‹ Madame LambelleChapitre 32 sur 51 · AU BALCON · texte numérisé non relu

AU BALCON

La soirée était si belle, T air si extraordinairement doux pour le mois de janvier, que Jeanne voulut se mettre un instant au balcon avant de se coucher. Gaston l’enveloppa d’un châle épais, lui couvrit la tête d’une mantille de dentelle noire, et, revêtu de son pardessus, s’accouda à côté d’elle sur la balustrade de fer ouvragé, au-dessus des lettres dorées où les passants pouvaient lire les mots : ROBES, MANTEAUX.

Situé à quelques mètres seulement du boulevard des Capucines, cet appartement, le 45 foc, de l’avenue, se trouvait à peu près à la hauteur de la rue Neu ve-Saint- Augustin, dans une merveilleuse position, avec ses dix hautes fenêtres de façade plongeant sur cette magnifique voie, entièrement neuve, ruisselante de lumières, éclairée comme en plein jour par la science moderne. Certainement, lorsque la température le permettait, la vue que l’on avait du balcon de Mme Lambelle valait la peine de venir de temps en temps, même en hiver, l’admirer et jouir du curieux spectacle de Paris la nuit.

Depuis une semaine, deux jours seulement après l’enterrement du docteur Fougerin, la veuve avait quitté la rue Saint-Honoré pour venir s’installer dans le nouvel appartement choisi et aménagé par son fils. Son organisation était complètement terminée ; tout marchait à merveille, et elle commençait même à goûter les fruits et à recueillir les avantages de son changement.

Les ateliers, superbes, d'une distribution beaucoup mieux entendue que dans le vieil appartement de la rue Saint-Honoré, remplissaient tout à fait leur but; les ouvrières ne s’y trouvaient plus entassées les unes sur les autres. Il y avait un grand salon d’essayage avec des glaces sur tous les murs, deux psychés, et des manne-

quins sur lesquels on plaçait les vêtements terminés, tandis que des champignons de bois noir, posés sur une grande table couverte d’un tapis, supportaient les derniers corsages sortis des ateliers de Mme Lambelle.

Malgré ses habitudes modestes, peu à peu la veuve se faisait à ce luxe commode, à ce confort et à cette existence plus large ; elle devenait ainsi non plus la couturière presque ignorée que ses clientes seules pouvaient apprécier, mais l’une des grandes faiseuses à la mode, prenant rang dans le haut commerce parisien.

Conseillée par Gaston, Jeanne avait cédé, laissant s’accomplir autour d’elle toutes ces transformations, qui, l’arrachant brusquement à sa vie retirée, à son existence humble et cachée, l’épouvantaient un peu dans les commencements ; mais tout le monde se montra si enchanté de la voir prendre sa véritable place dans la société qu’elle-même finit par s’y faire. Pierre Chavreux avait fortement appuyé son neveu, la première fois qu’il fut question de cela ; quant à Claudine, la craintive Savoyarde était devenue une véritable Parisienne. Il y avait loin de l’époque présente à celle où, apercevant des hauteurs de L’Hay, la lueur rousse roulant audessus de la capitale, elle croyait apercevoir l’enfer : maintenant il lui suffisait de se mettre au balcon pour se trouver en pleine illumination de féerie.

Pendant quelques instants, le jeune homme et sa mère restèrent silencieux, ne se lassant pas de regarder, à droite, à gauche et jusque sous leurs pieds, les curieux mouvements des allants et venants, les effets d’ombre et de lumière, le spectacle continuellement varié qui s’étendait autour d’eux.

A gauche, au delà de la grande place, baignée d’une nappe de lumière bleuâtre par les huit lanternes dressant leur globe dépoli au-dessus des becs de gaz plantés au milieu des refuges, la masse énorme de l’Opéra occupait toute la largeur.

Par extraordinaire, ce soir-là, le théâtre, entièrement illuminé, se présentait avec tous ses avantages, faisant saillir ses ornements, éblouissant les yeux de ses mille motifs en relief.

Dans les profondeurs noires du ciel, Apollon, entre les deux figures assises qui l’accompagnent, haussait la lyre d’or, toute flambante, reflétant la lueur dansante de la couronne des becs de gaz encerclant le dôme de la salle. De chaque côté, les Pégases ailés se cabraient dans le vide, comme épouvantés par les torrents

de flammes que le vent faisait continuellement ondoyer vers eux. Sur ce front embrasé se détachaient les lignes droites du sommet de la façade, reliant les deux immenses personnages ailés, couronnés de rayons et rigides dans leurs revêtements d'or, plantés à chaque extrémité de l’édifice.

Immobiles comme des statues équestres, des gardes municipaux, enveloppés de leur manteau noir à grand collet se tenaient immobiles près du monument, devant les refuges voisins, tandis que la foule s’entassait, regardant les voitures qui marchaient à la file pour venir déposer sur le perron des individus en costume de soirée ou déguisés. Par moments, une clameur joyeuse dominait les brouhahas divers, lorsqu’un joli déguisement ou une figure grotesque apparaissait, gravissant les dix marches sous la lumière combinée de l’électricité et du gaz projetée par les trois globes et les quatre lanternes des deux énormes candélabres servant à poser les affiches de l’Opéra.

De leur place, Gaston et sa mère ne distinguaient ni les costumes ni les individus ; ils ne pouvaient jouir que de l’ensemble du coup d’œil, des changements produits quand un groupe passait de l’éclairage violacé du procédé Jablochkoff à la lueur jaune du gaz.

Cet effet devenait remarquable sur la façade du monument. Les globes Jablochkoff projetaient une lumière douce, d’une tonalité lunaire, découpant au fronton la ligne enguirlandée des masques antiques avec leurs bouches grimaçantes, caressant au-dessous les groupes porteurs d’écussons, les sept bustes de musiciens encadrés dans leur œil-de-bœuf, les seize colonnes cannelées et les quatorze colonnes de porphyre décorant les fenêtres. Ils tachaient de leur pâleur crue et froide les groupes et les statues immobiles sur leurs piédestaux du perron. Gaston montrait à sa mère le groupe de la Danse, de Carpeaux, faisant ressortir sa puissante allure de vie et de mouvement à côté de la raideur correcte des autres compositions.

Puis, par les sept fenêtres à balcon, par les sept portes béantes du rez-de-chaussée, une lumière jaune, d’un or terne, accentuait son contraste avec le mode d’éclairage découvert et imaginé par le jeune ingénieur russe.

Tout en laissant admirer à Jeanne le côté artistique de ce spectacle, le jeune architecte lui démontrait les avantages du nou-

veau système, les conséquences utilitaires de la divisibilité de la lumière électrique. Mais, charmée par ce qu’elle voyait, elle qui n’avait été habituée qu’au spectacle peu récréatif de la rue Saint- Honoré, la veuve s’abandonnait à la poésie étrange, presque fantastique, de cette soirée.

Elle ne pouvait détacher ses yeux de l’édifice grandiose, dont la nuit augmentait les proportions, dont les lumières semblaient faire quelque palais de fée, rehaussé d’or,

Puis, négligeant la place remuante, encombrée de curieux et de voitures, elle revenait lentement, suivant du regard l’avenue, qui s’allongeait superbe entre ses deux rangs de maisons neuves à six étages. Sur les larges trottoirs s’alternaient régulièrement, de l’angle de la rue de la Paix et de celui de la rue du Quatre-Septembre à la place du Théâtre- Français, les trois lanternes des candélabres à gaz avec le globe tamisant l’éclat de la lumière électrique : juchée sur sa haute tige, celle-ci effaçait complètement la lueur jaune du gaz tremblotant en contre-bas.

A l’autre extrémité, faisant face à l’Opéra, elle distinguait la place du Théâtre-Français, baignée d’une douce buée bleuâtre, poussière d’un rayon de lune, et, au delà, superposant leurs masses sombres, le pâté de maisons encadré par les rues Saint-Honoré de Rohan et de Rivoli, et le dôme quadrangulaire de la bibliothèque du Louvre.

Son esprit se perdait un instant dans les souvenirs rappelés par la pensée de cette rue Saint-Honoré, qu’elle apercevait et où elle avait vécu depuis la mort de son mari.

Vingt-trois années s’étaient écoulées depuis cette époque. Que de choses, que de petits événements formant l’enchaînement de sa vie calme et régulière ! Rien de bien extraordinaire n’avait traversé ces années monotones, même lorsque de graves catastrophes bouleversèrent la France et ébranlèrent Paris.

Quand Jeanne pensait à tout cela, il lui semblait revoir le passé par le petit bout d’une lorgnette. Aujourd’hui, elle était riche à force de travail, de courage et de dévouement : était-elle plus heureuse ? Elle passa la main sur ses yeux, n’osant répondre à cette question, sentant une douleur sourde s’élever lentement du fond de son cœur, l’envahir graduellement, la secouer de la tête aux pieds.

Un bras caressant enveloppa sa taille.

MADAME LAMREXXE

«. Mère ! » prononça une voix adoucie.

S’arrachant à ses réflexions assombries, elle tourna la tête. Gaston l’enlaçant du bras gauche, saisissait ses mains et les portait à ses lèvres.

« Gaston ! » murmura-t-elle, étonnée du mouvement de tendresse qui semblait venir lui donner une réponse de la mystérieuse expression des traits du jeune homme.

Elle se sentait toute troublée.

« Que veux-tu, mon cher enfant ?

— Tu es heureuse, mère ? »

Un frisson fit trembler ses joues. Jeanne ne s’attendait pas à une pareille question ; elle essaya de sourire :

« Pourquoi pas ?

— Ne cherche pas à me tromper, chère mère ; je crois que ton bonheur n’est pas complet.

— Qui peut te faire penser ? »

Il lui embrassa les mains une seconde fois :

« Laisse-moi te parler à cœur ouvert. Depuis longtemps, je le veux, je le dois ; mais je n’ai pas encore osé. »

Jeanne eut un tressaillement, non pas d’effroi ni de joie ; c’était plutôt un sentiment mixte, où l’étonnement dominait. Qu’allait dire Gaston ? qu’aliait-elîe entendre d’inattendu ? Son cœur battit avec force et elle rapprocha ses mains de la bouche de son fils avec un geste indécis : était-ce pour l’empêcher de parler ? était-ce pour exciter sa confiance ? Elle-même n’eût pas su le dire.

« J’ai à me reprocher d’avoir conservé pour moi seul un secret que tu devais partager.

— Ne t’accuse pas. »

Déjà elle l’excusait, ne voulant pas qu’il s’humiliât. Il continuait :

« Il y a quelqu’un dont tu m’as souvent fait l’éloge, dont tu m’a parlé plus d’une fois, non pas seulement avec bienveillance, mais avec une véritable affection. »

La veuve se pencha sur lui, plongeant ses regards dans les yeux francs et souriants de son enfant, et une exclamation fut retenue par ses lèvres, comme si elle n’eût pas encore voulu s’avouer ce qu’elle devinait, retenir le nom qui traversait sa pensée.

Mais Gaston reprenait, ardent, donnant d’un coup tout son secret ;

« Mère, chère mère j’aime Mlle Madeleine.

A peine eut-il fait cet aveu, qu’il serra plus étroitement Jeanne sur son cœur, peut-être pour la mieux pénétrer de son amour pour qu’elle n’eût pour lui ni un geste de refus ni une pensée de réprobation ; peut-être aussi pour lui montrer qu’il ne l’en aimait pas moins pour cela.

Elle se taisait, essayant de s’accoutumer à cette pensée nouvelle, tout à fait inattendue. C’est vrai ; elle aurait dû prévoir, se douter : Madeleine devait être aimée par son fils; tout le voulait, tout l’amenait. Comment avait-elle pu supposer que Gaston verrait cette fille ravissante et distinguée sans s’en éprendre ? Mais en même temps une autre pensée venait jeter son ombre sur les réflexions de Mme Lambelle : comment l’avait-il vue ? Ils se rencontraient donc ? ils avaient pu échanger des aveux ? Brusquement elle l’interrogea :

« Tu l’aimes, Gaston ; mais elle ?

— Nous nous aimons. »

Jeanne eut un mouvement étonné, involontaire.

« Oh ! chère mère, personne n’est plus pure, plus chaste que ta protégée : elle mérite d’être ta fille et de porter notre nom. »

Gaston se mit à raconter comment et où il l’avait aperçue pour la première fois. Il révéla à sa mère combien de fois ce souvenir, cette vision passagère, l’avaient poursuivi, charmé, pendant ses quatre années de séjour en Italie ; il lui dit sa stupéfaction en retrouvant chez elle celle qu’il désespérait de revoir jamais.

La veuve écoutait sans répondre, perdue dans le tourbillon de ses pensées, ne pouvant ni approuver ni refuser. Comme toutes les mères, même les plus parfaites et les moins intéressées, elle avait formé d’autres rêves pour son fils : elle lui eût désiré quelque alliance plus avantageuse que cette petite orpheline sans fortune et sans parents ; Gaston aurait pu épouser la fille d’un architecte en vue, qui l’eût poussé dans sa voie, qui lui eût facilité les débuts, si durs même pour un pensionnaire de Rome. Il n’y fallait plus songer ; Gaston aimait.

Voyant que sa mère ne répondait pas, comme écrasée par cette révélation, le jeune homme se mit à plaider sa cause avec une ardeur d’amoureux convaincu.

C’était elle-même qui l’avait encouragé dans cette voie par les louanges qu’elle ne manquait jamais de prodiguer devant lui à la

jeune fille. N’avait-elle pas même été jusqu’à émettre la supposition de céder un jour son établissement à son ouvrière, tellement elle l’en trouvait digne ! Son éducation était-elle un obstacle. Non. On ne pouvait rien objecter contre cette union. Une jeune fille qui montrait déjà tant d’affection pour Mme Lambelle aurait pour elle, en devenant sa fille, la même vénération et la même téndresse que son fils.

Ces phrases chaleureuses prononcées d’une voix émue, étaient appuyées de baisers et de caresses qui touchaiént Jeanne au cœur.

Peu à peu elle se rassérénait, comprenant que toutes ses inquiétudes disparaissaient ; maintenant elle pouvait dormir tranquille, connaissant le secret de son fils, n’ayant plus préoccupations ni soupçons. Gaston aimait Madeleine. En somme, la jeune fille était digne de lui ; fortune et position à part, elle eût difficilement trouvé une plus jolie et mieux élevée. Jeanne ne devait pas placer une situation égoïste avant le bonheur de son fils : n’était-elle pas habituée à se sacrifier toujours ? Elle saurait se plier à l’exigence de cet amour : le choix de son fils serait le sien.

« Eh bien ! dit-elle, je te donne la main de ma fille, de Madeleine, puisque je suis sûre de vous rendre tous deux heureux. »

Gaston l’embrassa silencieusement, pleurant de joie, ivre d’allégresse :

« Demain, fais-nous appeler ensemble devant toi : nous serons deux à te bénir et à t’aimer. »

Dehors, le vent fraîchit soudainement. Une rafale balaya l’avenue, faisant danser les flammes jaunes du gaz et les ronds bleuâtres tracés par la lumière électrique sur les trottoirs.

« Il fait froid, mon enfant ; rentrons. »

Le jeune homme entraîna sa mère, murmurant :

« Que tu es bonne, chère mère, ! tu me donnes la vie ; je te devrai tout mon bonheur ! J’ai honte seulement en pensant que j’ai pu douter de toi.

— Grand enfant ! soupira- t-elle.

— A demain ! » fit-il, les yeux rayonnants, en l’embrassant une dernière fois avant de rentrer dans sa chambre ; de loin il lui envoya encore un baiser.

Elle hocha mélancoliquement la tête :

« Comme il est heureux ! Peut-être est-ce lui qui a raison. Après tout, c’est à lui de choisir sa compagne. »

Bien avant dans la nuit elle songea, se souvenant peut-être de la manière dont elle s’était mariée, selon son cœur, et non selon les conseils de ses parents : elle avait été heureuse ! Elle s’endormit, rêvant à celui qui l’avait quittée depuis si longtemps.

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