‹ Madame LambelleChapitre 5 sur 51 · MATINÉE DE MAI · texte numérisé non relu

MATINÉE DE MAI

« Tu sais, Claudine, je ne t’aime pas du tout avec ce vilain bonnet noir ?

— Tenez- vous donc tranquille, Monsieur Gaston ; ou je ne pourrai jamais venir à bout de vous habiller. »

Elle ne sait plus que répondre aux incessantes questions de l’enfant.

Pourquoi, toujours pourquoi! Pourquoi sa bonne Claudine a-t-elle les yeux rouges, quand il est sage et qu’il ne la contrarie pas ? pourquoi de gros soupirs soulèvent-ils sa poitrine ? pourquoi ceci ? pourquoi cela ? pourquoi n’a-t-il pas vu ni embrassé son petit père depuis trois grands jours, ce qui ne lui est jamais arrivé ?

La pauvre fille, à bout de forces, est près d’en perdre la tête.

L’enfant est débarbouillé, peigné, chaussé : voilà qu’il jette une nouvelle exclamation.

Au lieu de ce joli costume bleu que sa mère aime tant et dont il se montre si fier, Claudine lui fait mettre un pantalon tout noir, une blouse de même couleur et sur -le lit il aperçoit à côté de son chapeau auquel on a ajouté un large crêpe, une paire de gants noirs. Tout cela lui semble triste et laid comme le bonnet qui lui déplaît sur la tête de la cuisinière.

Que veut dire cette transformation ? Il s’étonne davantage, se trouble, et son petit cœur se serre sans qu’il sache pourquoi, sans qu’il ose même demander l’explication de ce bouleversement dans toutes ses habitudes. Il n’est pas loin de pleurer.

« Et papa, hasarde- t-il, déjà intimidé, est-ce qu’il va s’habiller en noir comme moi ? »

Claudine se détourne brusquement pour essuyer ses larmes ; puis elle embrasse le petit avec frénésie.

« Est-ce qu’il est fâché qu’il ne vient plus m’embrasser ?

— Il dort ! » répond-elle d’une voix étouffée.

Elle n’a pu trouver autre chose. Depuis trois jours, à toutes ses questions à ce sujet, Gaston s’entend répondre : « Il dort ! »

On lui recommande en même temps d’être bien sage, bien calme, de ne pas faire de bruit, de ne pas courir à travers le jardin, et cela par un temps superbe !

Il joue dans sa petite chambre, inquiet seulement en voyant que sa mère ne cesse de pleurer et se cache de lui, que tout le monde le regarde avec des yeux attendris et des gestes qui le surprennent, que son oncle Chavreux est là avec son bon ami Fougerin.

Que d’événements extraordinaires ! Son cerveau se fatigue à essayer de les comprendre. Mais on lui a donné tant d’images et de livres qu’il oublie bientôt toutes ces choses étranges en lisant, en découpant des bonshommes qu’il colle dans un cahier relié. Cela a pu l’absorber pendant ces jours de douleur sans qu’il se doutât de l’immense perte qu’il faisait.

Au moment où, complètement habillé, il se prépare à descendre car on lui a promis qu’il pourrait bientôt retourner jouer dans le jardin, Claudine le retient.

« Pas encore, Monsieur Gaston, plus tard, dans l’après-midi. »

Elle le conduit dans une pièce donnant sur la rue, pour qu’il ne puisse voir ce qui se passe dans la grande allée conduisant à la grille d’entrée.

Au bout de quelque temps, ennuyé ne n’avoir rien pour s’amuser, il se penche à la fenêtre :

« Tiens, une procession ! Claudine, vite ! vite ! j’aperçois les prêtres et la croix. »

Il montre du doigt une petite troupe qui monte la rue du Val. Les surplis, les aubes, étincellent au soleil; les chantres sont superbes. Les enfants de chœur s’avancent sur deux rangs, portant l’encensoir, les cierges.

Claudine ferme précipitamment la croisée :

« Déjà ! Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! »

Les larmes la suffoquent, tandis qu’elle emmène l’enfant, en lui faisant mettre ses gants et son chapeau.

Malgré la pureté du ciel, l’éblouissant éclat du soleil et tous

les parfums soulevés et chassés par la brise de cette matinée de mai, le jardin reste triste sous ses parures de fleurs nouvelles et d’arbustes verts. Les jets d’eau pleurent avec un murmure particulier quelque chose de doux et de heurté à la fois, comme un sanglot qu’on voudrait retenir et qui ne s’arrête pas.

Au fond on remarque une petite serre à moitié construite, sans toiture vitrée. Personne ne la terminera. Tout demeure ainsi interrompu, inachevé. La mort a passé, sans pitié pour les petites joies, sans grâce pour les beaux projets, sans écouter les paroles d’avenir, sans souci de l’œuvre en train. Elle demeure insensible aux pleurs de ceux qui vont rester seuls.

La grande allée, la pelouse même s’étaient couvertes de monde ; les hommes dominaient, assombrissant le paysage de leur uniforme costume noir.

On aurait pu reconnaître et nommer beaucoup de médecins fameux, des célébrités de la science, venant rendre ce suprême hom • mage au confrère mort en faisant son devoir. Certains étaient venus parce qu’ils ne craignaient plus cet homme, qui promettait de devenir plus savant, plus fort qu’eux.

Il en arrivait par la route de Bourg-la- Reine, par celle de Villejuif; on se saluait gravement. Quelques-uns se promenaient à petits pas à travers les haies de rosiers, les bordures d’héliotropes, sous les berceaux de lilas, et jetaient de temps en temps un coup d’œil discret aux volets fermés de la maison.

Dans le salon, la seule pièce ouverte aux invités, le docteur Fougerin et Pierre Chavreux accueillaient les nouveaux venus.

Dix heures et demie sonnèrent; le glas commença à tinter dans le clocher pointu, et T ordonnateur vint prier les parents de se mettre en tête.

Fougerin et Chavreux, après avoir cherché pendant un instant dans la foule, se jetèrent un regard significatif. Le peintre haussa les épaules, sans se cacher.

« Les misérables ! fit-il.

— Bah ! repartit le docteur. Je vous l’ai dit : j’aime mieux ne pas les voir ici ; au moins ce pauvre Charles ne sera conduit à sa dernière demeure que par des amis. »

Un mouvement s’opéra dans les groupes ; on s’écartait avec pitié. Claudine se tenait sur le seuil de la maison, serrant la main de Gaston

qui regardait cette foule, tout interdit. Un murmure sympathique et douloureux s’élevait autour de l’enfant.

Le peintre après avoir dit quelques mots à voix basse au docteur, alla chercher le fils de Charles. Ils le placèrent entre eux. C’était le moment cruel, il fallut dire à Gaston la vérité.

Pierre, le saisissant dans ses bras, le tint une minute pressé contre sa poitrine, très ému, et lui dit :

« Gaston, ton père est mort, tu ne le reverras plus.

— Mort ! » répéta machinalement l’enfant, qui voyant pleurer son oncle, se sentit une grosse envie de pleurer ; mais c’était plutôt de l’inquiétude que de la douleur. Ce qui l’impressionnait surtout, c’était ne ne plus voir son cher papa.

Alors, cette idée devenant plus aiguë, il se mit à sangloter sans qu’on pût le calmer durant quelques instants.

Dans le clocher, les notes tristes battaient plus fortement, plus pressées; l’heure s’avançait.

Fougerin embrassa Gaston, lui essuya les yeux ; puis, le faisant passer sous le drap qui barrait entièrement l’allée, se plaça avec lui derrière le cercueil, que Chavreux montra à son neveu, en murmurant d’une voix sourde :

« Il est là !

— Là! » L’enfant trembla. Comment! son père était dans cette longueboîte jaune, sous laquelle les porteurs passaient leurs bâtons peints en noir, écartant le drap sombre semé d’étoiles d’argent et les bouquets de fleurs. Il eut envie de l’appeler, de crier : « Papa ! papa ! »

Il n’osa pas, sa voix s’étrangla dans son gosier, et se contenta de serrer dans ses petites mains celle de l’oncle Chavreux qui pleurait sans pouvoir se contenir et celle de son tuteur, Fougerin, dont le visage lui semblait tout changé.

Les chantres commencèrent à chanter, le cortège se mit en marche. Gaston se laissa emmener tout pâli sous le grand soleil, écoutant cette musique d’église qui l’émotionnait vivement, et marchant à petits pas, avec une grande anxiété de savoir son père ainsi porté par ces hommes, sous ce drap noir, tandis que sur le passage du convoi les paysans se découvraient et que les paysannes s’agenouillaient se coupant la poitrine d’un grand signe de croix.

Voilà donc pourquoi il ne l’avait pas vu depuis trois jours! Voilà

donc pourquoi Claudine avait les yeux si rouges et tout le monde l’air si triste ! Son père était mort !

Au moment où le cortège sortait de l’église se dirigeant vers le cimetière, un coupé de maître, avec un grand tapage de roues, fit retourner les assistants et vint se placer derrière la foule.

Sur les panneaux vernis, un D majuscule s’étalait, et le cocher portait le deuil. Chavreux interdit, jeta un rapide coup d’œil en arrière. Les glaces à biseau envoyaient mille éclairs sous le vif rayonnement du soleil; derrière elles on n’apercevait personne; le coupé était vide.

Le peintre eut un mouvement si brusque que Gaston dit malgré lui :

« Mon oncle, tu me fais mal ! »

Ce geste nerveux lui avait endolori la main.

Le docteur Fougerin soupira et murmura :

« Calmez- vous ! J e vous avais prévenu.

— Elle aurait pu se dispenser d’envoyer son cocher à l’enterrement de son frère !

— Peut-être a-t-elle été contrainte par son mari.

— Docteur, dit Pierre en tendant la main à son voisin, vous êtes trop bon pour comprendre ces monstruosités raffinées.

— La nature en contient de toute espèce; j’en ai beaucoup étudié dans les pays sauvages.

— Les monstres civilisés sont plus barbares. »

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