‹ Madame LambelleChapitre 29 sur 51 · LE CHAGRIN D’UNE MÈRE · texte numérisé non relu

LE CHAGRIN D’UNE MÈRE

« Y a-t-il du bon sens à pleurer comme ça ! Allons, madame, faites- vous une raison : ne vous abandonnez pas. Si au moins on savait ce que vous avez ? mais tout le monde l’ignore. Il faut que ce soit moi, votre vieille bête de servante, qui vous ait surprise ainsi cachée dans votre chambre, à pleurer !

— Claudine, tu ne peux pas comprendre cela. »

Jeanne s’essuyait les yeux, honteuse d’avoir été vue par la cuisinière, s’efforçant de sourire et de montrer un visage calme.

« Non. Il y a quelque chose que vous ne voulez pas dire, et qui vous tracasse. Personne ne peut-il vous consoler ?

— Personne! » murmura la veuve d’une voix triste; et elle appuya son mouchoir sur ses lèvres, comme pour mieux cacher son chagrin.

Claudine insista, se désolant de voir sa maîtresse dans un pareil état :

« Enfin, madame, voilà la seconde fois que je vous surprends ainsi : que vous est-il arrivé ? J’ai beau chercher autour de vous, m’inquiéter, je ne vois que des sujets de bonheur et de tranquillité pour vous. »

Mme Lambelle soupira fortement, sans vouloir répondre.

« Si M. Gaston s’apercevait de cela, il serait bien malheureux, lui qui vous aime tant !

— Gaston ! » balbutia-t-elle, et elle regarda la vieille cuisinière pour voir si elle n’avait pas quelque intention cachée en prononçant le nom de son fils. Mais Claudine était incapable d’une pareille diplomatie ; elle parlait à cœur ouvert, comme les paroles lui venaient, sans phrases et sans détours :

« Depuis six mois qu’il est revenu, vous devriez être tout à fait

heureuse : rien ne vous manque plus. Les affaires marchent à merveille. — Ah !... peut-être ce déménagement ? — Hein ! c’est ça qui vous tourmente !

— Puisque nous serions mieux,

— Ah ! pour ça, oui, et plus grandement. C’est une fameuse idée que M. Gaston a eue là. Ici, rue Saint-Honoré, vous étiez enterrée, loin du beau monde. Avenue de l’Opéra, vous serez au cœur de Paris. Et un si bel appartement ! Je ne l’ai vu qu’une fois, mais j’en suis encore éblouie. Quand je me suis penchée au balcon et que j’ai aperçu à un bout l’Opéra et à l’autre la place du Théâtre- Français, il m’a semblé que je faisais un rêve. Ah ! ça enfonce joliment notre quartier ! Pensez donc ! dix fenêtres de façade, au premier étage, sur la plus belle avenue de tout Paris ! Peut-être regrettez-vous la rue Saint-Honoré, où vous avez commencé ; mais, Madame, il faut bien suivre le progrès, comme dit M. Gaston; il ne faut pas rester en arrière quand les autres marchent! »

Jeanne ne put s’empêcher de sourire en écoutant la tirade exaltée de la Savoyarde, elle qui détestait tant Paris autrefois; mais une pensée se gravait dans son esprit et elle murmurait en elle-même :

« Il faut être de son temps ! Peut-être est-ce là ma faute ; je ne suis au courant de rien : Gaston est jeune, il ne peut ni penser, ni vivre comme nous autres, qui sommes les vieux. »

Son visage se rassérénait, et Claudine, tout heureuse, la regardait, croyant avoir persuadé sa maîtresse, se félicitant d’avoir chassé sa tristesse. Sans doute elle avait touché juste : Jeanne, si modeste, souffrait de quitter son logement accoutumé, de changer son existence étroite et ignorée contre une vie plus brillante, tout en vue.

« Claudine, tu ne me verras plus pleurer.

— Bien vrai, Madame ? fit la servante, qui, dans sa joie, avait les larmes aux yeux.

— Je serai raisonnable ; tu verras.

— J’avais donc deviné ?

— Peut-être ! » répondit Jeanne en étouffant un .soupir.

Les quelques paroles de Claudine venaient de lui ouvrir des horizons nouveaux.

Cette mère si heureuse du retour de son fils avait cru naïvement

qu’elle allait le posséder tout entier, qu'il ne la quitterait jamais. Le premier mois avait été charmant, absolument tel qu’elle pouvait le désirer, sans un nuage. Puis les autres mois changèrent peu à peu ; Gaston, tout en se montrant toujours aussi affectueux pour sa mère, toujours bon et prévenant, paraissait cependant sous le poids de pensées qu’il ne disait pas.

D’autres ne l’auraient pas remarqué ; Jeanne, qui veillait sur son bonheur avec un soin presque jaloux, devina dans le cerveau de son enfant, peut-être dans son cœur, un insensible changement. Longtemps elle chercha à pénétrer ce secret ; mais les semaines s’écoulèrent sans que le jeune homme fit ses confidences à Mme Lambelle. Au contraire, plus le temps passait, plus il paraissait soigneux de cacher ce qu’il éprouvait. Il avait toujours son même sourire aimant sur les lèvres, lorsque le matin il venait embrasser sa mère; il se montrait aussi gai pendant les repas ; mais une ou deux fois la mère attentive crut sentir de l’effort dans cette gaieté, de l’apprêt dans ce sourire. Puis très souvent, le soir, Gaston s’absentait sous un prétexte ou sous un autre.

Elle avait rêvé une union plus étroite et plus continue entre eux, une longue suite d’heures calmes passées ensemble, sans besoin de changement, sans importuns. Qu’avait-elle fait pour qu’il la délaissât ainsi ? Ne se montrait-elle plus assez tendre, assez caressante, assez idolâtre ? Certes, elle n’avait rien à se reprocher de ce côté-là.

C’est alors qu’elle eut des idées tristes, que ses pensées se tournèrent d’un côté qu’il ne lui était pas encore arrivé d’envisager dans son existence presque claustrale de veuve précoce. Pour elle, l’architecte était resté l’enfant gâté, adoré, cajolé; par une faiblesse commune à un grand nombre de mères, elle avait oublié que son fils, devenu homme, pouvait avoir quelque affection en dehors de la famille.

Une autre se trouvait peut-être entre elle et lui. La première fois que cette pensée lui mordit le cœur, la souffrance fut réelle, poignante, toute matérielle : une plainte jalouse tomba de ses lèvres. Son enfant ! Il était bien à elle cependant ; il lui appartenait tout entier, sans réserve ! Les larmes emplirent ses yeux ; elle se livra à sa douleur sans vouloir se retenir, sans pouvoir la modérer. Sans doute l’heure arrivait où elle allait avoir à soutenir une lutte peut-être plus dure? que toutes celles qu’elle avait soutenues jus-

MADAME LAMBELLR

qu'alors. Son fils devenait homme avec les passions de l’homme et ses faiblesses ; elle devrait les supporter, consentir à ne plus être unique pour lui.

Dans la solitude de sa chambre de veuve, aux heures où elle se savait seule, invisible, elle laissa souvent couler ses larmes. Patiente, courageuse, parfois brisée, elle se relevait et cachait sa désolation de se voir abandonnée, quand ce fils lui revenait souriant, le baiser aux lèvres et qu’il la serrait doucement dans ses bras.

« Ma mère ! »

A ce mot, tendrement prononcé, elle oubliait tout pour goûter l’ineffable douceur de l’heure présente. Mais elle croyait qu’un danger la menaçait : Gaston devenait plus mélancolique, plus rêveur. Souvent il semblait s’arracher à quelque beau rêve. Leur bonheur commun était de plus en plus menacé. Peut-être une femme indigne s’emparait-elle du cœur ardent et naïf de son fils ! Chaque jour agrandissait la plaie dans le cœur déchiré de cette mère.

Mais la souffrance restait d’autant plus forte qu’elle n’osait plus interroger Gaston, de peur qu'il ne lui dit pas la vérité, qu’il se refusât à ses questions, qu’il manquât de confiance en elle.

Pour la seconde fois*, Claudine la surprenait dans un moment de complet accablement avant qu’elle eût le temps de s’essuyer les yeux. Mais de cette conversation jaillit pour elle une lumière nouvelle.

Si elle s’était trompée ! si pourtant son fils n’aimait bien qu’elle ! Où avait-elle la tête de se forger des idées semblables ? Claudine avait, sans s'en douter, indiqué la véritable raison.

Ce qui lui enlevait son fils, c’était la grande différence que le jeune homme devait trouver entre le salon de sa mère, tout parfumé de vieille ho nnêteté, mais rigide, ennemi des distractions et la vie plus facile des salons modernes, les concessions faites par le monde, les mille petits relâchements du siècle. Un jeune homme devait se lasser vite de cette existence, morale il est vrai, mais trop monotone, même dans la compagnie d’une mère adorée et de vieux parents aflectionnés. Le mal était là, sans aucun doute : comment ne l’ avait-elle pas deviné plus tôt ? Le jour où Gaston était venu lui proposer de quitter la rue Saint-Honoré pour l’avenue nouvellement construite entre l’Opéra et le Théâtre-Français, elle eut bien dû s'en douter. Le jeune architecte avait mis en avant toutes les raisons imaginables le meilleur air, la vue, l’avantage

commercial : c’était un indice. N’avait-il pas également endoctriné la vieille Claudine, fanatique de son maître, et qui parlait à tort et à travers de changement, de déménagement, oubliant ses vieilles haines contre l«a capitale.

A partir de ce moment, Jeanne Lambelle, avec son dévouement et son désintéressement habituels, changea cet intérieur austère qui lui plaisait tant, et se mit à la mode, ce qu’elle avait toujours détesté. Elle sacrifiait ses convictions et ses goûts personnels à la fantaisie du jour, pour faire revenir son fils : ce serait encore le devoir, une façon large de le comprendre.

Quand Gaston entendit sa mère parler de rénovations, de réformes à faire dans la maison, il sourit, s’étonnant, la félicitant de sa jeunesse, de son entrain ; il était content de la voir abandonner ses vieilles idées pour abonder dans son sens.

Il s’occupa plus activement de l’aménagement intérieur de l’appartement tout neuf de l’avenue de l’Opéra, faisant abattre des cloisons, communiquer des pièces entre elles :

« Tu seras installée là pour la fin de décembre 1877, et tu pourras y recevoir plus dignement les nombreuses clientes que l’Exposition universelle de 1878 va attirer à Paris. »

Il riait, badinant à tout propos, vantant l’emplacement choisi par lui, à proximité des grands boulevards.

Il fallut que Mme Lambelle sortit avec lui le jour où les ouvriers fixèrent au balcon les lettres gigantesques annonçant que le magnifique appartement serait occupé par une grande couturière.

Gaston lui montrait du doigt les carrés de papier collés en travers sur les vitres et portant l’indication LOUÉ.

« Hein ! comme cela fait bien ! On ne te le disputera plus, il t’appartient. Ah ! J’ai eu assez de mal à l’avoir, surtout avec cette condition de l’arranger à ma guise. Heureusement pour nous, je connaissais l’architecte, il m’a aidé auprès du propriétaire. »

Au bras de son fils, Jeanne regardait sans voir, joyeuse d’être avec lui, ne demandant pas d’autre bonheur, n’ayant pas de plus grande ambition. Que lui importait la vue de l’Opéra, la magnificence de son appartement, si son fils ne lui appartenait pas toujours comme maintenant. Elle se pressait contre lui, riait avec lui, se plaisait à répéter les mots techniques, à l’aide desquels il lui expliquait les travaux faits pour rendre les pièces plus commodes. Cette fois, elle crut bien avoir conjuré le mauvais sort.

Cela dura peu. Lorsque tout fut bien décidé, bien arrêté, et qu’il n’y eut qu’à attendre le jour1 de l’emménagement, Jeanne remarqua que son fils retombait dans ses absorptions continuelles. A quoi, à qui pouvait-il rêver avec cette constance ? Parfois même il souriait tout seul. Mme Lambelle trembla de nouveau pour sa tranquillité : il était heureux sans elle, heureux loin d’elle! Elle ne pouvait se faire à une pareille idée, par un sentiment d’égoïsme inconscient et tout maternel.

C’était donc bien inutilement que la pauvre mère avait appris à vivre autrement que par le passé, s’habituant aux mœurs modernes, pliant sa rigide vertu aux mollesses de l’époque. Elle cherchait à se raisonner, à s’étourdir même, se disant que son fils ne pouvait lui appartenir à elle toute seule. Un sentiment si égoïste ne devait pas durer dans un pareil cœur : elle reconnut que son fils accomplirait aussi son devoir en aimant, en se mariant. Cela était dans la nature, dans l’ordre des choses établies. Mais pourquoi ne venait-il pas verser dans son cœur ce secret charmant, s’il s’agissait de cela ? Elle eût voulu provoquer les confidences de son enfant : elle n’osa pas.

Alors, un jour qu’elle souffrait trop, à bout de résignation et de courage, Jeanne alla trouver celui qui tant de fois, depuis la mort de son mari, l’avait encouragée, soutenue et relevée.

Le Dr Fougerin, très souffrant à cette époque, eut un sourire triste quand il reconduisit la veuve à sa porte :

« Soyez sans inquiétude, je saurai tout. Gaston est un honnête homme, il suivra mon conseil, je vous le promets. »

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