‹ Madame LambelleChapitre 6 sur 51 · SEULE · texte numérisé non relu

SEULE

Vainement Claudine avait insisté pour emmener sa maîtresse chez une voisine, ou tout au moins pour lui tenir compagnie pendant la triste cérémonie, à laquelle elle ne pouvait assister.

Jeanne supplia qu’on ne s’occupât pas d’elle, qu’on la laissât seule dans sa chambre avec sa douleur avec son désespoir profond, inconsolable et qui ne voulait pas être consolé.

En présence de cette insistance presque maladive et qui si on la contrariait amènerait infailliblement quelque violente crise de nerfs, le docteur Fougerin conseilla de laisser la pauvre veuve agir à sa guise, faire comme elle l’entendrait : il valait mieux ne pas irriter ce chagrin.

Après tout, enfermée chez elle, il ne lui arriverait certainement rien pendant le court espace de temps où elle allait se trouver seule. Peut-être même vaincue par une succession fatigante de nuits blanches, brisée par l’excès de la souffrance, finirait-elle par s’endormir quand rien ne serait plus là pour lui rappeler la perte qu’elle venait de faire, ni personne pour lui en parler.

Elle choisit pour se renfermer la chambre de Gaston, parce qu’elle était plus éloignée que les autres des bruits de la rue et du jardin, et que les pièces environnantes l’isolaient davantage.

Assise dans un fauteuil auprès du petit lit de l’enfant, les mains crispées sur un mouchoir humide de larmes, elle appuya sa tête pesante sur le drap blanc de la couchette, prenant plaisir à s’abandonner sous un invincible écrasement, les yeux mi-clos, la bouche entr’ ouverte, la gorge soulevée d’un reste de sanglots qui venaient effleurer ses lèvres et s’hexalaient en douloureux soupirs.

Après avoir commencé par prier, la veuve songea.

Tandis que sa bouche balbutiait une prière monotone, où le nom de son mari revenait sans cesse, elle avait entendu d’abord

comme un bruit lointain d’une foule qui passait, broyant le sable des allées, ensuite un murmure moins distinct, un bruit plus sourd; enfin tout s’était peu à peu éteint, se perdant au loin.

A ce moment elle se sentit vraiment seule dans la maison, seule avec ses pensées, seule au monde.

Son cœur eut un déchirement.

Elle se revit jeune fille, travaillant avec ardeur dans l’atelier de son père, un des peintres les plus estimés de son temps, mort quelques mois après le mariage de Jeanne. Charles venait la demander : toute rougissante, feignant de s’appliquer davantage à la copie qu’elle ébauchait, elle essayait de cacher son trouble heureux ; mais son père la prenait par le bras avec un sourire confiant, et, mettant la main blanche de son enfant dans celle du jeune médecin :

« Mon ami, je crois en vous; ma fille sera votre femme. » Elle avait eu un mouvement comme pour se jeter au cou du vieillard; en présence de son fiancé elle n’avait pas osé. Les années de bonheur suivirent : ce furent de petites et de grandes joies. Gaston en naissant resserra les liens qui les unissaient déjà si étroitement. L’avenir leur souriait.

Comme tout cela se retraçait vif, joyeux et net dans son esprit! C’était comme une clarté immense, un rayonnement se répandant partout, augmentant d’intensité à mesure qu’il s’étendait.

Des phrases entières traversaient sa mémoire ! une ivresse égale, continue, la tenait sous son irrésistible charme.

Dans une glace placée en face d’elle, Jeanne, en levant les yeux, aperçut tout à coup, au milieu de ce songe charmant, des lèvres qui souriaient, en désaccord avec la pâleur des joues et la rougeur fiévreuse des paupières. Alors la vérité lui revint, plus dure après cet instant d’abandon à travers les mirages du souvenir. Elle souriait et là-bas, son mari !...

Elle se cacha la figure dans ses mains, pleurant avec une violence nouvelle, prise d’un remords à la vue de ce sourire.

Ah çà, devenait-elle folle ? D’un geste elle essuya ses yeux, s’arracha à l’engourdissement qui l’avait jetée dans ce fauteuil et alla ouvrir la porte de la chambre.

Il lui fallait se remuer, fuir la langueur de ce passé qui la poursuivait, ne pas oublier comme elle venait de le faire involontairement.

Personne ne se trouvait là pour la surveiller, s'étonner de ce

qu’elle ferait ou contrôler ses actions. Elle voulut en profiter pour revoir la maison pièce par pièce, la visiter du haut en bas, comme le jour où, pour la première fois, Charles l’y avait amenée par surprise sans l’avoir prévenue, jouissant de ses étonnements, de son bonheur d’avoir une maison à elle avec un jardin plein de fleurs.

Tout était silencieux, muet, fermé. Par où allait-elle commencer ?

Elle s’avança vers l’escalier ; mais sur la première marche, son pied glissa : une feuille de rose avait failli la faire tomber.

En se baissant pour l’écarter, Jeanne remarqua alors une ligne blanchâtre et inégale allant de degré en degré, roulant de haut en bas ; elle se prolongeait même sur le palier avec un mélange de feuilles vertes, de pétales de fleurs de brindilles se perdant dans l’entrebâillement d’une porte qu’on avait sans doute oublié de fermer complètement.

La lumière se fit brutalement en elle, et ses mains se portèrent, par une involontaire crispation d’épouvante, à sa gorge pour arrêter l’effroyable cri qui allait jaillir. La porte en tr’ou verte donnait dans sa chambre, la chambre mortuaire : et cette traînée sinistre avait été laissée par la bière, tandis que les porteurs la descendaient du premier étage au jardin !

Glacée d’horreur, ne pouvant ni crier ni pleurer, tellement son angoisse était forte, elle n’osait plus faire un pas : il lui aurait semblé sacrilège de fouler ces vestiges funèbres.

Brusquement elle redressa la tête, l’oreille tendue, écoutant ; ses doigts se croisèrent nerveusement.

Dans le lointain vague une harmonie s’élevait et s’engouffrant par la porte du rez-de-chaussée, arrivait jusqu’à elle, empruntant de nouvelles sonorités à la cage de l’escalier. Cela ressemblait à un chant d’église.

En effet, l’illusion n’était pas possible, on entendait de mieux en mieux.

Des voix plus aiguës détonnèrent dominant les notes basses, les grondements sourds des chantres renforcés par le serpent ; cette fois Jeanne reconnut l’organe des enfants de chœur, elle distingua même certains d’entre eux, se rappelant les avoir entendus le dimanche à la messe.

L’office étant terminé, le convoi arrivait au cimetière.

Alors les chants s'abattirent sur elle plus larges, plus sonores, indiquant que les prêtres entraient dans le champ du repos.

C’était affreux. Un mur, un étroit chemin, séparaient seuls la maison du docteur Lambelle du cimetière où on le portait en ce moment, et sa veuve entendait tout ce qui se passait comme si elle eût assisté à ce dernier acte de la funèbre cérémonie.

Elle avait beau s’enfoncer les poings dans les oreilles, elle entendait ce chant de mort qui la poursuivait jusque chez elle, implacaple, désespérant.

On sentait que ça allait finir à une certaine hâte machinale dans les dernières prières récitées par le prêtre et dans les répons des chantres.

Blême, les yeux hagards, dans une épouvantable tension de nerfs, la veuve s’appuyait à la rampe de l’escalier, entendant malgré elle, devinant les détails qui ne lui parvenaient pas, sur le point de devenir folle et ne pouvant se soustraire à la terrible fascination.

Les chants cessèrent. Une voix monta, grave, cadencée, scandant les paroles ; sans doute quelque ami du défunt prononçait un discours, lui adressait ses adieux.

Puis plus rien, un silence plus effrayant que toutes les manifestations précédentes. La jeune femme, involontairement attirée par cet horrible mutisme, se pencha pour mieux entendre et crut percevoir le bruit des pelletées de terre jetées sur le cercueil.

Alors, avec un grand cri, comme si elle eut reçu un choc en pleine poitrine, Jeanne se renversa, les bras raidis, les yeux clos, l’air d’une morte. Ne paraissant pas même vivre, du moins elle ne pensait plus, elle ne souffrait plus.

Claudine, en montant l’escalier, la trouva évanouie les cheveux dénoués se répandant sur les marches du premier étage, les mains glacées. Elle la crut morte.

Dans le jardin, Gaston courait à travers les allées, sans se préoccuper de sa blouse noire, inquiet de la santé des poissons rouges et des canards auxquels il n’avait pas porté de pain depuis plusieurs jours.

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