‹ Madame LambelleChapitre 33 sur 51 · DERNIER SACRIFICE · texte numérisé non relu

DERNIER SACRIFICE

« Vous m’avez fait demander, Madame ? dit Madeleine avec un léger tremblement dans la voix.

— Oui, ma chère enfant. Venez vous asseoir là, tout près de moi ; j’ai à vous parler sérieusement. »

Madeleine était entrée le sourire aux lèvres, selon son habitude, tournant avec un joli mouvement de cou vers sa bienfaitrice son gracieux visage, dont l’expression s’adoucissait toujours quand elle parlait à Mme Lambelle. Mais elle s’arrêta avant même d’avoir traversé la pièce, toute saisie par l’accent un peu altéré de la veuve, qui s’était cependant promis de se dominer ayant fait, pendant les longues heures d’une nuit anxieuse, le complet sacrifice de ses rêves maternels.

Les rideaux à moitié baissés par un large renflement au-dessus de leurs embrasses et la précaution prise par elle de tourner le dos à la fenêtre, empêchaient de distinguer la pâleur de sa figure : seulement l’intonation de sa voix, immédiatement sentie par la jeune fille, put la trahir.

Elle s’avançait, un peu inquiète malgré sa physionomie animée, devinant l’objet de cet entretien en voyant sur une chaise Gaston qui lui souriait d’un air d’intelligence pour l’encourager : la phrase de Jeanne, au lieu de la rassurer, l’épouvanta. Un tremblement nerveux la fit frissonner, et, prête à défaillir, elle porta machinalement la main à son cœur.

Devant une pareille émotion, la veuve ne fut pas maîtresse de son premier mouvement, de l’élan naturel; elle courut à Madeleine, l’enlaça affectueusement et l’entraîna jusqu’au canapé où elle était précédemment assise.

Inclinée vers elle, la caressant du regard et de la voix.

« Je sais tout, Madeleine, » dit-elle avec son expression la plus affectueuse.

Une rougeur courut sur le front et sur les joues de la jeune fille, qui sembla sur le point de pleurer, n’osant lever les yeux, ne sachant quelle contenance tenir : elle joignait les mains, secouée par une irrérisistible émotion.

Jeanne reprit avec un accent plus tendre encore, avec un sourire grandissant :

« Je sais tout, ma fille. »

Madeleine fit un mouvement, comme pour se jeter dans les bras ouverts pour la recevoir ; mais, après une seconde d’hésitation, un instant d’inexprimable angoisse, elle se releva, s’éloigna de quelques pas, et, d’une voix que les sanglots brisaient :

« Oh ! Madame, Madame ! vous ne savez pas tout ! Non, personne ne sait !... »

Mme Lambelle, étonnée de cet accès de douleur tout à fait inattendu, la regardait, indécise, les mains encore tendues vers elle Gaston, qui s’était rapproché, bouleversé par cet étrange incident murmurait :

« Madeleine, qu’avez- vous ? que voulez- vous dire ? Que craignezvous, puisque ma mère consent ? »

D’un mouvement lent, désespéré, elle secouait la tête ; ses pleurs redoublaient, filtrant entre les doigts blancs qui cachaient son visage. Une affreuse inquiétude oppressait également la mère et le fils. Puis la jeune fille, paraissant se décider tout à coup essuya ses yeux, raffermit sa voix et put balbutier à travers ses larmes :

« Avant tout, je voudrais savoir si je ne suis pas indigne, ce qu’on peut penser de moi ?...

— Parlez sans crainte ! s’écria Gaston.

— Eh bien ! Madame, trouvez-vous que j’aie jusqu’à ce jour suffisamment mérité votre estime, votre affection même ? J’en étais si fière, si heureuse, plus que vous ne sauriez le comprendre.

— Certes oui : j’aurais voulu une fille comme vous, si je n’avais un fils comme le mien.

— Mère, tu es bonne : sois indulgente, s’il y a lieu, car je sais ce que Madeleine veut dire. »

Gaston avais pris la main de la veuve et voulait l’unir à celle de la jeune fille ; celle-ci détourna la tête :

« M'en trouverez- vous digne quand vous saurez tout ? »

L’architecte poussa un cri de douleur, étonné et inquiet à la fois, se demandant ce que signifiait cette scène. Madame Lambelle frémissait, suspendue aux lèvres de la jeune fille, qui continua :

« J’ai un aveu à vous faire.

— Un aveu, pauvre enfant, et lequel ?

— Madeleine ! Madeleine ! Qu’y a-t-il donc ? que s’est-il passé ? disait le jeune homme, sentant ses tempes battre affreusement.

— Je vous ai trompée, Madame : pardonnez-moi !

— Que voulez-vous dire ?

— Je ne me nomme pas Madeleine Vernaux, et je ne saurais porter plus longtemps un nom qui n’est pas le mien.

— N’est-ce que cela ? Qu’importe ! » s’écria Gaston déjà rassuré.

Mais Jeanne l’interrogeait anxieusement :

« C’est le nom sous lequel vous vous êtes présentée à moi, sous lequel je vous ai connue, estimée, aimée, je puis le dire. C’est celui de votre mère ? »

Cette dernière question trembla sur les lèvres de la veuve.

« Non. Autrefois je portais un autre nom, le sien ! Lorsque le désastre nous atteignit, quand le malheur fondit sur nous, il fallut travailler misérablement pour gagner notre vie, nous cacher. »

Mme Lambelle sentait quelque chose d’étrange monter peu à peu du plus profond d’elle-même. Debout, immobile, elle regardait avidement Madeleine, qui n’osait plus lever les yeux :

« Parlez je vous en prie.

— Eh bien ! oui. Nous avions été riches, notre nom était trop connu ; il fallait absolument égarer les recherches, fuir les railleries implacables, les médisances. Personne ne devait savoir que nous usions nos doigts à coudre des ouvrages grossiers pour acheter du pain, et que nous logions dans les plus affreux garnis du faubourg, après avoir eu table ouverte dans notre hôtel, chevaux et équipages. Ma mère choisit un nom insignifiant, le premier venu, Vernaux. »

Gaston écoutait toujours sans comprendre, devenant plus calme, ressaisissant son sang-froid à mesure que la jeune ouvrière parlait et qu’il ne voyait rien dans cette révélation qui pût la séparer de lui. Elle avait été pauvre, elle cachait son nom par un sentiment de dignité et de pudeur ; cela était beau, au contraire, et la pauvre enfant eût dû s’en faire gloire au lieu de s’en cacher et de s’en

MADAME LAMBELLB

accuser. Qu’importait à son amour ? que lui faisait ce passé triste non pas honteux ?

Tandis que le sourire éclairait ses yeux, que son cœur battait plus doucement et qu’il se préparait à tendre les bras à la malheureuse orpheline, Mme Lambelle pâlissait davantage, incapable de dissimuler son trouble, de se maîtriser plus longtemps. Une sourde anxiété envahissait son cerveau et un cri s’échappa de sa bouche, presque un ordre, tellement ce fut impératif et dur :

« Ce nom ? vous vous appelez ? »

Jamais Gaston n’avait vu sa mère aussi transfigurée, l’œil étincelant, la lèvre menaçante.

Madeleine, tirant de sa poche une lettre, dont l’enveloppe jaunie était usée aux angles, la tendit à sa patronne et tomba à genoux devant elle, sans ajouter d’autre explication, courbant la tête, se voilant le visage de ses deux mains.

Puis, pendant que Jeanne parcourait rapidement des yeux le billet fané, on entendit, à travers les pleurs de la jeune fille, ces mots répétés à voix basse :

« Pardon pour ma mère ! pardon ! »

Comprenant de moins en moins ce qui se passait, Gaston se précipita pour la relever.

Jeanne avait relu deux fois la lettre, comme si elle eût voulu s’en pénétrer, et, maintenant, les bras pendants, clouée à sa place, elle regardait d’un œil fixe la jeune fille agenouillée devant elle, sans même paraître la voir.

Elle assistait de nouveau au drame lamentable passé vingt-trois ans auparavant, revoyant son mari si gai, si heureux, puis tout à coup le deuil qui s’abattait sur la maison, l’enterrement, le chant des prêtres ! Tout passa en quelques secondes devant elle avec l’implacable netteté de l’ineffaçable vision que les larmes, les années de souffrances, les rêveries douloureuses et obstinées, ont lentement gravée pour toujours dans le cerveau et dans le cœur. Elle put se rendre compte en ce moment de l’acuité d’une pareille douleur, qui venait la traverser après tant d’années, sans que rien de ce qui avait semblé l’adoucir et la calmer l’eût complètement effacée. Elle s’était pourtant bien crue débarrassée du cauchemar qui la hantait autrefois, lorsqu’elle ne savait pas : rien ne lui faisait soupçonner l’existence de cette enfant. Et voilà que le lugubre passé revenait, se dressant subitement devant elle ; voilà que son

enfant, le fils du mort dormant là-bas, avait choisi pour femme celle-là même dont elle s’était crue à jamais délivrée, celle que son cœur, si généreux, si bon en toute autre circonstance, se refusait à comprendre, à admettre !

Alors, dans le désordre de la pensée, sous le coup de cette idée blessante et insupportable, une plainte brusque, involontaire, ou plutôt un cri de colère irraisonnée, jaillit de ses lèvres :

« L’enfant qui a tué mon mari !

— Moi ! moi ! »

Madeleine avait redressé la tête, comme sous un coup de fouet immérité.

Lentement elle se mit sur ses pieds, haletante, portant avec un désespoir fou ses mains à sa tête pour y arrêter l’élan de la pensée, pour se défendre de comprendre. Mais la lumière pénétrait malgré tout ; elle voyait, elle comprenait tout ce qu’elle ignorait encore, tout ce qu’elle n’avait pas compris autrefois.

Ses yeux, noyés de pleurs, se fixèrent sur Jeanne avec une telle expression de désespoir et de reproche qu’un sentiment nouveau remua le cœur de la veuve.

Voyant Madeleine chanceler, M1^ Lambelle s’élança vers elle, épouvanté de ce que la douleur lui avait fait dire, honteuse d’avoir cédé à un mouvement irréfléchi, à une violence injuste :

« Oh ! pauvre orpheline ! mon enfant ! ma fille î »

Elle la serrait dans ses bras, la couvrant de baisers, car peu à peu elle avait reconnu la cruelle injustice de ses paroles. Etait-ce donc la faute de cette innocente ? pouvait-on l’accuser d’un pareil malheur, d’un accident ?

Madeleine se laissait faire, presque inconsciente, ne pleurant plus et répétant seulement d’une manière convulsive :

« Moi ! moi ! »

Elle ne savait rien. Jamais sa mère ne lui avait parlé des épouvantables circonstances dans lesquelles Charles Lambelle sacrifia sa vie ; elle ne lui avait jamais révélé les raisons graves qui séparaient les deux membres de la même famille. Elle croyait donc que rien de bien sérieux n’existait entre le frère et la sœur, que celle-ci avait été la plus coupable, l’unique coupable peut-être, mais que le pardon pouvait arriver un jour.

Elle voulait même mettre dans sa révélation une délicatesse touchante, faire pardonner les fautes inconnues de la mère par

les qualités de la fille. C’était pour cela qu’elle ne s’était pas fait connaître plus tôt, que depuis trois ans elle cachait cette lettre suprême, dans laquelle Berthe implorait une dernière fois sa bellesœur, lui écrivant du grabat où elle mourait épuisée, non plus pour elle, mais pour lui recommander son enfant, pour la supplier de sauver cette orpheline, qui n’aurait au monde que sa tante pour l’aider.

Madeleine avait donc cherché d’abord à mériter, sans se faire connaître, l’estime de Jeanne et son affection . L’amour de son cousin, venant se mêler à cette innocente tromperie, l’avait aggravée à ses yeux, mais sans lui donner cependant les proportions d’un crime. D’un mot la veuve avait bouleversé tout cela et la désolante vérité s’étalait sous les yeux de la jeune fille.

Pas plus que Gaston lui-même, elle n’avait eu connaissance de ce fait particulier de sa première enfance, de l’o ;cur dévouement du médecin.

Le jeune homme avait bien souvent entendu parle; du sacrifice de son père, mort en sauvant un enfant du croup ; mais jamais sa mère ne lui révéla que cet enfant était sa cousine Madeleine, ne voulant pas étendre à la descendance une haine de famille. Berthe Demoissec, poussée par un autre sentiment, l’orgueil, le dédain profond de tout ce qui touchait sa belle-sœur, par un peu de remords peut-être, cacha également à sa fille la manière dont était mort cet oncle qu’elle ne connaissait pas.

Et brutalement, sans précaution, Jeanne Lambelle laissait échapper le triste secret devant les deux enfants auxquels on l’avait si longtemps et si soigneusement caché.

Aussi y eut-il en elle un revirement aussi brusque que l’avait été son mouvement de colère et de désespoir. Cette innocente enfant était de sa famille, du sang de son mari ; elle ne pouvait l’accabler après cette longue suite de malheurs qui, écrasant la coupable et la faisant mourir misérable et repentante, avait pour ainsi dire vengé la mémoire de Charles Lambelle. De plus, la jeune fille ne pouvait pas être responsable des fautes de ses parents. Mme Lambelle eut donc honte de ce qu’elle avait éprouvé, de son apostrophe cruelle et imméritée, et soudain son cœur, débarrassé de toute mauvaise pensée, de toute amertume, s’ouvrit à un sentiment de bienveillance et de tendresse infinies. Il lui sembla qu’elle ne se montrerait jamais assez bonne pour pouvoir faire oublier à sa

nièce ce qu’elle lui avait dit : elle était prête à tout comprendre, à tout accepter.

Madeleine, anéantie, n’ayant plus même la force de pleurer, regardait devant elle sans voir, pendant que Gaston la contemplait avec une douloureuse extase, tout tremblant, ne sachant rien de précis, bouleversé par cette terrible douleur. Jeanne embrassait éperdument la pauvre fille, essayant de la rappeler au sentiment à force de caresses, affolée par les paroles qu’elle venait de prononcer si imprudemment, demandant même pardon à celle qui l’implorait un instant auparavant :

« Madeleine ! Madeleine ! je vous prie : ne m’en veuillez pas ! j’ai tant pleuré, j’ai tant souffert ! Le coup était si rude, si inattendu ! »

La jeune fille se taisait toujours. On sentait qu’une horrible souffrance serrait la gorge de la malheureuse enfant, devant laquelle s’était tout à coup dressée cette lugubre image, son oncle mort en la sauvant, son existence conservée au prix de la vie du père de Gaston ! Jamais elle n’aurait pu imaginer une complication plus épouvantable, une plus affreuse barrière entre elle et celui qu’elle aimait.

L’architecte contemplait le groupe désolé formé par les deux femmes qu'il adorait entre toutes, sa mère, la fiancée choisie par son cœur, se demandant ce que voulaient dire cette navrante douleur, ces cris désespérés Madeleine détournait les yeux, n’osant plus le regarder, n’ayant presque plus connaissance de ce qu’elle faisait de ce qui se passait autour d’elle.

Mais Jeanne, s’arrachant enfin à sa prostration, lui releva la tête, plongeant ses yeux dans ceux de sa nièce :

« Madeleine, mon enfant ! avez- vous pu croire, as-tu pu croire que je voulais te blesser, te reprocher une chose que tu ignorais même et que j’ai été folle de te faire connaître !

— Ma tante ! oh ! vous êtes bonne, trop bonne pour une misérable indigne de vos bienfaits !

— Ah ça ! que signifie ? » s'écria Gaston.

Jeanne était vaincue ; elle ne voulut pas prolonger davantage cette scène pénible :

« Mon fils, je te permets d’embrasser ta cousine, ta femme, Madeleine Demoissec. »

Avec un cri passionné, sans réfléchir autrement, le jeune

homme ouvrit ses bras à Madeleine, qui s'abattit en sanglotant sur sa poitrine, dans une détente générale de tout son être.

Qu'elle était heureuse ! qu’elle se sentait aimée ! qu'elle se trouvait enfin récompensée de ses heures de tristesse, de ses années laborieuses : En un instant, elle oublia tout ce qu’elle avait souffert, tout ce qu'elle venait d’apprendre : Gaston l’aimait toujours, et elle serait sa femme !

Près d'eux, Mmf4 Lambelle, se remettant peu à peu de cette secousse si violente et si imprévue, reprenait complète possession d’elle-même.

« Gaston, dit-elle, je te la donne avec confiance, avec joie, heureuse de te donner une femme aussi dévouée et aussi honnête. » gCourbés sur ses mains qu’ils embrassaient, les jeunes gens unissaient leurs caresses pour mieux l’envelopper, et la veuve s’abandonnait, séduite, gagnée, souriant à Madeleine :

« Avant de savoir quels liens étroits nous unissaient, je te nommais déjà ma fille, je ne me trompais pas : c’était sans doute un pressentiment. »

La jeune fille lui adressa, à travers les larmes qui séchaient déjà sur son visage, un de ses adorables sourires.

Jeanne, les unissant dans une même étreinte :

« Que le Ciel bénisse votre union, mes chers enfants ! Je ne vous séparerai plus da s ma pensée ni dans mon cœur. »

Avec ses cheveux blancs comme de l’argent, son visage apaisé, tous ses traits reposés et tranquilles après tant d’années de lutte et de travail, avec ses yeux usés, où la fatigue adoucissait la flamme du regard en la rendant plus mélancolique et plus douce, Jeanne Lambelle, les mains étendues sur les deux jeunes têtes inclinées devant elle, semblait réellement quelque figure de sainte, comme celles que l’on voit, dans les tableaux religieux, contemplant le ciel et baignées d’un rayon divin.

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