LA LUTTE
« Alors, Madame est bien décidée ; elle ne veut pas mettre d’autre ornement à son chapeau ?
— Tout à fait décidée, Claudine, et il faut un véritable événement pour que je consente à me parer, si peu que ce soit.
— Ah ! vous n’êtes pas coquette !
— Je t’assure que cette branche de lierre avec ses graines et ses feuilles noires relève parfaitement une coiffure.
— Toujours du noir ! Pour un jour comme celui-là, je croyais que Madame changerait un peu ses habitudes. »
Les poings plantés sur ses hanches énormes, encore exagérées par les plis de sa jupe, la lèvre boudeuse, avec un air moitié content, moitié fâché, Claudine examine des pieds à la tête sa maîtresse, qui achève sa toilette, tout en répondant à ses boutades de domestique gâtée.
Debout devant l’armoire à glace, celle-ci donne un dernier coup d’œil à son corsage, redresse un ruban, lisse quelque mèche rebelle, échappée aux dents du peigne d’écaille, avant de mettre les gants et le chapeau que la servante vient de déposer sur le lit.
Puis Claudine recommence à bougonner contre la simplicité de la veuve et désigne de son gros doigt rouge le voile fixé au chapeau :
« Certainement, Madame ne songe pas à se défigurer avec cela !
— Qu’importe le deuil des vêtements, si le cœur est en fête ?
— Tout le monde se met ses plus belles choses, ses plus brillantes couleurs ; vous serez la seule en noir, vous verrez ! »
Elle espère avoir trouvé un argument irréfutable ; Jeanne secoue doucement la tête :
« Je ne puis aller là-bas sans me souvenir, sans penser que j’y serai seule malgré toute ma joie. Enfin, tu ne sais peut-être pas cela, ma bonne Claudine, tu ignores ce détail : de Fontenay-aux- Roses on aperçoit L’Hay !
— Ce n’est pas une raison pour mettre un pareil masque.
— Je vieillis, tu ne t’en aperçois pas : je ne suis plus une jeune femme. »
Avec un sourire, elle se rapproche de la glace, y examinant attentivement son reflet.
Tout en conservant leur régularité primitive et leur expression, les traits de Jeanne Lambelle se sont légèrement modifiés durant les six années qui viennent de s’écouler depuis la mort de son mari.
Le chagrin continu, le travail acharné, les soucis, plus encore que l’âge, ont laissé leur empreinte sur ce visage charmant.
Le front est toujours large et haut, bien coupé, avec son intelligente proéminence au-dessus des sourcils, cette courbe qui trahit les vocations artistiques. Le nez conserve sa ligne pure ; les bandeaux de cheveux bruns sont épais ; les prunelles n’ont pas perdu leur belle teinte marron.
Mais quelques lignes minces et fines coupent maintenant le poli marmoréen du front ; des cheveux blancs toujours plus nombreux parsèment la chevelure, tombant çà et là comme les premières neiges qui poudrent le feuillage des arbres au commencement de l’hiver. Quant aux yeux, malgré leur beauté, on y retrouve facilement la trace du fréquent passage des larmes; ils se sont un peu ternis au contact de la douleur, usés à l’obstination du travail pendant les longues veillées sous la lumière rongeuse de la lampe. Il ne leur reste que ce regard d’une douceur triste, d’une touchante mélancolie, commun à tous ceux qui ont longtemps et souvent pleuré sur quelque tombe prématurément ouverte.
Un pli amer et fatigué s’est gravé aux coins d’une bouche faite pour les sourires heureux, les douces paroles et les chastes baisers.
Mme Lambelle n'a pas été épargnée. En dehors de l'inconsolable douleur causée par la perte qu’elle faisait, elle à dû lutter et souffrit
pendant longtemps avant d’arriver à la position médiocre qu’elle a en ce moment.
En face du miroir, il lui semble suivre dans ses rides, retrouver dans les fils blancs de sa chevelure, lire dans chacun de ses traits touchés par le temps et la souffrance, l’histoire des années qu’elle a vécues depuis l’heure où elle a quitté le riant asile de L’Hay.
Elle perdit d’abord une année entière en recherches, avant de découvrir une installation cadrant avec ses nouveaux projets. Tout ce qu’elle trouvait était situé dans des quartiers impossibles, dans de mauvaises conditions, et elle ne voulait pas risquer dans une entreprise douteuse, inconsidérément, les trente mille francs qu’elle avait tirés de la vente de la maison de campagne.
Il fallait un logement convenable, bien que modeste, de manière à ne pas effaroucher la clientèle, et un quartier suffisamment central.
Durant cette période de recherches et d’espoirs souvent déçus, elle sentit tout à coup réunis autour d’elle une petite phalange d’hommes au jugement droit, au cœur grand, des médecins, d’anciens camarades de son mari, respectueux amis de la mère. Ils se groupèrent pour veiller de loin sur elle, la soutenir, la conseiller au besoin et relever son courage.
Jeanne ne voulut recevoir d’eux aucun secours d’argent, prendre aucun engagement avec l’avenir; mais ce fut avec une reconnaissance émue qu’elle accepta les aides moraux, les avis, les austères soutiens. Aucun n’osa voir en elle la jeune et belle veuve, la femme séduisante ; ils ne considérèrent que la mère courageuse, comme ils n’avaient vu autrefois que la compagne dévouée de leur ami.
Quand elle eut enfin obtenu ce qu’elle désirait et qu’elle pouvait se croire délivrée des embarras et des ennuis, une douleur nouvelle vint lui prouver que son courage devait être de chaque jour, de chaque heure et qu’elle aurait tort dé s’oublier un instant, de peur de donner prise soit au malheur, soit au chagrin, en se présentant trop complètement désarmée.
Une après-midi, tandis que Mme Lambelle surveillait l’aménagement de son nouvel appartement et indiquait au menuisier l’emplacement d’un grand casier, on sonna à la porte d’entrée.
C’était le docteur Fougerin.
Elle alla à lui les mains tendues :
« Vous le voyez, docteur, je m’installe petit à petit. Excusez- moi de vous recevoir au milieu des ouvriers et de la poussière ; je vais vous conduire dans une chambre terminée où nous serons mieux pour causer. »
Un bon sourire ouvrait ses lèvres ; ses yeux avaient une expression moins triste : elle semblait presque heureuse.
Fougerin restait grave, un peu gêné par cette riante humeur; sa mission lui devenait plus pénible à accomplir.
« Prenez garde, dit Jeanne en le tirant par le bras, vous allez tacher votre paletot : la peinture est encore fraîche . »
Du doigt elle lui montrait une longue et large planche peinte en noir ; un habile relief faisait ressortir ces mots en lettres d’or :
Mme JEANNE LAMBELLE ROBES — MANTEAUX