LASSITUDE
Un bourdonnement d'insectes vibrait dans la tiédeur de l'aprèsmidi, s’élevant incessamment du creux des feuilles, de chaque touffe d’herbes, animant les arbustes, courant le long des troncs d’arbres, avec une ardeur toute neuve. Des papillons tachaient de blanc la transparence de l’air, voletant deux par deux.
Toute seule, dans la poussière grise de la route, Jeanne marchait à petits pas, essayant vainement de retrouver autour d’elle les objets qu’elle y voyait quelques années auparavant, et son isolement lui en paraissait augmenté, comme si eik eût été subitement transportée au milieu de quelque contrée inconnue. Ce n’était pas la première fois qu’elle ressentait cette impression, mais jamais elle ne l’avait subie aussi vive, aussi pénétrante.
Maintenant, quand elle se rendait à L’Hay, M**0 Lambelle se heurtait toujours à des changements inattendus. Chaque année, depuis 1870, de nouvelles transformations bouleversaient le pays, déplaçant les points de vue, enlevant quelque partie de leur réalité aux souvenirs qu’elle cherchait autour d’elle.
La petite route qui relie par une ligne droite Bourg-la- Reine à l’intérieur du village était surtout de plus en plus méconnaissable. Une fois le cimetière de Bourg-la- Reine dépassé, au lieu des ombreuses rangées de peupliers garnissant le talus du chemin, au lieu des immenses prairies jetées de chaque côté des maisons, des enclos, des plantations, avaient peu à peu envahi les étendues où les pâquerettes et les boutons-d’or émaillaient de leurs couleurs gaies les grandes herbes engraissées par les boues nourrissantes de la Bièvre. Plus d’arbres, pas même de buissons ; rien qu’une route poudreuse, sans ombre et sans abri.
A droite se succèdent des jardins entourés de murs bas aux moellons tout neufs, des carrés cultivés par des pépiniéristes, des potagers où brillent les cloches à melon ; à gauche, des champs corrects, et un restant de prairie étalé entre les cultures nouvelles et la rivière, comme pour laisser le regret des temps passés.
Il n’y a que la Bièvre qui n’ait pas changé. Entre son double rideau de saules et de peupliers, elle charrie, sous le même petit pont, à l’arche écrasée, la même eau épaisse, gluante, huileuse. Lentement la vase, remuée par des êtres invisibles, y forme des nuages d’encre, et parfois une sangsue traverse rapidement son cours paresseux pour aller chercher une proie dans les réseaux de racines de la rive.
Puis, au delà, toujours en plein soleil, le dernier tronçon de chemin, autrefois si ombragé, rejoint les premières maisons de L’Hay, au-dessus desquelles monte le clocher tout neuf de l'église Saint- Léonard, avec son horloge de faïence et son coq doré.
Jeanne souffrait de ne plus se sentir enveloppée du même paysage, il lui semblait qu’elle s’égarait, que son pieux pèlerinage était à moitié manqué. Ses souvenirs n’ayant pas changé, le même culte se conservant depuis des années aussi fidèle, aussi vif, dans son cœur, elle eût voulu se trouver toujours dans la même communion d’idées et de sensations avec ce qui l’entourait. Ces progrès de la civilisation entamant peu à peu les environs de la capitale effrayaient la veuve, cantonnée dans ses mêmes regrets et sa même douleur éternelle.
Lorsqu’elle entra dans la fraîcheur de la ruelle aux Vignes- Saint-Pierre, où l’herbe poussait plus verte et plus foncée, où le soleil de mai, déjà cuisant, ne pénétrait jamais, un grand calme se fit dans toute sa personne.
Une sorte d’apaisement engourdissant l’envahissait peu à peu, à mesure que l’ombre plus dense apaisait les brûlures de cette marche sur une route sans arbres. Elle croyait pénétrer dans le silence sourd d’un champ de repos, et cette ruelle, qui débouchait en plein cœur du village, lui eût paru mieux placée aux abords mêmes du cimetière.
Devant la veuve, dont un voile entourait le visage pour la soustraire aux curiosités lourdes des habitants, la rue du Val montait entre des maisons neuves, de blanches bâtisses, au front desquelles était clouée une plaque peinte en rouge. Jeanne, toute
à la pensée qui ramenait à L’Hay, ne prit pas le temps de lire ces inscriptions sur iond vermillon.
Après avoir gravi le rude et raboteux pavé, elle arriva au point culminant du village, laissa à droite la rue de Chevreul et tourna à gauche dans la direction du cimetière. Une seule idée l’absorbait, l’empêchant de rien remarquer autour d’elle, de s’arrêter en chemin, c’était d’aller à la tombe de son mari, de s’y agenouiller et de prier.
La veille, Gaston et sa femme lui avaient fait leurs adieux, partant pour leur voyage de noces, une tournée à travers le midi de la France, un bain de soleil et d’azur, pour compléter la félicité de leur union, pour la consacrer.
Quand elle s’était vue toute seule dans le grand appartement de l’avenue de l’Opéra, Jeanne avait éprouvé un immense sentiment de tristesse et d’abandon, comme si tout était consommé pour elle : un étrange détachement de toute chose terrestre et passagère la saisit. C’était comme une nuit profonde se faisant graduellement en elle, la pénétrant par tous les pores, venant glacer son sang, arrêter les battements de son cœur. Sous cette impression lugubre, elle avait eu besoin de s’isoler, de pleurer, de s’entourer d’objets tristes et de souvenirs de deuil.
Alors elle était partie, se dirigeant presque inconsciemment vers la gare de Sceaux, marchant sans voir, sans comprendre, sous la poussée de l’idée fixe.
En la voyant sortir, vêtue de noir, les yeux rouges, Claudine avait soupiré, devinant que sa maîtresse allait à L’Hay, le cœur gonflé, toujours pieusement inconsolable, même quand tout le monde était heureux auprès d’elle et par elle ; mais elle eût été effrayée si elle eût pu savoir à quel point les pensées de Mme Lambelle étaient sinistres et lamentables, quelle sourde désolation avait pris possession de la pauvre femme, la jetant à ce pèlerinage à la tombe de son mari, comme une autre eût été jetée au suicide.
Pour aller demander à la maison du fossoyeur la clef de l’asile funèbre, il fallait passer devant le cimetière ; en longeant le mur blanc que dépassaient quelques pointes de cyprès, quelques bouts de croix et de monuments, Jeanne eut un frisson, en dépit de l’ardeur du soleil.
La maisonnette de Jean Faucheux, toute neuve et blanchie à la chaux, était fermée : il devait être à son travail. Au-dessus de la porte, la veuve remarqua la même plaque qu’elle avait déjà
aperçue sur la plupart des maisons de la rue du Val ; baignée d’un rayon, cette inscription en relief s'y trouvait :