plus puissant pour que Madeleine eût ainsi oublié ses larmes récentes, ses heures de rêverie douloureuse, ses amères mélancolies. Un rayon lumineux avait traversé sa vie, brûlé son cœur, épanoui son âme, qui nageait en plein ciel bleu.

Maintenant, à genoux auprès d’un tiroir ouvert, elle soulevait les uns après les autres d’épais volumes, où un chiffre s’enlaçait dans le grain du maroquin : c’étaient des partitions, des cahiers de musique. Elle fredonnait çà et là quelque motif, à mesure que ses mains tournaient les feuillets piqués de notes noires sur les lignes régulières.

Que de souvenirs déjà lointains, que d’heures tristes ou joyeuses ! Une scène surtout restait gravée en elle, pleine de lumières étincelantes, de toilettes, de bruits; elle-même figurait au premier plan, et, dans cette partition ouverte à Y Air d&s Bijoux ses doigts s’arrêtaient d’eux-mêmes, tandis que sa pensée s’envolait vers le passé.

On l'avait applaudie, rappelée, couverte de fleurs ; puis après !... Alors elle se voilait le visage de ses deux mains, honteuse, rougissante même au souvenir, à la seule pensée du grossier affront qui avait à jamais brisé sa carrière, lui faisant fuir et redouter un art où de telles hontes pouvaient l'atteindre. Il fallait la vision subite de son sauveur, l’apparition du jeune protecteur inconnu, pour apaiser ce trouble de son âme et le transformer en une plus douce émotion.

Une horloge sonna la demie.

Madeleine rangea ses affaires, remit ses volumes et ses cahiers en ordre, et, ouvrant la porte de sa chambre, se prépara à se rendre à son travail : mais elle fit un pas en arrière, stupéfaite.

Devant elle, la tête baissée, le regard suppliant, les mains jointes dans une pose de prière, Gaston Lambelle s’était aussitôt dressé, la pâleur de l’émotion aux joues :

« Mademoiselle ! par grâce, un mot, un seul !

— Monsieur ! »

Madeleine était tellement troublée, son cœur battait si fort, qu’elle ne trouvait pas une protestation.

Le jeune homme lui-même se voyait si intimidé, si embarrassé par l’étrangeté de sa démarche, que les mots hésitaient également sur ses lèvres et qu’il ne savait comment faire pardonner son indiscrétion :

« Est-ce vous ? Je vous en supplie, répondez. Est-ce vous ? »

Elle tremblait trop pour répondre. Cependant, dominant son trouble, elle demanda, palpitante craintive :

« Vous m’avez donc entendue ? »

Un sourire presque invisible creusait sa fossette encourageante aux coins de sa bouche.

« Magdalena ! je vous retrouve ! »

Il n’osait faire un pas, se permettre un geste, de peur d’effaroucher la charmante fille, de voir s’envoler un rêve si délicieux.

« Je me nomme Madeleine.

— C’est vous, n’est-ce pas ? Oh ! je vous avais immédiatement reconnue ; j’étais sûr de ne pas me tromper. Maintenant que je vous ai entendue, il m’est impossible de douter. »

Madeleine souriait et rougissait, ne voulant pas avouer et n’osant pas mentir. Gaston, toujours sans avancer, la regardait avec un tel respect, une passion si contenue, que la jeune fille se raffermis-

sait peu à peu, reprenant courage, envisageant mieux son embarrassante position.

Le jeune homme continuant de parler, elle écoutait le son de sa voix, subissait l’affectueuse douceur de son regard ; elle se sentait trop heureuse pour ne pas s’abandonner un moment à cette caresse du regard et de la voix. Pouvait-on lui faire un crime de goûter cette minute de chaste enivrement, après les épreuves qu’elle avait supportées, les misères qui l’avaient accablée ? Une espérance nouvelle grandissait en elle, la laissant sans volonté, sans force, accablée par ce bonheur inattendu, noyée dans cette félicité où elle se complaisait.

Gaston acheva :

« C’est vous ! c’est donc vous ! Je vous ai tant désirée ! je vous ai rappelée si souvent dans mes rêveries ! Vous étiez la protectrice de mes voyages, l’image radieuse qui me reposait de mes fatigues, qui m’encourageait dans mes travaux, qui me visitait parfois dans mon lointain isolement au milieu des pays sauvages et des îles mortes de la Grèce antique. Que s’est-il donc passé depuis que je vous ai vue, entrevue plutôt, car je ne sais de vous qu’un nom, Magdalena ; qu’une chose, c’est que vous chantez à ravir les âmes. Parlez, je vous en prie ! Ne craignez pas de vous confier à moi : depuis si longtemps je pense à vous et je vis pour vous ! »

Alors Madeleine parla à son tour.

En quelques mots elle raconta la lamentable histoire de sa vie, son heureux passé, ses souffrances, la mort misérable de sa mère.

Gaston, tout frissonnant, écouta les détails effrayants de cette misère honteuse et cachée, de ces journées sans pain, sans feu, de cette agonie sur un grabat d’une femme autrefois riche et heureuse.

En racontant ce lugubre passé, la pauvre enfant sentait passer en elle un frémissement douloureux et prolongé. Elle croyait revoir sa mère mourante, corps inanimé sur lequel elle se jetait éperdue, folle de désespoir, collant ses lèvres brûlantes au front de marbre qui la glaçait, écartant les cheveux gris raidis par les sueurs de l’agonie, pour contempler une dernière fois les traits de celle qui n’était plus.

Ah ! elle se croyait bien perdue !

Mais Mme Lambelle l’avait reçue à bras ouverts, lui donnant sa

confiance et son affection. Alors elle avait espéré de nouveau, se rattachant à la vie, reprenant courage. Puis elle s’arrêta tout à coup, n’osant continuer, se refusant à avouer ce qui avait achevé de lui rendre l’espoir : le trouble de son cœur se refléta dans ses grands yeux limpides. Une pudeur la prenait tout à coup, en remarquant le rayonnement de joie qui illuminait le visage du jeune homme.

Il allait la questionner encore ; elle comprit son balbutiement, son murmure :

« Madeleine, je vous aime ! »

Le front rouge, l’œil mouillé de larmes joyeuses, elle s’enfuit.

Pendant toute la journée ses compagnes la regardaient étonnées de son animation inaccoutumée. De temps en temps on pouvait l’entendre fredonner sans s’en rendre compte, abîmée dans ses pensées :

Oiseau fidèle,

Que Dieu bénit,

Oiseau fidèle.

Reste en ton doux nid!

Ferme ton aile;

Tu dormiras mieux Que sous d’autres cieux!

Oiseau fidèle,

Que Dieu bénit.

Oiseau fidèle,

Reste en ton doux nid !

Vïî

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