‹ Madame LambelleChapitre 4 sur 51 · VOUS ÊTES PRIÉ D’ASSISTER · texte numérisé non relu

VOUS ÊTES PRIÉ D’ASSISTER

A mesure qu’il appelle ainsi à haute voix les lettres de l’alphabet, le docteur Fougerin inscrit chacune d’elles en tête d’une longue et étroite bande de papier qu’il pose ensuite devant lui dans le même ordre alpabétique.

Tout est silencieux dans L’Hay : les causeries et les veillées sont depuis longtemps terminées, les lumières s’éteignent une à une aux fenêtres du village ; les dernières, celles des villas bourgeoises, ont disparu à leur tour au milieu des massifs ombreux. La nuit se fait plus profonde, plus noire, sans autre lueur que cette poussière diamantée qui scintille en des milliers de points, donnant une douceur de velours à l’immensité céleste.

Partout le repos. Rien ne vient troubler le docteur et son compagnon dans le travail qu’ils ont entrepris.

Ils se sont installés dans la salle à manger, à cause de la grande table ronde à laquelle on a mis deux rallonges pour obtenir une plus grande surface : les plumes, le papier, l’encre et les carnets contenant les adresses s’y étalent à l’aise. Deux lampes, munies de larges abat-jour verts, concentrent la lumière sur ce point, laissant le reste de la pièce dans l’ombre.

MADAME'XAMBELLE

A côté du docteur, homme de cinquante-cinq ans, d’une figure étrangement intelligente, pleine de caractère, le peintre Pierre Chavreux entasse par petits paquets les timbres-poste qu’il sépare avec soin, afin qu’il n’y ait plus qu’à les apposer sur les billets.

Longtemps la conversation entre les deux amis est restée languissante, hachée par une insurmontable émotion, qui, à tout instant, les arrête en face l’un de l’autre, les yeux pleins de larmes, les lèvres tremblantes. D’un même mouvement ils se serrent alors la main, se raidissent contre la faiblesse qui les attendrit ainsi, étouffant dans leur cœur les regrets inutiles, faisant violemment leurs bouches muettes, de peur que leur douleur n’éclate trop haut. Ce geste leur suffit pour se comprendre, pour se redonner du courage.

En ce moment, Fougerin, plus âgé, plus fort, expose sa méthode :

« Voyez-vous, mon cher Pierre, l’étude de la nature m’a appris l’énorme économie de temps que l’on peut obtenir en procédant avec ordre. Si vous voulez bien me laisser la direction de notre travail, vous n’aurez pas à vous en repentir : je m’engage à le faire aller deux fois plus rapidement. »

: Le peintre fit un signe d’assentiment.

« La classification est tout. Celui qui ne sait pas diviser méthodiquement sa besogne ne fait rien de bon ou emploie le double du temps nécessaire. Je vais vous prouver que, même pour cette triste tâche, ma méthode, que vous pourriez prendre pour une manie de naturaliste, est aussi utile que pour les sciences naturelles. »

Il indiqua les bandes de papier rangées devant sa place :

« Vous avez déjà remarqué comment j’ai divisé mon premier travail, obtenant ainsi des listes alphabétiques de noms et d’adresses qui nous éviteront tout mauvais emploi, toute répétition : c’est un véritable contrôle, permettant de vérifier ensuite si toutes les lettres sont faites et si personne n’a été oublié. Comprenez-vous ?

— Parfaitement ! » reprit Chavreux, qui, attirant à lui une masse de cartes de visite, commença à les trier et à les ranger suivant le même procédé. — « Une fois ces listes alphabétiques remplies à l’aide des cartes et de nos renseignements personnels, il suffira de les recopier sur la bande des lettres de faire part.

— Vous le voyez, c’est limpide. Eh! bien, à l’ouvrage!

Grâce à l’ingénieuse classification du docteur Fougerin, cette première partie du travail était terminée vers une heure du matin. La monotonie de cette tâche fut même un excellent arrachement

aux pensées amères, et les deux amis se trouvaient encore absorbés par les menus détails de leur occupation, lorsque Claudine entra, portant un lourd paquet enveloppé de papier giis. Un homme arrivant de Sceaux venait de le lui remettre.

« Ce sont sans doute les lettres. »

Chavreux défit l’enveloppe, d’où se dégagea une forte odeur d’encre d’imprimerie, et, s’approchant de l’une des lampes, lut à mi-voix :

« Vous êtes prié d’assister... »

Tl passait rapidement regardant si l’on s’était bien conformé aux instructions données, murmurant entre ses dents :

« Bien ! très bien ! »

Le docteur lisait par-dessus l’épaule du peintre :

« Lambelle n’avait pas d’autre prénom ?

— Un seul, Charles. »

Et Chavreux arrivait aux derniers mots :

« ... En son domicile de la rue du Val, à L’Hay, à l’âge de trentehuit ans. »

Un sanglot les interrompit brusquement.

Claudine pleurait près de la porte .

« Pauvre cher maître ! si jeune, si bon !

— Allons î allons ! Claudine, un peu de calme, ma brave fille î reprit Fougerin. Prenez garde de réveiller celle qui se repose peutêtre là-haut, et tâchez de ne pas lui enlever son courage. Elle en a tant besoin !

— Ah ! je n’en puis plus, monsieur, ça m’étouffe ! »

Elle fourrait son mouchoir dans sa bouche pour amortir ses plaintes, pour arrêter ses hoquets de douleur.

Chavreux continuait d’examiner la lettre :

« Alors, les noms de M. et de Mme Demoissec y figurent ?

— C’était difficile autrement. Comprenez donc, Mme Demoissec est sa sœur.

— Les convenances sont parfois cruelles.

— Il valait mieux ne pas étaler en public ces discordes de famille. La pauvre veuve, l’excellente et digne créature, malgré toute sa douleur, malgré la perte immense qu’elle fait et les conditions dans lesquelles cette catastrophe s’est produite, a tenu à ce que tout se passât dans les règles. Les billets sont donc envoyés de sa part et de celle de sa belle-sœur.

— Viendra-t-elle seulement rendre les derniers devoirs à son

frère ? »

Fougerin eut une moue douloureuse :

« Que nous importe ? On se passera bien d’elle. Pour ma part, j’aimerais même mieux cela, craignant quelque violence de Claudine. Le désespoir affole littéralement cette pauvre fille. »

Le docteur, habitué à écrire rapidement, se chargea de mettre les adresses; le peintre collait les bandes et apposait les timbres.

A quatre heures du matin, au jour, la besogne était terminée. Les lettres destinées aux habitants du village furent confiées à Claudine ; quant aux autres, Fougerin, qui avait besoin de retourner pour quelques heures à Paris, se chargeait de les remettre lui-même à un bureau de poste et de les faire parvenir à destination. Il devait revenir dans l’après-midi pour procéder avec le peintre à la mise en bière du défunt, ne voulant laisser à personne le soin de ce dernier et triste devoir.

Le peintre, qui s’était, à tout hasard, muni de sa boîte à couleurs, de ses pinceaux et d’une petite toile tendue sur châssis, s’installa, dès qu’il vit suffisamment clair pour travailler, dans la chambre mortuaire, en face du lit où dormait du dernier sommeil le docteur Charles Lambelle.

Il commença une étude d’après cette tête d’une pâleur jaune, d’un calme effrayant, sur l’immobilité de laquelle courait par moments une sorte de frisson, lorsqu’un souffle d’air faisait danser la flamme des bougies allumées au chevet du lit.

Camarade de collège de Charles, Pierre Chavreux était devenu plus tard son beau-frère en épousant une sœur de Mme Lambelle. Une amitié étroite avait succédé à la camaraderie des anciens condisciples, resserrant les liens entre ces deux hommes qui s’estimaient autant qu’ils s’aimaient.

Chavreux avait deux ans de plus que son ami. A vingt- trois ans il remportait brillamment un second prix de Rome. Des injustices l’empêchèrent de continuer à concourir ; il en fut dédommagé par d’importantes commandes du gouvernement, et se consacra exclusivement à la décoration des églises et des monuments publics

A quarante ans, il était alors dans la plénitude de son talent sévère, un peu froid, mais très distingué et placé par les connaisseurs immédiatement après celui de Flandrin. Elevé dans la peinture d’histoire, il était resté peintre d'histoire, trop absolu dans son

admiration aveugle pour les anciens, mais d’un jugement sain et d’un sens critique très remarquable ; il savait découvrir chez les autres les défauts qu’il ne voyait pas dans ses œuvres.

La tête un peu relevée par l’oreiller, dont la blancheur faisait ressortir les teintes d’ivoire du front et la meurtrissure plombée des tempes et des yeux, le médecin reposait dans cette rigidité terrible qui agit si puissamment sur les imaginations faibles. Les yeux clos laissaient entrevoir sous les cils baissés un peu des sclérotiques bleuâtras ; les narines se pinçaient, accentuant la courbure du nez, qui s’effilait au-dessus des moustaches. La barbe semblait d’un noir d’encre au milieu de toutes ces pâleurs.

Les bras s’allongeaient par-dessus le drap, et, des manches boutonnées au poignet, les mains sortaient décolorées avec leurs ongles bleus. Mais la ligne sculpturale du corps disparaissait sous la moisson des fleurs fraîchement coupées dans le jardin par les amis du défunt.

Les roses, les violettes, les lilas formaient un odorant monceau depuis les pieds jusqu’à la poitrine. Sur la petite table, recouverte d’un linge blanc, un bouquet de violettes de Parme, semées de camélias rouges, s’arrondissait dans son enveloppe de papier entre deux flambeaux d’argent. Les bougies jetaient sur le visage du mort de passagers reflets, quand une porte ouverte ou une brise, venue de la campagne par la fenêtre béante, faisait ondoyer leur flamme jaune montant tranquillement dans un filet de fumée noire.

S’arrachant parfois à l’absorption puissante de son travail, Pierre, laissant tomber sa palette et ses pinceaux, regardait son beau-frère, et une larme, débordant de sa paupière, roulait sur sa joue.

Comme Claudine, il répétait :

« Si jeune ! si bon ! »

Il prêtait l’oreille, croyant entendre quelque bruit inespéré, guettant un souffle sur ces lèvres violacées ; il se levait même pour s’assurer que cette main perdue sous les fleurs, conservait sa froideur affreuse ; il lui semblait voir trembler les paupières ; l’œil allait s’ouvrir, le regarder ! Rien : c’était un jeu de lumière, un mirage causé par la longue contemplation, une pénible illusion.

Alors Chavreux se remettait à l’œuvre, effaçant d’un coup de doigt les larmes sur sa joue, s’essuyant les yeux pour faire disparaître le voile trouble soudainement tombé devant ses prunelles.

Sur le fond de la toile la tête du mort ressortait lumineuse, avec ses tons de cire, ses ombres noires, ses méplats sèchement appuyés comme par quelque pouce impitoyable. On ne pouvait s’empêcher de se demander avec terreur quel était le puissant sculpteur qui avait ainsi modelé en pleine chair, comme on modèle en pleine terre, cette tête intelligente, si vivante quelques jours auparavant, si immobile maintenant.

Vers le soir, l’étude terminée était devenue un véritable portrait, mais un portrait si exact, si douloureux, que, placé en face de la veuve, il lui arracha un nouveau cri de désespoir et renouvela ses armes un moment taries.

C’était bien lui, son mari, son bonheur, son tout ; mais c’était lui, mort. Dans un premier mouvement, elle refusa de conserver cette toile, souvenir trop épouvantable de celui qui n’était plus. Rien ne pouvait la persuader.

« Je ne veux me souvenir de lui que vivant, avec son œil plein de caresse et de fermeté, avec son sourire heureux et confiant. »

Chavreux, un peu décontenancé, serra son étude, pensant bien que plus tard, quand ces premiers et farouches accès de douleur se calmeraient, Jeanne serait heureuse d’avoir ce souvenir, si triste qu’il fût.

Après le dîner, Mme Lambelle s’étant retirée chez elle, Claudine vint prévenir le docteur Fougerin qu’on le demandait au salon. Le menuisier apportait la bière.

Il fallait demander à Jeanne de venir embrasser son mari avant de le séparer d’elle à jamais : c’était là une mission difficile, exigeant un grand tact, beaucoup d’habileté. Tandis que Chavreux s’entendait avec le menuisier et ses ouvriers, le docteur se faisait annoncer chez la pauvre femme.

Introduit dans la pièce où elle se tenait depuis la mort de Charles, il la trouva à genoux devant son lit, en prière, à moitié morte de douleur, les yeux éteints, les paroles vagues, presque inconsciente. Fougerin fut inquiet.

Peu à peu, grâce à de réconfortantes paroles, à l’autorité de son âge, il parvint à vaincre cette prostration, en réveillant dans la malheureuse les sentiments maternels.

« Chère dame, pensez à ce pauvre petit être qui n’a plus que vous et qui dort, calme, plein de confiance en sa mère. Voudriez-

vous le laisser seul au monde ? Vous ne le pouvez pas, vous ne le devez pas. »

Elle l’écoutait, ne paraissant pas comprendre encore ; mais il insista :

« Il vous serait doux de mourir, de suivre votre cher mari ; je le comprends, mais ne vous donne-t-il pas lui-même l’exemple du devoir ? Il en a été victime, il s’est sacrifié ; sacrifiez-vous à votre enfant. Votre devoir est de vivre, comme le sien était de donner sa vie. »

Il sut progressivement l’amener à lui obéir, pour ainsi dire passivement. La pauvre créature n’avait plus de révoltes ; elle s’abandonna à ce bras à la fois ferme et doux ; le docteur put la conduire, sans qu’elle demandât pourquoi, à la chambre mortuaire.

« Pleurez et priez ! lui dit-il en la laissant seule. Dans quelques instants je viendrai vous chercher. »

Jeanne saisit à deux mains la tête glacée du mort et colla ses lèvres sur ce front, sans paraître s’apercevoir du froid qui lui coulait dans les veines, de l’immobilité de celui que ses bras serraient éperdument.

Que dit-elle au mort ? quelles promesses lui fit-elle ? Personne ne le sut ; mais lorsque Fougerin rouvrit la porte, avec la crainte de la trouver évanouie sur le cadavre, elle se leva, affreusement pâle, donna un dernier baiser à son mari et, regardant de ses yeux rougis le docteur :

« Vous le voyez, dit-elle d’une voix saccadée, je suis forte : Charles m’a communiqué son courage.

— Pauvre chère dame ! » murmura Fougerin très ému.

Jeanne tomba en pleurant dans les bras du médecin ; elle 11’aurait pu ajouter une parole de plus.

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