‹ Madame LambelleChapitre 30 sur 51 · CIEL D’AZUR · texte numérisé non relu

CIEL D’AZUR

Plus d’heures sombres, plus de nuits douloureuses, plus de soirée passées dans les larmes! Du matin au soir un chant joyeux ne cesse de voltiger sur les lèvres de Madeleine.

Jamais ses compagnes ne l’ont vu si gaie, si pleine d’entrain ; maintenant, quand elle rêve comme cela lui arrivait si souvent autrefois, tous ses traits s’illuminent, son regard devient plus brillant et ses lèvres plus roses.

Sa beauté s’en est accrue au point que, dans une occasion où elle l’avait appelée pour une communication, Jeanne ne put s’empêcher de le remarquer et de le lui dire :

« Il me semble, ma chère enfant, que vous embellissez tous les jours. »

Madeleine eut une rougeur furtive que sa patronne put attribuer à la modestie ; mais elle répondit avec une affectueuse animation, que le bonheur la rendait peut-être ainsi, elle se trouvait si bien chez Mme Lambeile, on lui montrait tant de bienveillance ! Jeanne, en l’écoutant, se sentit le cœur plus léger ; pour un moment, en constatant l’heureux résultat du bien qu’elle avait fait, elle oubliait ses soucis au sujet de son fils. Cette candeur de jeune fille, le charme puissant qui se dégageait de toute la personne de Madeleine, agissaient sur la veuve d’une manière bienfaisante.

Jamais plus chastes ni plus naïves amours n’avaient fait battre un cœur de jeune fille. C’est à peine si de temps en temps Gaston avait pu communiquer avec elle, lui adresser un mot, un sourire.

Il semblait du reste aussi jaloux de l’honneur et de la pureté de Madeleine que la jeune fille elle-même ; pour rien au monde, il n’eût voulu la compromettre auprès de ses camarades, la faire rougir mal à propos par quelque précipitation malséante. Sans savoir encore comment il ferait pour avouer son amour à sa mère, il attendait un moment, une occasion propice, cachant soigneusement son secret, ne laissant pas échapper un mot, ne commettant

MADAME LAMRELLE

pas une imprudence, p«mr ne pas froisser cette fleur pure, pour mériter celle qu'il aimait.

Lui aussi rivait dans un monde à part, tout idéal, tout spirituel et c’est pourquoi il se sentait si souvent pris de grandes soifs de solitude. Alors il se donnait tout entier à la femme qu’il aimait, il concentrait sur elle l’effort de ses pensées, ne voyant plus rien au delà, oubliant même, avec l’ égoïsme des enfants devenus des hommes, toute l’existence de dévouement et d’affection de sa mère. Il ne s’appartenait plus.

Parfois, quand sa mère lui parlait de Madeleine, pour en faire l’éloge, il avait des tentations subites de tout dire, de dénoncer sa passion et de la faire approuver ; puis il n’osait pas, doutant de son éloquence, craignant de risquer son bonheur en se montrant trop pressé. Il valait mieux attendre, temporiser : peut-être tout se découvrirait-il naturellement, et il s’en remettait au hasard.

Il se plaisait aussi à faire bavarder Claudine, qui ne demandait pas mieux. Celle-ci lui racontait avec étonnement qu’elle trouvait Madeleine toute changée.

« C’est ton avis ? faisait Gaston, simulant un profond étonnement.

— A son avantage sans doute ! Oh ! à son avantage, monsieur Gaston. Songez donc ! autrefois je l’entendais souvent pleurer, la pauvre petite ; et puis, quand elle chantait, cela était si triste que je me sentais moi- même attristée.

— Alors elle n’est plus ainsi ?

— Plus du tout : je n’y comprends rien. Le matin à peine sa fenêtre ouverte, elle chante comme un oiseau ; et les airs qu’elle choisit sont si gais, si légers, que je m’en trouve joyeuse pour toute la journée. Avec cela, ses yeux sont plus beaux que jamais : Avezvous vu ?

— Je l’aperçois rarement, fit modestement Gaston,

— C’est vrai, vous ne pouvez remarquer ces changements-là ; mais je suis sûre que Madame les a vus.

— Tu crois ?

— Madame aime tant mam’selle Madeleine ! »

Toutes les conversations qu’il avait avec la vieille bonne se terminaient ainsi, et son amour y puisait une ardeur nouvelle.

Mais à mesure que les semaines et les mois passaient, le jeune homme se trouvait moins heureux ; il aimait toujours, plus que

jamais, et s’en voulait de se cacher, de ne pas se sentir assez fort, assez confiant, pour demander conseil à sa mère.

Comment accueillerait-elle sa demande ? que dirait-elle en apprenant ce qui se passait ? Elle aimait bien Madeleine, elle l’estimait et en faisait un éloge très grand : T accepterait-elle avec plaisir pour fille.

Ce doute était le seul point sombre de l'existence de Gaston. Il avait obtenu de la jeune fille l’autorisation de lui écrire ; mais elle s’était refusée à lui répondre, ne voulant pas même que plus tard il pût lui reprocher cette faiblesse : elle mettrait son orgueil à se conserver sévèrement pure pour celui qu’elle avait choisi, lui donnant son cœur et sa vie.

Cet amour contenu n’avait pu envahir graduellement le jeune homme sans amener dans sa manière d’être, dams l’expression même de sa physionomie, les changements qui rendaient à son insu, sa mère si malheureuse. Aveuglé par son amour, ne voyant plus rien en dehors de Madeleine et de tout ce qui se rapportait à elle, il ignorait absolument les souffrances de sa mère, sas larmes, ses moments de désespoir.

Lorsque Jeanne Lambelle se décida enfin à brusquer les choses en faisant intervenir le docteur Fougerin, Gaston, de son côté, trouvant sa position intolérable, se préparait à faire l’aveu de son amour à son tuteur, en le priant de lui servir d’intermédiaire auprès de sa mère.

Le lendemain du jour où la veuve avait été dévoiler son chagrin au docteur, le jeune architecte mettait son chapeau pour se rendre chez lui, lorsque Claudine entra précipitamment dans la chambre de sa maîtresse, le visage bouleversé et les larmes aux yeux :

« Madame, un grand malheur i

— Qu’y a-t-il demanda Gaston, qui tenait en ce moment sa mère dans ses bras et qui la pressa toute tremblante contre son

cœur.

— M. le docteur Fougerin est au plus mal : il vient d’être frappé d’une congestion au cerveau !

— J’y vais à l’instant, reprit Gaston.

— Et moi je ne te quitte pas, ajouta Jeanne.

— Quel malheur ! quel malheur ! gémissait Claudine, tout en aidant sa maîtresse à s'habiller pour sortir. »

Pâle, ému, le jeune homme semblait frappé d’un coup terrible.

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