‹ Madame LambelleChapitre 34 sur 51 · CLAUDINE HEUREUSE · texte numérisé non relu

CLAUDINE HEUREUSE

« Àh ! Madame va être joliment contrariée qnand elle saura que vous êtes venu ! dit Claudine en reconnaissant Pierre Chavreux dans le visiteur qui sonnait à la porte.

— Elle est sortie pour longtemps ?

— Dame ! je ne pourrais pas vous dire ; mais, vous savez, on a tant de choses à acheter quand on part en voyage !

La vieille bonne, essuyant ses mains à son tablier de cotonnade bleue, referma doucement la porte que le peintre tenait entrebâillée :

« Allons, entrez donc un instant : vous vous reposerez au salon.

— Et mon travail ?

— Bah ! pour une fois ! Madame serait désolée de ne pas vous voir.

— Et nos amoureux ? interrogea-il en clignant de l’œil»

— Ah ! le jo’i couple ! Tout Saint-Roch en était émerveillé. »

Conduit peu u peu par la cuisinière, le peintre se laissait débarrasser de son chapeau et de sa canne et s’asseyait sur le canapé du salon. Claudine, toujours familière, restait debout devant lui, car la langue lui démangeait.

Tout en cachant par un mouvement machinal ses doigts couturés et noircis sous un coin de son tablier, elle continua de bavarder avec le reflet dansant d’un rayon de soleil renvoyé par quelque vitre dans les gros traits de sa bonne figure aux rides profondes.

« Enfin, c’est bien à moi qu’ils le doivent, s’ils sont mariés et heureux.

— A vous ?

— Certainement, monsieur Chavreux. »

Elle secouait sa tête ébouriffée, où les mèches de cheveux blancs,

mal à Taise sous n’importe quelle coiffure, s’envolaient toujours à droite et à gauche.

« Alors, à vous entendre, vous avez fait le mariage ?

— Ecoutez donc : sans mon idée de prêter la clef de ma chambre à M. Gaston pour écouter les chansons de mam’selle Madeleine, il n’aurait jamais pu lui parler.

— En effet ! appuya Pierre, au courant de l’aventure, et flattant la manie de la servante.

— Vous voyez bien !

— Vous les aimez beaucoup ?

— Si je les aime ! Tenez, cette mam’selle Madeleine m’a ensorcelée : car, lorsque j’ai appris que c’était elle qui avait causé la mort de mon pauvre maître, je n’ai pas eu d’indignation contre elle, pas un cri de colère, rien, rien ! Comme on change tout de même ! Autrefois, j’aurais voulu l’étrangler ; demandez plutôt à Jean Faucheux, je le lui disais, tellement j’étais colère et indignée !

— Aussi la pauvre enfant a bien du mérite : une fille de son éducation qui se cache ainsi, prête à tout supporter, pour se faire aimer et pardonner à force de qualités, c’est rare !

— Allez ! du moment que la mère n’est plus là, on peut oublier : c’était elle la vraie coupable. Ah ! celle-là, par exemple !... » Et Claudine eut un geste violent, très compréhensible : mais cela ne dura qu’une seconde : immédiatement ses traits reprirent leur expression habituelle, comme huilés d’une bonté continuelle, fondus dans un c^mtentement qui ne cessait plus depuis qu’elle voyait tout le monde joyeux autour d’elle. Claudine était heureuse.

Bien qu’elle n’eût pas cinquante-huit ans, elle en paraissait dix de plus, tellement elle s’était peu ménagée depuis la mort du docteur Charles Lambelle. Toute seule, elle avait toujours suffi à l’ouvrage dans une maison dont l’importance avait été en s’augmentant sans cesse : jamais elle n’eût consenti à être aidée, se flattant de faire tout, d’abattre de la besogne comme plusieurs domestiques et ne se plaignant jamais. Jeanne Lambelle, dans la crainte de l’humilier, de lui faire de la peine, ne prit ni femme de chambre, ni cuisinière pour partager son travail ; seulement, depuis l’installation de l’avenue de l’Opéra, les plus gros ouvrages, tels que le lavage des carreaux, le nettoyage des ateliers, étaient faits par un homme de peine. Ce fut Tunique concession à laquelle

consentit la vieille bonne, qui serait morte à la tâche plutôt que de s’avouer lasse.

Mais cette vie d’excessive fatigue avait marqué plus profondément les années dans ses traits et dans tout son corps : comme les campagnes pour un soldat, ces années-là pour elle pouvaient compter double.

Toujours massive, elle se mouvait maintenant plus difficilement au milieu de cet acharnement de travail qui ne lui laissait aucun repos ; les rides avaient creusé plus avant son front, tout sillonné sous les cheveux rudes et complètement blancs ; les joues alourdies tombaient avec un pli marqué aux coins de la bouche, et l’œil avait perdu de sa vivacité, s’effaçant sous les paupières flasques.

Pierre Chavreux, en la regardant, se faisait mentalement toutes ces réflexions, admirant le dévouement de la vieille servante pour cette autre dévouée, cette autre laborieuse et sainte femme, Jeanne Lambelle.

« Eh bien ! Claudine, demanda-t-il tout à coup, est-ce que vous ne songez pas à vous reposer ?

— Me reposer de quoi ? balbutia-t-elle presque effrayée de cette question. Je ne suis pas fatiguée, allez !

— Je sais bien que vous êtes forte et courageuse.

— Et qui soignerait Madame, si je m’en allais ? qui s’occuperait des jeunes mariés ? Enfin il faut aussi que je sois là pour que les petits enfants me fassent endiabler, comme au temps de L'Hay et de M. Gaston. Ah ! les bons souvenirs ! cela rafraîchit.

— Alors vous ne retournerez jamais en Savoie ?

— Dans la montagne, bon Dieu ! et pourquoi faire ? Il y a beau temps qu’on a oublié Claudine.

— Brave, excellente fille ! murmura Pierre, avec un geste attendri pour lui prendre la main.

— Bah î le beau mérite ! ne suis- je pas de la famille ? » répondit Claudine, dissimulant sous un sourire les larmes de joie brillant dans ses yeux.

En ce moment le peintre regarda sa montre :

« Déjà crois heures !

— Ah ! monsieur Chavreux, attendez encore, je vous en prie : ils ne vont pas tarder.

— Ils courent les magasins, les amoureux : je connais ça !

On a tant de plaisir à se montrer en public au bras de son mari que l’on ne voudrait jamais rentrer.

— Ça se comprend !

— Alors, ils partent bientôt.

— Demain matin à onze heures. Je ne vous l’avais pas dit ?

— Je ne crois pas, reprit Pierre en riant : nous avons parlé de tant de choses !

— Mon dîner va s’en ressentir ! » reprit la cuisinière d’un air plus grave.

Le timbre résonna avec cette allure vive et joyeuse que l’atmosphère du bonheur semble communiquer même aux objets inanimés qui se trouvent dans ce milieu privilégié.

« Quand je vous le disais ! » s’écria victorieusement Claudine, se hâtant de gagner l’antichambre.

Page 1