AU FOND DU JARDIN
« C’est vrai, petite mère, que tu as vendu la maison de papa et que nous allons là-bas ?
— C’est la vérité, mon chéri. Nous partons à la fin de la semaine. »
Appuyée au mur de la terrasse qui termine le jardin, Jeanne s’arrache à ses amères méditations pour regarder dans la direction que lui désigne l’enfant. Là-bas, c'est Paris.
Ses mains paraissent de cire sous les manchettes noires qui dépassent la robe et son visage fait une tache pâle au-dessus du col de crêpe ruché lui serrant le cou.
L’après-dîner, lourd et accablant comme le sont certaines soirées de la fin de juin, présage un orage prochain.
Sans étoiles, sans lune, le ciel s’étend partout d’un noir d’encre, nuit sombre, opaque. Il n’est pas possible de savoir dans quelle direction courent les nuages, tellement le ton qui salit toute la voûte céleste reste impénétrable. L’œil s’égare, incapable de distinguer quelque chose, fatigué par cette nuit ténébreuse. Quelques points de feu luisent çà et là, à des inégales distances ; mais il serait impossible de contempler, comme par une belle nuit d’été, la pittoresque silhouette des coteaux dominant la rive gauche de la vallée de la Bièvre, entre Paris et Sceaux. La plaine et la hauteur se confondent égalisées par cette obscurité.
Lorsque le dîner fut terminé, l’air était si étouffant, l’atmosphère si épaisse dans l’appartement, que Mme Lambelle n’osa pas envoyer son fils se coucher immédiatement.
Pendant que Claudine desservait et lavait la vaisselle, Jeanne
jeta un voile de dentelle noire sur sa tête, prit Gaston par la main et se promena avec lui à travers le jardin, où l'ombre montait peu à peu, venant de la vallée.
Se coulant par les allées d'une manière progressive, avec une lenteur presque insensible, les ténèbres noyaient les massifs, emplissaient les bosquets et épaississaient le feuillage des arbres. A neuf heures, il faisait nuit à ne pas permettre de détailler les objets à quelques mètres de distance. Seules les allées, avec leur sable presque blanc, se détachaient entre les pelouses, ainsi que la maison, où la lampe allumée découpait la baie de la portefenêtre du salon.
Fatigués, les promeneurs sont venus s’asseoir sur le banc qui longe la terrasse. L’enfant, ayant longtemps joué à courir tandis que sa mère rêvait, s’est mis près d’elle, se serrant contre ses jupes, intimidé par la nuit qui s’élève de partout : puis, après la réponse faite à sa question, il s’allonge doucement sur le banc, pose sa tête sur les genoux de la jeune femme et s’endort, très las.
La veuve contemple Paris qui s’allume au loin et embrase peu à peu d’une lueur d’incendie les nuages bas planant au-dessus de la ville. Cela forme un cercle immense au milieu de l’immensité des ténèbres, un dôme de feu large et écrasé.
Ses yeux se gonflent de larmes, son cœur se serre, pendant que sa pensée l’emporte vers ce gouffre qui a dévoré son mari, brisant ainsi son avenir et lui tordant les entrailles d’une douleur folle.
Quelle perspective, pour elle, que celle d’aller s’y engloutir à son tour, de s’y jeter comme on se jette à la mer quand le vaisseau qui vous porte s’engloutit, quand la dernière planche se brise sous les pieds et qu’il n’y a plus d’autre espoir que dans la clémence de ce chaos énorme de vagues irritées !
Certes, Jeanne, heureuse, aimée, vivant entre son mari et son enfant, avait formé des rêves plus doux, plus glorieux même. Mais la nécessité se dressait, implacable : il lui fallait renoncer à ce qu’elle aimait, à ce qu’elle avait de plus cher.
Fille de peintre, Jeanne ayant depuis l’enfance toujours vécu au milieu des artistes, en contact permanent avec l’art, rien d’ étonnant à ce qu’elle en fût passionnément éprise. Sous la direction intelligente de son père, elle arriva rapidement à acquérir une grande habileté. Le mariage ne lui fit point perdre le goût de la peinture, loin de là, son mari étant un de ses plus sincères admi-
ratcurs et lui conseillant de mettre à profit ses excellentes dispositions.
Encore quelques efforts, quelques années de patience et de travail, et le nom de Mme Lambelle aurait pris une place fort honorable parmi les peintres. Ses aquarelles commençaient à être remarquées; les encouragements lui venaient de tous côtés, et, au dernier Salon, le jury lui avait décerné, accompagnée des éloges les plus flatteurs, une troisième médaille.
C’était une artiste convaincue; l’étude, en développant ce talent naissant, devait lui donner l'assurance, la force; Jeanne pouvait donc espérer tirer un jour de ses travaux un parti sérieux.
La mort de son mari fut un coup de hache donné dans ses projets. A l’heure actuelle, sa peinture ne pouvait lui donner le pain, et son mari ne lui laissait aucune fortune.
Qu’aurait fait une autre à sa place ? A qui cette pauvre âme désolée, ce cœur meurtri, ce corps anéanti, allaient-ils demander secours et assistance ? Serait-ce à la religion, consolatrice des faibles et des affligés, des veuves et des orphelins ? serait-ce à l’humanité ? serait-ce aux amis ?
La triste veuve trouverait-elle en elle-même des arguments pour vivre, des forces de résistance contre l’impitoyable écrasement du mauvais sort?
On dit que le temps émousse les plus cuisants chagrins; mais le temps est long à venir. Que faire durant les premières heures ? comment vaincre les premières journées si lamentables ? comment lutter, durant les premiers mois contre les souvenirs si rapprochés, contre ce vide subit, contre cet isolement terrible qui vient remplacer tout à coup la chaude affection du mari, la douce et tendre solidarité du foyer?
Que de fois, elle pleura, la gorge serrée, sans pouvoir manger une bouchée, en présence de la place restée vide entre elle et son enfant! Vainement elle rapprochait d’elle la chaise de Gaston, causant avec le pauvre petit, s’étourdissant de paroles, le vide était là, le troisième couvert manquait.
La première fois qu’elle, aperçut cette grande table, en entrant dans la salle à manger, il lui fut impossible de s’asseoir; elle pria Claudine de lui servir son dîner autre part, dans sa chambre, sur un guéridon. Puis elle voulut vaincre cette douleur, s’habituer : cela lui coûta bien des larmes.
Elle puisa du courage dans son cœur, dans la vue de son enfant, et se raccrocha désespérément à ces vestiges du passé, à ces restes de celui qui n’était plus. Elle se sauva par elle-même du danger des désespoirs trop concentrés, des idées noires où la mort tend son linceul pour y ensevelir la douleur, vertige sinistre du suicide.
Lorsque la crise folle des premiers jours de deuil s’était apaisée, usée par sa violence même, le docteur Fougerin avait pu parler raison avec Mme Lambelle.
Tuteur de Gaston, il devait s’occuper de ses intérêts, de son avenir.
D’abord Jeanne, la tête perdue, égarée, ne voulait rien entendre, rien comprendre. Il fallut l’amener insensiblement, avec mille précautions, à voir clair. Elle ne pouvait garder cette maison, qui devenait une charge ; son devoir était d’habiter Paris, de mettre l’enfant au collège.
Ce furent de nouveaux déchirements qui ravivèrent la douleur de la perte de son mari. Il y eut en elle d’affreuses luttes. Puis, un jour, au moment où Fougerin commençait à désespérer, inquiet même pour la raison de la malheureuse, elle reparut devant le docteur, presque calme, presque froide :
« Vous pouvez faire mettre l’écriteau, mon excellent ami. Vous aviez raison : je dois vendre cette maison. »
En même temps elle s’excusa de ses folies, de son aveuglement.
Il lui pardonna tout, heureux de la voir si raisonnable.
Mais ce n’était pas tout : Fougerin hésitait, ne sachant comment lui demander de quoi elle comptait vivre, craignant de la froisser. Elle vint au-devant de ses désirs.
Sans pose, de son propre mouvement, la veuve déclara qu’elle devait renoncer à l’art. Avec l’argent de la vente, elle achèterait un fonds de commerce quelconque, plutôt dans les modes, la couture, les ouvrages féminins. Elle se sacrifiait ainsi complètement, abandonnant la gloire un moment rêvée, en rejetant jusqu’à la pensée.
Il fallait vivre et assurer l’éducation de son fils, dont elle devait faire un homme. L’artiste pleura intérieurement des larmes de sang en prenant cette grave résolution; mais la mère triompha. Elle serait commerçante, elle qui, comme la plupart des artistes, avait l’horreur inconsciente, profonde, du commerce. Couturière, modiste, manœuvre vulgaire, elle rayait à jamais son nom du livre des artistes, avec une simple et grande abnégation.
Le devoir n’a pas de tables d’or, comme le patriciat de Venise, pour y graver le nom de ces sublimes ignorés, victimes de leur dévouement.
Le docteur lui serra les mains avec émotion, comprenant la grandeur du sacrifice.
« Vous êtes une bonne et courageuse femme, lui dit-il, digne de votre pauvre cher mari. »
Dans le ciel noir les lueurs rouges s’accentuaient, et, dans certaines parties, des tramées plus ardentes montaient tout à coup, avec des élancements de flammes, des courbes étranges, de fantastiques ondulations.
Jeanne, ne pensant plus à Gaston complètement endormi, oubliant où elle se trouvait, les yeux agrandis par le spectacle de cette vision, regardait.
Une voix rude la fit retourner, l’éveillant comme d’un songe. Derrière elle, Claudine, tout en noir, l’air irrité, montrait avec une expression épouvantée l’horizon qui flambait. Elle marmottait de sourdes paroles, car elle avait la haine de ce grand Paris, une haine sourde, irraisonnée, ou plutôt une crainte invincible comme de quelque bête incompréhensible et forminable.
Sous une rafale sans doute, il y eut une recrudescence de flamboiement ; alors, la main tendue, frissonnante, elle s’écria :
« L’enfer ! »