UNE VISITE A LA COMTESSE DUBARRY
— Ma chère comtesse, je suis épuisée de fatigue, s'écria madame de Maulieu en se laissant tomber sur une duchesse, chez madame Dubarry, et si vous ne m'aviez pas assuré que le roi m'avait placé de sa main sur la liste du soujfer de ce soir, je serais certainement restée chez moi. Mais le moyen de vous résister !
— Réellement, ma belle, vous n'êtes venue que pour ne pas désobéir au roi ?
— Pas pour autre chose, je vous le jure ; mon service me tue.
— Alors je suis très-heureuse du subterfuge que j'ai employé. Le roi sera charmé de vous voir, pourtant il ne compte pas sur vous le moins du monde.
— C'est une perfidie, répondit madame de Maulieu en rougissant de dépit.
— Pardonnez-la moi, je tenais tant à vous avoir! ajouta la^favorite d'un ton patelin. Mais causons; vous savez que vous me devez cela. Il y a des siècles que je ne vous ai vue; où en sont vos affaires? d'abord la plus amusante, M. le duc de Gumberland? J'ai entendu dire que vous étiez brouillés pour un enfantillage de ruban, de je ne sais quelle jalousie . Est-ce donc vrai?
— Cela ne Test plus; mais il est certain que le petit Saneerre, amoureux de moi comme un fou, a tout fait pour en arriver là. 11 avait arrangé une plaisanterie, une mascarade avec le chien de Madame ; moyen d'écolier auquel j'ai été prise et le prince aussi. Cela a éclaté au beau milieu du cercle, chez les princesses; je n'ai jamais été en pareille furie. Mylord est sorti jurait de se venger de ce qu'il appelait mon insolence. Ne me croyait-il pas d'accord avec cet étourdi? Pour se venger il a commencé par courir chez moi et me jurer qu'il ne m'aimait plus, qu'il allait quitter la France; quand on vous jure ces choses-là en face, c'est qu'il n'y en a pas un mot de vrai. J'ai crié, j'ai sangloté, j'ai eu des vapeurs ; le médecin est venu, qui a juré aussi que j'en mourrais si on me chagrinait encore. Il a fallu pour cela le soumettre, ce superbe ; mon cœur, il a
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résisté jusqu'à la mort. Mais à oe mot toute colère eu disparu, il s'est jeté à mes genoux : il est très-beau ainsi, il àjuré (tout de bon cette fois) qu'il était un monstre et un infâme de m'avoir affligée; il a baisé mes mains, mes pieds, il a demandé pardon, il a eu, lui, de véritables convulsions de douleur. Tout a été inutile. Je n'ai cédé qu'à huit jours de larmes, à une pâleur affreuse, à des lettres, à des messages, enfin à l'humiliation la plus complète et devant témoins. Depuis lors aucuns nuages n'ont troublé cette intimité charmante. Il est passionné à faire peur, ce cher prince, et moi, je suis tigresse, tigresse... à faire rire. J'ai eu ma vengeance de M. de Normandie en racontant à M. son père qu'il voulait s'échapper des bancs de l'Académie pour aller commander son régiment, qu'il faisait solliciter le roi en secret ; on l'a enfermé sous clef, il n'a pas été du voyage de Compiègne, et je crois que cela l'a un peu irrité. Aussi, pourquoi se mêlë-t-il de mes arrangements.
— Voilà qui me semble à ravir. Et l'autre soupirant, le soupirant pardevant notaire?
— Chut! personne ne s'en doute ici ; ne parlons pas de celui-là. Il m'ennuie, ah ! il m'ennuie ! Il est si discret, si sentimental ; Uni 'adore /C'est un Alceste;
il rêve FAstrée et le Lignon. Quand nous serons . unis, nous quitterons la cour, nous irons nous ensevelir dans le Dauphiné. Il a là un château que lui a légué la comtesse de Rupelmonde, sa belle-tante, en entrant en religion. C'est en ce lieu que nous devons filer des jours d'or et de soie.
— Il est toujours écuyer de Madame Louise?
— Certainement; nous faisons notre service ensemble. Cette princesse de Ghistel ne revient pas, et ce provisoire m'est odieux. x"
• — Elle est pourtant si bonne, votre princesse!
— Oh! oui; néanmoins cette bonté ne me suffit pas. La maison de Madame est un couvent; elle est en prière toute la journée, elle se livre aux austérités les plus grandes. Les femmes de chambre assurent qu'elle porte un cilice. Elle ne m'adresse jamais la parole sans y être forcée. Le service se fait dans le silence et le recueillement. Il n'y a que deux personnes pour lesquelles elle montre une préférence remarquable : d'abord le marquis de Sancerre, son filleul, auquel elle passe toutes ses extravagances, qu'elle reçoit des heures entières dans son oratoire, et puis la petite sauvage que vous lui avez donnée. Elle s'occupe sans cesse de cette enfant, elle la garde près d'elle le jour et la nuit, elle lui apprend à par-
1er, à lire, elle loi enseigne la religion. Cette insulaire a une intelligence merveilleuse et profite de ses leçons d'une façon surprenante.
— Vous ne m'avez pas dit, charmante, reprit madame Dubarry, ce que M. de Sçrlay pensait de Son Altesse Royale monseigneur le duc de Cumberland.
— 11 pense que c'est un prince accompli, un prince comme il n'y en a que dans les contes de chevalerie. Il pense que ce prince veut épouser une princesse française, que cette princesse est la mienne, et que je suis dans tout ceci la demoiselle' Plaisir de ma vie. On lui a confié ce secret diplomatique pour qu'il ne fttt pas inquiet; il a prosterné ses quarante-cinq ans devant ma mission officielle, et quelque chose qu'on lui rapporte, il ne le croit non plus que les contes de la Mère l'Oie.
— Cela est charmant, cela est divin î Et les deux folles éclatèrent de rire.
— Soyez de bonne foi, comtesse; vous ne l'avez pas toujours trouvé aussi niais, aussi ennuyeux?
— Non; du vivant de feu M. de Maulieu, il était encore fort agréable. Oh ! qu'il a changé depuis ce temps!
— C'est qu'il songe à devenir mari ; rien n'enlaidit un homme comme cette prétention-là.
.— Hélas! c'est vrai. J'ai pourtant obtenu qu'il n'en parlerait à personne, qu'il ne m'afficherait pas, qu'il me laisserait quelques années de veuvage, par respect pour la mémoire de M. deMaulieu.Oh! je suis d'une vertu I..,.
Elles recommencèrent à rire avec plus d'éclat encore. L'heure avançait; la pendule sonna minuit.
— Remettons-nous, ma toute belle ; les convives vont arriver; nous avons les deux rivaux, M. de Cumberland et votre petit cousin, qui fait aujourd'hui sa rentrée dans le monde. Il m'a fallu bien prier le roi pour obtenir cela, tant il avait peur de désobliger le duc de Langeville. Le roi tient à ses vieux amis comme à ses vieilles idées.
— Et même à ses vieilles amours! La marquise Ta bien prouvé.
On annonça successivement la maréchale de Mirepoix, la duchesse d'Aiguillon, le duc de Cumberland, le marquis de Sancerre, le duc de Richelieu, le marquis de Chauvelin, le duc d'Ayen et le comte Jean Dubarry.
La favoritç les reçut tous avec la grâce sans façon qui charmait le roi Louis XV ; elle eut pour tous un mot spirituel et une plaisanterie. La comtesse Dubarry possédait les qualités et les vices de son
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état ; elle était bonne, obligeante, sincère, mais elle n'avait aucune idée noble; elle dépensait à tort et à travers l'argent du Trésor, elle trompait sans scrupule son xoyal amant. Née avec de l'esprit, une grande beauté, elle n'eut jamais que cela; elle n'acquit rien, parce qu'elle ne se donna pas la peine de s'instruire. Avec son tact de femme elle devina qw ses manières étranges, son ton leste et ses expressions de mauvais goût faisaient une grande partie de sa force auprès de Louis XV ; elle se garda d'y rien changer. La seule concession qu'elle fit à l'étiquette fut envers les princesses, qu'elle avait tant d'intérêt à ménager; elle prit en leur présence l'air modeste, la distinction d'une vraie femme de la cour. On n'eût pas reconnu mademoiselle Lange dans cette adorable créature, faisant ses révérences à Mesdames et au roi, en paniers et en robe à queue. Si elle eût été livrée à elle-même, elle n'eût lait aucun mal à fa France; elle ne se souciait pas de la politique et ne demandait rien que du plaisir à la place brillante qu'elle occupait. On l'entourait de flatteries; les poètes et les courtisans lui offraient assez d'encens pour tourner la meilleure tète du royaume. Elle eut le bon esprit de ne pas se laisser enivrer, de juger sainement sa position et de la quit-
ter avec une sorte de philosophie que bien d'autres peut-être n'auraient pas eue comme elle.
Ce soir-là elle semblait plus riante, plus ravie qu'à l'ordinaire. Le roi lui avait fait présent d'une toilette d'or, admirable chef-d'œuvre de l'art; elle la montrait à chacun avec orgueil. Le duc de Gossé arriva plus tard que tout le monde ; elle le reçut froidement, sans colère néanmoins. Il y avait plutôt un remords qu'un reproche dans la manière réservée dont elle l'aborda; peut-être se sentait-elle bien coupable de tromper celui à qui elle devait tout, et peut-être la toilette d'or avait-elle pris l'office de la conscience.
— Ma cousine, dit le marquis de Sancerre à madame de Maulieu, je sais tout ce que je vous dois, et je ne l'oublierai pas.
— Vous avez de la rancune, Sancerre ; ce n'est pas bien. Voilà votre illustre maître; je suis sûre qu'il désapprouvera cette conduite. N'est-il pas vrai, monsieur le maréchal, qu'à l'âge du marquis on doit oublier le mal?
— D'honneur! madame, quand j'avais dix-huit ans, j'espérais toujours etje ne me souvenais jamais, répondit le maréchal de Richelieu à qui elle s'adressait.
— Ce qui signifie, mon cher duc, que vous étiez un peu fat et fort ingrat, répliqua la maréchale de Mirepoix.
— Comme il vous plaira, madame ; le nom ne fait rien à la chose. Ce qu'il y a de certain, c'est que cela ne m'a pas mal réussi.
— Monsieur le maréchal, reprit le marquis, est-ce que réellement vous oubliiez les injures parce que votre adversaire était une jolie femme ?
— Je n'avais de mémoire que dans ce cas-là, mon enfant; jusqu'à ce que l'ennemi eût capitulé, je conservais une rancune du diable; après j'oubliais l'offense et le bienfait avec la même facilité. Écoutez donc, ma tête n'est pas une bibliothèque.
— Marquis, interrompit la maréchale, regardez donc qu'est-ce qui entre. Est-ce que c'est le roi?
— Non, madame, c'est Son Altesse Royale monseigneur le duc de Cumberland.
— Il a tout à fait bon air, et je le crois un peu de vos cousins.
— Madame la duchesse, en fait d'alliances il faut que les puissances soient d'accord, autrement elles peuvent amener une guerre générale.
— Vous êtes donc bien amoureux de la comtesse? Le maréchal entendit cette question.
— Amoureux d'une comtesse ! J'espère que non ! Ce cher Sancerre fera comme moi : il sera fort aimé, et il aimera très-peu.
— Je ne suis amoureux de personne, monsieur le maréchal : soyez %ans inquiétude.
Il répéta cette phrase très-haut et l'accompagna d'un accent et d'un regard qui embarrassèrent madame de Maulieu. Heureusement pour elle la porte s'ouvrit, et madame Dubarry rentra tenant par la main Louis XV, qui avait l'air de subir une tendre violence et qui souriait à demi.
— Mesdames et messieurs, s'écria-t-elle, je vous annonce Louis le Bien- Aimé !