UNE FUNÈBRE VEILLÉE
« Je t’en prie, mon oncle, va te reposer un peu : tu n’es pas d’âge à passer impunément les nuits, comme moi qui suis jeune et vigoureux.
— Bah ! j’en ai vu bien d’autres, et je ne veux pas quitter ce pauvre Fougerin.
— Je t’assure que je t’éveillerai s’il survient quelque chose de nouveau. On t’a dressé un lit dans le cabinet de travail, là, à côté.
— Alors tu crois pouvoir veiller tout seul ?
— Tout seul ; mais couche-toi, tu n’y résisterais pas. »
Gaston finit par décider Pierre Chavreux à aller prendre quelques
instants de repos.
Dix heures du soir sonnaient à la pendule de la chambre, prolongeant à travers les ténèbres épaissies les vibrations aiguës du timbre ; puis l’horloge de la Samaritaine répéta la même heure en notes plus graves, et les derniers coups se confondirent avec les premiers lancés par la coupole plus éloignée de l’Institut, tandis qu’on percevait l’accent grondeur de la cloche de Saint-Germainl’Auxerrois.
Sur le quai du Louvre, le vent, que rien n’arrêtait, soufflait en tempête, balayant le pont Neuf avec une impétueuse furie, soulevant les eaux de la Seine et les brisant violemment contre les piles ; il venait secouer les volets et siffler aux carreaux, augmentant encore par ses hurlements les tristesses de cette lugubre nuit.
La veilleuse dansait dans son godet de porcelaine transparente, et faisait courir le long des murs des ombres fantasques, pendant que le rond jaune découpé au plafond s’inclinait tantôt d’un côté, tantôt d’un autre.
Gaston, après avoir un instant écouté le gémissement intermit-
tent qui s’échappait des draperies de l’alcôve, s’assit auprès d’un restant de braise brillant sous les cendres du foyer, et boutonna sa redingote, croisant les bras sur sa poitrine.
Il entendait par la porte restée entre-bâillée son oncle qui se mettait au lit, rangeant ses vêtements à mesure qu’il les retirait.
« Une vilaine nuit, Gaston ! dit-il en s’allongeant sous les couvertures et en ramenant sur ses épaules le couvre-pied ouaté.
— Tu pourrais dire lamentable, mon oncle.
— Brou ! tu n’as pas froid ? Moi, je frissonne rien que d’entendre ce glacial ouragan.
— Non, merci.
— Alors, bonsoir.
— Bonne nuit. »
Quelques minutes plus tard la respiration régulière du peintre arrivait jusqu’à la chambre où souffrait Fougerin, où veillait seul et pensif Gaston Lam belle.
De temps en temps, s’arrachant à la rêverie qui lui clouait les pieds sur les chenets, l’absorbant complètement, le jeune homme se rapprochait doucement du lit, prenait sur une table parmi des fioles étiquetées une potion calmante, et en versait quelques gouttes sur les lèvres desséchées de son tuteur.
Les yeux entr’ ouverts et voilés, ses cheveux noirs tombant en désordre autour de sa tête brûlante, le docteur soupirait avec peine. Par moments des syllabes brèves, des mots heurtés, des phrases entières, s’envolaient, jaillissant de son gosier avec une précipitation fiévreuse. Gaston, penché sur lui, écoutait, essayant de comprendre, de donner un sens à ce continuel et infatigable balbutiement.
Il y avait de tout, du latin, du grec, des noms de savants ; puis, quelquefois, l’esprit du malade partait pour des contrées étrangères, les noms de villes se succédaient, les récits entrecoupés comme des cauchemars. Fougerin croyait se retrouver, jeune et ardent, au milieu des contrées qu’il avait explorées en naturaliste et en savant.
Sur le drap blanc ses mains amaigries aux veines gonflées, presque noires, se promenaient incessamment, errantes, ne pouvant se fixer; et le jeune homme était constamment obligé de ramener la couverture sur les épaules du veillard, qui rejetait loin de lui tout ce qui pesait sur sa poitrine et sur sa gorge.
Depuis deux jours l’état du docteur restait à peu près le même.
Quand Gaston et sa mère étaient arrivés, tout éperdus, le matin où Claudine les prévint de la catastrophe, ils l’avaient trouvé sans connaissance, n’ayant auprès de lui que Chavreux, averti le premier.
Cela l’avait brusquement renversé la veille au soir au retour d’une promenade, et tout de suite le délire s’empara de son cerveau. Deux médecins, immédiatement appelés, ne purent que constater la gravité de l’attaque et prédire une issue fatale. Il était peu probable qu’un vieillard de 77 ans et plus se tirât d’une secousse aussi formidable : ils se contentèrent d’ordonner des calmants, puis des sinapismes aux jambes, de la glace sur la tête.
Le jeune homme et le peintre, sans se laisser décourager par les pronostics fâcheux des médecins, mirent tout en œuvre pour soulager le malade, améliorer sa position et le disputer à la mort.
Pendant que les deux hommes prenaient quelques heures de repos dans le milieu de la journée, Jeanne, aidée de Claudine, vint s’asseoir auprès du mourant, suivant les ordonnances indiquées, retenant ses larmes à la vue de ce visage anguleux, où la souffrance faisait passer des frissons qui couraient le long des joues, secouaient la mâchoire et venaient expirer sous l’épiderme diaphane des tempes.
Il lui fallait un réel courage pour assister à cette agonie de l’homme qui lui avait servi de père pendant tant d’années, qui l’avait si souvent aidée, encouragée, sauvée de son propre chagrin, arrachée à ses désespoirs les plus grands.
Le visage pâle, mais résolu, elle se tenait à son chevet, épiant dans ses traits, bouleversés par les secousses intérieures, le mieux qui pourrait se produire, cherchant à retrouver dans ces yeux errants, dont on n’apercevait presque plus les prunelles à moitié disparues sous les paupières supérieures, le regard si aimant, si affectueux, que le vieillard avait l’habitude de reposer sur la veuve.
C’était en vain.
Le docteur Fougerin, suivant toute probabilité, était déjà mort pour les siens ; il expirerait ainsi sans reprendre connaissance, sans pouvoir adresser un s/heu suprême à ceux de ses amis qui se pressaient autour de son lit.
Quand elle réfléchissait à cela, Jeanne, malgré son courage et
sa volonté, se sentait faiblir. D’autres visages touchés par la mort traversaient sa pensée assombrie, elle revoyait les agonies déjà vues ; elle se souvenait de tous ceux qu’elle avait ainsi veillés, de tous ces yeux caressants à jamais clos par ses mains, de toutes ces bouches muettes pour toujours et qui prononçaient son nom avec tant d’affection ! Seule, elle survivait aux autres. Elle frissonnait en embrassant son fils, en serrant la main de Pierre. ^ ^ , « Oui, faisait celui-ci en hochant la tête : les rangs s’éclaircissent. Tous ceux qu’on aime tombent les uns après les autres. »
Il n’osait achever sa pensée, et Jeanne pâlissait encore, essuyant ses yeux rouges de pleurs, contemplant avec un muet désespoir les ravages qui se produisaient dans les traits du docteur.
Le deuxième jour, l’un des médecins déclara que tout était perdu: cela pouvait durer un jour, deux peut-être, selon la force de résistance du malade, mais ce serait tout.
Il avait été impossible de faire prendre aucun aliment au malheureux : les joues se creusaient, le nea semblait plus long, pincé, s’effilant du bout, tandis que les lèvres rentraient, cerclant davantage la bouche ouverte. La respiration, sifflante, s’embarrassait par moments, s’arrêtait durant quelques secondes ; une angoisse terrible serrait le cœur de ceux qui écoutaient. Puis le souffle revenait, se prolongeant, plus inégal, et des paroles incohérentes recommençaient à s’échapper de la gorge du vieillard.
Plusieurs fois on avait essayé de lui parler, de l’interroger, sans jamais obtenir de réponse.
Le mal accomplissait son œuvre sourde attaquant un à un les organes, brisant insensiblement les résistances de ce corps sec et nerveux, qui ne s’était soutenu jusque-là que par l’énergie et la volonté du patient.
Cette fois le docteur, vaincu, s’étendait pour ne plus se relever : il ne résistait plus, abandonné par sa raison, n’ayant plus qu'un souffle de vie qui vacillait en lui, prêt à s’éteindre, cédant à toutes les secousses. On eût dit que les fibres rattachant ce corps à l’existence se cassaient une à une sous l’effort continu d’une implacable puissance.
Quand, le soir du second jour, Lambelle céda la place à son fils, elle embrassa à plusieurs reprises le front moite du mourant, se demandant si elle le trouverait encore vivant le lendemain, et tous ne pouvaient s’empêcher de penser que mieux vaudrait une
mort prompte que cette longue agonie, que cette lutte désespérée et inutile, qui faisait tant de mal à voir,
Gaston, assis dans un fauteuil devant la cheminée, ne ressentait ni fatigue ni envie de dormir ; il écoutait de temps en temps le souffle calme et régulier de la pièce voisine. Pierre Chavreux, depuis qu’il était couché, n’avait pas fait un mouvement, harassé par la veille précédente.
Puis il venait, à la lueur d’une veilleuse, contempler le malheureux qui, dans la demi-obscurité de l’alcôve semblait se défendre contre un rêve pénible, sans trêve ni repos.
Parfois une plainte plus douloureuse sifflait sur les lèvres brûlées du docteur ; le jeune homme les lui humectait à l’aide d’un pinceau trempé dans une mixture adoucissante, et le gémissement s’éteignait pour faire place au délire ; les pensées reprenaient leur galop désordonné à travers le cerveau que rien ne guidait plus.
L’une des mains remontait lentement et les doigts caressaient vaguement la gorge maigre, dont la saillie, dans l’enfoncement du col de chemise, montait et descendait secouée par cette lugubre houle de l’agonie. Il y avait aussi des périodes d’apaisement; un assoupissement lourd écrasait le malade, dont la respiration prenait des intonations plus rauques, pendant que ses bras étendus, ses jambes raidies, ne bougeaient plus.
Gaston se relevait brusquement, croyait que tout allait être fini ; mais bientôt l’agitation revenait plus grande, plus affreuse.
Vers le matin, la prostration étant plus prolongée, le jeune homme vint s’asseoir près de son tuteur, de manière à ne perdre ni un de ses gestes ni une de ses paroles.
Il était environ quatre heures. Le vent ne mugissait plus que faiblement, éparpillant encore par instants les cendres du foyer où une grosse bûche flambait avec des pétillements secs ; le bouillonnement de la sève, dont la bavure coulait dans les braises, produisait un chant monotone.
Sans s'en rendre compte, Gaston, las de réfléchir, de veiller et de regarder, s’assoupissait un peu la tête dans la poitrine, engourdi dans sa pose renversée au fond du fauteuil. Brusquement il se réveilla, inquiet ; ses yeux grands ouverts interrogeaient l’alcôve sombre où il lui semblait entendre quelque chose d’étrange.
« Qui est là ? » demanda- t-on assez distinctement.
Était-ce le malade qui parlait ainsi ? La raison lui revenait-elle ?
L’architecte, anxieux, agité, continuait d’écouter ; il n’y avait pas à s’y tromper, le docteur avait les yeux ouverts : ses prunelles cherchaient vaguement autour de lui.
« C’est moi, mon cher tuteur, c’est moi, Gaston. »
Il alluma une bougie placée sur la table, près du lit.
Fougerin le regardait, sans un geste, sans un mouvement.
« Vous avez besoin de moi ?
— Oui, de toi, répondit péniblement le mourant. »
Gaston se mit à genoux pour rapprocher sa tête de l’oreiller où se renversait celle du docteur.
« Tu es seul ?
— Oui.
— J’ai à te parler. »
Le vieillard paraissait sortir peu à peu des ténèbres léthargiques où il était plongé depuis deux jours. Avant de parler il regarda autour de lui, cherchant à rassembler ses idées, portant péniblement ses doigts à sa bouche et à son front. Il finit par les poser sur les cheveux du jeune homme :
« Gaston, c’est fini ; mais j’ai promis une chose...
— Laquelle ? murmura l’architecte, encore sous le coup de cette espèce de résurrection.
— Tu as un secret.
— Qui vous a dit ?
— Fais-en la confidence à ta mère, qui se désole.
— Ma mère! s’exclama Gaston. Que voulez- vous dire ?
— Tu aimes quelqu’un : elle a peur...
— Ah ! je vous jure !... »
Le malade eut un gémissement, ses yeux se fermèrent.
« Je vous promets de tout dire. Ah ! pauvre mère, que craint-elle donc ? Si elle savait que c’est Madeleine que j’aime, elle me pardonnerait.
— Madeleine !... son ouvrière !... »
Fougerin fit un geste douteux ; une lueur plus vive traversa son regard éteint.
« Je l’aime saintement, comme celle qui doit être ma femme.
— Dis tout à ta mère... Ah ! »
Le docteur perdit de nouveau le sentiment ; des mots sans suite coururent sur ses lèvres, ses mains reprirent leurs mouvements
MADAME LÂMBBB&E
inconscients : le délire recommençait après cette lueur d’intellib gence.
Gaston, toujours à genoux, pleurait silencieusement en songeant à la douleur de sa mère. Elle, la chère et sainte créature ! malheureuse à cause de lui, doutant de lui? Ce ne pouvait être; Fougerin devait se tromper; c’était encore du délire sans doute... Mais non, il avait parlé nettement, avec suite, sans trouble et sans divagations.
Le jeune homme se sentait écrasé encore tout affaibli par sa veillée funèbre, l’esprit disposé à tout croire, à tout admettre.
Un râle sourd commença à gronder près de lui ; tout frissonnant, il se dressa d’une pièce, épouvanté, prêt à appeler au secours. Mais iJ n’en eut pas le temps : après avoir grandi, le bruit diminuant peu à peu, venait de cesser.
Le petit jour, traversant les carreaux de la fenêtre, baignait d'une lueur pâle le front jaune du docteur ; les yeux s’enfonçaient dans les orbites ; les ailes du nez se plaquaient contre l’os, et la bouche restait ouverte, sans tremblement.
« Mon oncle ! mon oncle ! appela Gaston terrifié. Venez vite ! »
Pierre accourut, après avoir passé à la hâte un vêtement. Il n'eut pas besoin de toucher la main du docteur Fougerin pour deviner que tout était fini.
« Notre pauvre ami n’a plus besoin de personne! » balbutia-t-il, et deux larmes brillèrent dans ses yeux.