UNE VISITE A LA COMTESSE DE RUPELMONDE
Le carrosse de Madame Louise venait de s'arrêter à la porte des Carmélites de la rue de Grenelle ; elle en descendit lentement , suivie de la comtesse de Maulieu, pour donner le temps de prévenir la prieure del'honneurque son œuvent*allaitrecevoir.
La sainte mère vint au devant d'elle jusqu'à la porte de clôture , et toutes les grilles se levèrent devant l'auguste visiteuse, Madame Louise regarda autour d'elle avec un sourire de béatitude et une larme dans les yeux.
— Que vous êtes heureuses , mes soeurs , dans ce saintasile ! Quel repos ! quel calme ! Gomme on prie ici et comme on y est près de Dieu !
— Madame daignera-t-elle parcourir notre maison? dit la prieure en s'inclinant profondément.
— Je ne suis venue que pour cela , ma mère , et pour avoir un entretien avec une de vos sœurs, dont je me suis toujours rappelé la sainte prise d'habit. J'étais très-jeune lorsque j'y assistai avec la reine, mais je n'ai jamais oublié l'impression que j'en ai reçue. Laquelle de vous, mes sœurs, fut autrefois la comtesse de Rupelmonde ?
Sur un signe delà supérieure, une des religieuses s'avança et leva son voile en s'approchant de la prin-
— C'est vous, ma sœur, dont j'ai vu commencer le bonheur, dont j'ai entendu les adieux au monde ! Lorsque j'aurai parcouru ces cloîtres, nous irons nous asseoir- un instant dans votre cellule, et là, avec la permission de votre pieuse mère, je vous demanderai une heure de votre édifiante conversation.
La prieure et les carmélites conduisirent d'abord Madame Louise à la chapelle, où un Te Deum lut solennellement chanté en réjouissance de cette illustre visite. Puis on montra à la princesse le saint asile dans ses plus petits détails ; elle voulut tout voir, tout connaître, et mit tant d'insistance dan? ses
questions que la comtesse de Rupelmonde ne put s'empêcher de lui dire :
—, On croirait que Madame veut se foire carmélite ?
— Et pourquoi pas? répondit la princesse, puisque les carmélites sont si heureuses !
Lorsque Madame Louise eut parcouru toute la maison, qu'il ne resta absolument plus rien à examiner, elle renvoya ses dames dans le parloir extérieur et se rendit avec la sœur Henriette du Saintr Sacrement dans la cellule qu'habitait celle qui fut autrefois la belle comtesse de Rupelmonde. On y avait transporté pour elle un fauteuil de l'infirmerie. Tout mauvais qu'il tût, il ne s'en trouvait pas d'autres dans la maison, et il valait mieux que les bancs de bois , seuls meubles permis aux carmélites. Madame refusa cette distinction et se contenta d'une escabelle. La comtesse se tenait respectueusement debout ; elle la fit asseoir en la priaat de la traiter comme une amie, comgie une sœur, et d'oublier son rang , qu'elle voudrait oublier elle-même.
— Je viens vous demander une grande preuve d'affection et de confiance, ma chère sœur ; il faut que vous vous rappeliez la bienveillance de la reine et que ce souvenir vous engage à ne rien refuser à sa fille.
— Je suis trop heureuse d'obéir à Madame et que d'un ordre elle veuille bien faire une prière.
— - Ma chère sœur, ma chère comtesse, ajouta la princesse en lui prenant les mains , il y a eu bien des suppositions de faites sur votre prise de voile, «te désirerais apprendre de vous-même les motifs de votre retraite ; je désirerais connaître l'histoire de votre vie. Et croyez-moi , si je vous fais cette demande, ce n'est pas par curiosité. Vous m'intéressez vivement, j'ai d'ailleurs une raison que je ne puis vous dire, mais qui m'oblige à provoquer votre confiance.
— Mon Dieu ! Madame , qu'exigez-vous de naoi ? Un regard en arrière I moi qui prie chaque jour le Seigneur d'effacer ce passé. N'importe, je le ferai , pour vous, pour vous seule. La fille de ma royale maîtresse peut seule obtenir dp moi cette douloureuse confidence. Oh ! Madame, j'ai bien souffert, et c'est parce que j'ai souffert que je prie. La guérison la plus sûre des chagrins, c'est la prière. La prière, c'est l'espérance ; l'espérance, c'est Dieu !
— J'écoute, ma sœur ; comptez sur ma discrétion, sur mon amitié.
— C'est votre indulgence que je réclame, Madame, car je fus une grande pécheresse. Comme Madeleine
j'ai beaucoup aimé ; puisse-t-il, comme à Madeleine, m'ètre beaucoup pardonné 1
« Je suis la fille du comte et de la comtesse de Melun. Mon père mourut jeune ; ma mère, honorée de l'amitié de madame la Dauphine, duchesse de Bourgogne, se retira de la cour, lorsqu'elle eut perdu cette noble princesse et mon père auquel elle était fort attachée. Elle alla habiter avec moi un vieux manoir au fond du Dauphine et ne vécut plus que de ses regrets. Quand j'eus atteint ma seizième année, elle me maria au comte de Rupelmonde, plus âgé que moi de quarante-cinq ans et dont j'étais la seconde femme. Ma mère se donna ensuite aux exercices de la haute dévotion et ne pensa plus aux choses de la terre. Mon mari m'emmena à un de ses châteaux situé près de Grenoble , dans la vallée de Grésivaudan, et là nous primes un établissement digne de notre naissance et de notre fortune. Un incident singulier marqua notre union. La première comtesse de Rupelmonde, femme très-distinguée sous tous les rapports, avait pour filleul un jeune vicomte de Serlay. Cet enfant lui fut légué par sa sœur, morte en le mettant au monde; elle l'adopta pour ainsi dire, n'en ayant pas d'autres, et le fit élever près d'elle à Rupelmonde , où il fut traité en
fils de la maison. Ce pauvre orphelin adorait sa marraine; il faillit devenir fou en la perdant, et quand on lui apprit le second mariage du comte, il jura de venger ce qu'il appelait l'injure de sa tante bien-aimée* M. de Rupelmonde employa tous les moyens possibles pour le calmer ; il poussa la bonté jusqu'à lui promettre qu'il aurait sa maison à part et ne me verrait jamais ; Henri n'écouta rien. Le jour de mon mariage , nous sortions de l'autel , je rentrais chez moi, encore bien émue, lorsque je vis paraître sur le perron un jeune homme moins âgé que moi , vêtu de noir, pâle, les cheveux en désordre. Il avança la main étendue et prononça ces paroles que je n'ai jamais oubliées :
» — Maudite, soyez-vous, étrangère, qui venez usurper la place de la plus noble des femmes ! Puisse cette maison vous écraser de ses ruines ! Puissiez- vous expier par vos larmes la témérité de votre audace ! C'est moi qui vous maudis , moi, orphelin sans protection ici-bas ; mais , sachez-le , la voix des orphelins, c'est la voix de Dieu. Soyez donc mille fois maudite I
» M. de Rupelmonde furieux s'élança vers lui ; il avait disparu, emmené par son gouverneur. Pour moi, ces paroles me clouèrent à ma place. Cette ma-
lédiction pesa de tout son poids sur ma tête. Hélas ! elle fut trop réalisée !
» Je fus plusieurs années sans revoir M. de Serlay, Le comte le tint éloigné de nous. Sa haine en grandissant prit de nouvelles forces ; il m'accusa de cet éloignement, il m'attribua tous les désagréments de son éducation et me regarda comme sa plus cruelle ennemie.
» Un matin, je revenais de la messe, je traversais le parc seule, j'avais renvoyé mes gens ; M. de Rut pelmonde parut tout à coup devant moi au détour d'une allée.
» —r J'ai, madame, une étrange nouvelle à vous apprendre.
» — Et laquelle, monsieur? repris -je tout effrayée.
» — Le vicomte de Serlay est ici. Un ordre du roi l'exile à Rupelmonde comme ami de madame de Chàteauroux, qui vient d'être disgraciée.
» — Eh bien I monsieur, il faut le recevoir.
» — Sans doute , et voilà pourquoi j'ai voulu vous voir avant de vous le présenter. Vous aurez, j'espère, oublié sa conduite passée. Pour l'excuser, vous vous remettrez sous les yeux sa position si extraordinaire vis-à-vis de vous. Songez que la feue
comtesse l'aimait avec la tendresse d'une mère, qu'il lui devait tout , et vous ne trouverez pas impardonnable que , dans sa colère enfantine , il vous ai maudite. J'ai pour ce jeune homme une sorte d'affection. 11 n'est pas ce que je voudrais qu'il fût, mais il a été élevé chez moi, il porte un beau nom ; il est mon pupille enfin. Je désire donc, madame, que vous lui rendiez ma maison agréable et que vous ne vous souveniez plus de ses torts. Il voua plaira d'ailleurs, ajouta-t-il en riant ; il est devenu fort joli garçon et c'est un poëte brétailleur pardessus le marché. Il tourne très-agréablement Tépltre à Chloris et se bat pour une mouche qui vole ; les femmes raffolent de ces têtes-là.
» — Je vous assure , monsieur, que je suis toute disposée à l'absoudre et à vous obéir. Il n'a pas besoin d'être poëte ni bretteur pour cela.
» Nous venions d'atteindre le château. En entrant dans la salle à manger, je cherchai l'hôte qu'on ni'a^ vait annoncé. Il était debout près de la fenêtre, les yeux fixés sur le clocher de l'église , où reposait sa marraine.
» — Vicomte, dit M. de Rupelmonde, voici la comtesse, voici ma femme. Elle vient vous assurer elle-même de tout le plaisir que nous avons à vous
recevoir, malgré votre mésaventure, et vous engager à rester longtemps parmi nous.
» — Soyez le bienvenu, monsieur de Serlay, ajoutai-je ; chacun à Rûpelmonde vous revoit avec joie, et j'espère que, quand vous me connaîtrez davantage, vous me placerez aussi au nombre de vos amies. Dès à présent nous nous établirons comme si nous ne nous étions pas quittés. Point de cérémonie ; parlez-nous de ce qui vous intéresse, parlez-nous de cette cour que vous regrettez, sans doute.
» — Peut-on regretter quelque chose près de vous, madame?
» Il y avait beaucoup d'ironie. dans cette phrase ; je le compris, et, après avomréfléchi un instant, je pris mon parti et répondis d'un ton ferme :
» — Écoutez-moi, monsieur : nous sommes destinés à vivre ensemble quelque temps, je l'espère; il est donc indispensable que nous nous expliquions franchement. Vous avez des préventions contre moi, je le sais, ne le niez pas. Vous êtes seul au monde ; votre cœur est aimant, vous pleurez encore la généreuse amie qui a pris soin de votre enfance, vous me regardez comme usurpatrice de son nom et de ses droits. Hélas! pourquoi? Pourquoi ne serais-je pas
pour vous ce qu'elle fut? Pourquoi M. de Rupelmonde et moi ne deviendrions - nous pas votre famille? Elle était votre mère, je serai votre sœur; comme elle je vous suivrai de l'œil dans la carrière, comme elle je vous soutiendrai dans vos découragements ; je vous montrerai le but quand vous vous en écarterez. C'est une noble mission pour une femme; croyez -moi, je saurai la remplir tout entière.
» A mesure que je parlais, la physionomie du vicomte changeait visiblement; enfin il se leva, une larme tremblait entre ses longs cils. Il prit ma main, la baisa avec une émotion profonde, et me dit en fléchissant presque le genou :
» — Oui, madame, je vous crois susceptible de tout ce qu'il y a de grand et de sublime. Pardonnez-moi, je ne vous avais jamais vue.
» Le vicomte était beau de cette beauté que nous aimons tant, de cette beauté qui reflète l'àme, si je puis m'exprimer ainsi. Ses joues brunes et pâles, ses yeux et ses cheveux noirs, sa taille élevée et bien prise, le faisaient remarquer de tous, et dès qu'on l'avait remarqué on ne l'oubliait plus. Aussi, quand je le vis à mes pieds, les traits animés d'une expression d'attendrissement et presque de passion, je
n'osai plus le regarder; je le relevai, et d'un geste je lui montrai sa chaise.
» Pendant ce temps, M. de Rupelmonde avait continué tranquillement son déjeuner; il reprit, quand il s'aperçut que la conversation était interrompue ;
» — De sorte que vous voilà raccommodés. Tant mieux! je hais les querelles.
» C'était là tout ce qu'il avait compris dans la scène qui venait de se passer.
» Nous devînmes bientôt inséparables, M. de Serlay et moi. Le comte -se montrait heureux de cette réunion et nous en félicitait chaque jour; J'étais sans expérience, je n'avais jamais vu le monde. Pure efc innocente, une pensée coupable n'approchait pas de mon cœur. Je ne songeais pas qu'il existât des devoirs, tant je les trouvais faciles. Aussi je me laissai aller au penchant qui m'entraînait, sans crainte, sans défiance. Rien nemeparaissaitplus naturel que d'aimer le vicomte, et ce sentiment était déjà une grande passion quand je ne croyais le chérir que comme un frère.
» Lui m'aimait aussi. Il passait sa vie. à faire des vers pour moi ; il me les récitait, et je les écoutais comme de la jolie poésie, n'imaginant pas même
que ses phrases si tendres me fussent adressées. Cet amour avait un caractère de jeunesse et de candeur si frappant que je conçois à merveille comment j'y fus trompée, moi, si peu accoutumée à lire dans mon âme, fermée jusque-là.
» Le vicomte ne s'y trompa point; il comprit quel charme l'attirait vers moi, et il comprit aussi que je le partageais. N'ayant vu à la cour que des femmes coquettes ou coupables (messieurs les roués ne s'adressaient jamais qu'à celles-là) , il imagina que je serais une conquête tout aussi facile et ne me fit pas attendre longtemps sa déclaration ; je ne le compris pas. Il s'expliqua plus clairement, et le trouble que cet aveu porta dans mes sens m'ouvrit les yeux ; je vis le précipice. Je vis la pente dangereuse qui m'y entraînait; effrayée, je pris la fuite, je me jetai aux pieds de l'autel et je priai Dieu de me secourir. Alors commença dans mon cœur, un combat déchirant ; alors ma pauvre vie, naguère si tranquille, se trouva bouleversée. La résistance que j'opposai au vicomte en augmenta la force, et bientôt je me trouvai placée entre son bonheur, sa vie peut-être, et le déshonneur de la mienne. Oh! vous ne savez pas, Madame, tout ce qu'il y a d'affreux dans une pareille situation. C'est la première punition d'un senti-
ment coupable, Dieu Ta mise à côté de la faute pour que le repentir pût la suivre. Sans cela, qui se repentirait de l'amour?
» M. de Rupelmonde ne devinait rien. Henri et moi nous dépérissions d'une manière effrayante. Je le fuyais, il me cherchait; nous pleurions tous les deux; nos heures d'absence s'employaient pour moi à prier, pour lui à m'écrire, mais c'était toujours la même pensée. Je disais à Dieu ce que je n'osais pas lui dire, à lui!
» Enfin mes forces s'épuisèrent tout à fait; je compris qu'il fallait mettre un terme à cette lutte, et j'écrivis en cour pour solliciter le rappel du vicomte. Ma mère y avait laissé des amis ; la reine, à leur prière, daigna s'y intéresser; la grâce ne fut pas difficile à obtenir. Je la reçus par un courrier, et je sentis que dès lors c'en était fait de mon repos, puisque l'idée seule d'une séparation me coûtait de si poignants regrets.
» Je cherchai M. de Serlay afin de lui communiquer les lettres que je venais de lire et lui enjoindre d'obéir au roi. Je le rencontrai sous un quinconce où il pleurait à chaudes larmes en répétant mon nom. Il m'écouta en frémissant et refusa d'abord la faveur que je lui apportais, protestant
que rien ne l'éloignerait de moi, qu'il mourrait à Rupelmonde, puisque je le voulais tuer, mais qu'il ne me quitterait pas. Nous eûmes un débat de plusieurs heures ; je ne puis rien obtenir et je le laissai au désespoir, sans être plus tranquille que lui. Le lendemain pareille scène se renouvela; pendant toute une semaine je ne fus pas plus heureuse. Je commençais à désespérer lorsque le ciel m'envoya uû secours. L'ami le plus intime du vicomte se battit en duel et fut blessé d'une manière si dangereuse qu'on craignit pour sa vie. Il demanda à grands cris la présence de M. de Serlay, qui d'abord refusa de s'y rendre; mais, vaincu par de nouvelles instances, ^ar les reproches amers du mourant, il se décida à partir, en me jurant qu'il reviendrait aussitôt qu'il aurait rempli l'impérieux devoir de l'amitié.
» Restée seule avec mon mari je sondai courageusement la plaie de mon cœur et je me convainquis qu'elle était inguérissable. Je rendis au Seigneur toutes mes actions de grâces pour m'a voir préservée du crime, et cependant, inconcevable effet des passions! j'attendis impatiemmentle retour du danger. J'avais besoin de le voir. Le voir, c'était ma vie, souffrir auprès de lui, c'était presque du bonheur. Oh! oui, l'absence est de tous les maux de l'âme le
plus difficile, le plus lourd à supporter. Pour me rapprocher de lui, moi qui avais voulu son départ, j'aurais tout donné. Rien n'est inconséquent comme l'amour.
» Les premières lettres d'Henri étaient déchirantes ; if ne pouvait non plus endurer l'éloignement; il comptait les heures, les minutes, et hâtait de ses vœux ardents la guérison de son ami, afin d'être libre de voler à Rupelmonde. La véritable passion, celle qui doit durer toute la vie, est clairvoyante, n y eut une petite nuance plus froide dans une de ses phrases après deux mois de séparation ; je la sentis , elle me frappa mortellement. Le courrier suivant, la nuance se prononça davantage, puis davantage encore, puis les lettres devinrent plus courtes ; puis je restai quatre ordinaires sans en recevoir. Je ne me fis dès lors aucune illusion : le vicomte ne m'aimait plus ; j'en étais aussi sûre que s'il me l'eût dit lui-même ; et lorsque, trois semaines après, il m'envoya quelques lignes bien embarrassées , je ne doutai pas que je n'eusse une rivale. Je vis de ce jour, madame, commencer une autre espèce de torture, un martyre inouï pour moi : la jalousie ! la jalousie de loin I la jalousie qui ne sait sur quel point s'appuyer, mais qui ne
doute pas ! la jalousie qui crée un fantôme , qui le pare, qui le place devant elle, et qui ne peut lui donner d'autre^ nom que ce nom odieux de rivale ! la jalousie, ce monstre aux yeux de lynx qui voit dans le cœur aimé comme dans un miroir, qui suit les progrès du refroidissement de ce cœur, qui entend, qui répète les paroles adressées à une autre, et qui ensuite enfonce ses griffes dans notre cœur, à nous, pauvres femmes, pour y graver ces paroles et pour qu'elles y étincellent sans cesse d'un feu qui nous brûle. 0 sainte et douce princesse ! remerciez le ciel qui vous épargne cette agonie 1 »
Madame Louise, très-émue, serra la main de la comtesse. Elle essaya de parler; mais, levant les yeux, elle murmura seulement une prière et essuya une larme qui coulait sur sa joue. La sœur Henriette reprit :
« Cette lettre ne me laissa point de doute ; une sorte de fierté se réveilla en moi. J'écrivis à Henri qu'il me cachait quelque chose, que je voulais tout savoir, que j'étais sa sœur, son amie, et que j'en réclamais les droits. J'exigeai une entière confiance ; je Je mis enfin si à son aise qu'il me répondit surle-champ huit pages de protestations , en m'avouant qu'il avait beaucoup refléchi et qu'il ne pouvait dé-
sonnais, à cause de ma grande perfection, me regarder que comme un ange et non comme une femme ; il avait pour moi une adoration éthérée , exaltée * admirative, mais son amour s'était donné à une véritable femme, peccable et imparfaite comme lui. Il était heureux, du reste, de m'annoncer cette nouvelle, à moi qui n'avais pas voulu de cet amour, et il était certain que cela me conviendrait beaucoup mieux ainsi.
» J'eus besoin d'un grand courage pour soutenir cette épreuve. Dieu ne m'abandonna pas, je triomphai. Néanmoins, de ce moment tout changea en moi, Je me créai des obligations nouvelles ; j'acceptai dans toute son étendue ce nom d'ange qu'il m'avait donné, et je fis vœu d'être le sien. Ce rôle me donnait le moyen d'allier, pour ainsi dire ensemble mon amour et mon devoir ; c'était le seul possible avec mes principes et mon caractère.
» M. deRupelmonde tomba malade; je le soignai plus peut-être que je ne l'aurais fait avant d'être à demi coupable. Je ne le quittai pas d'une minute, ni le jour ni la nuit, et je ne demandais à Dieu que de me le conserver. Ces prières, trop souillées sans doute, ne montèrent pas jusqu'à son trône; je restai veuve à vingt7deux ans.
d Pendant les deux années de mon deuil, tant que je me vis entourée de ces tentures noires qui me rappelaient sans cesse la perte que j'avais faite , je n'eus pas une pensée pour mon avenir.' Le vicomte m'écrivait souvent; il me tenait au courant de ses plaisirs, de ses succès. Je l'aimais toujours , et chacune de ses lettres était un coup de poignard. Il*ae vint à l'imagination que j'étais jeune, que j'étais belle et riche, et qu'au total je ne serais £>as un mauvais parti. Je pouvais m'occuper de lui sans crime, je pouvais faire son bonheur. Avant tout je voulus le voir et je partis pour Versailles. Ce fut un moment bien étrange pour moi que celui de notre réunion. Je craignais de lui sembler changée , vieillie , de lui paraître empruntée et provinciale , au milieu de cette cour où j'arrivais étrangère. D'un autre côté, son amour, éteint faute d'espoir, se ranimerait, me disais-je, en me retrouvant plus tendre ; il devinerait le but de mon voyage, et ces sentiments passagers, aussi vite oubliés que satisfaits, n'avaient pu me chasser de son cœur. Son premier mot me désabusa.
» — Eh bonjour, mon bel ange 1 s'écria-t-il dès qu'il m'aperçut, en fléchissant le genou devant moi. Vous avez donc déployé vos blanches ailes, et vous
voilà en ce lieu très-peu saint 1 Vous y damnerez bien du monde, ce qui n'est guère chrétien, madame.
j> D. était joyeux, il était satisfait, mais aucune émotion n'accompagnait cette joie ; son cœur ne battait pas plus vite. Je fus obligée de cacher mes larmes : je venais de perdre ma dernière illusion. Il me fallut me renfermer tout à fait dans mon rôle d'ange, et me contenter d'être la confidente, le témoin, pour ainsi dire, des égarements qui me tuaient. Il s'éprit follement de deux femmes à la fois. La première était une dame de madame la duchesse de Bourbon, fort belle et fort galante , dont le mari n'entendait pas la plaisanterie néanmoins ; la seconde était mademoiselle Colombe, très- jolie danseuse de l'Opéra, qui avait déjà ruiné trois ambassadeurs et deux fermiers-généraux. Cette existence de jeune homme devint un foyer d'aventures bizarres et dangereuses. Je veillai sur lui avec une sollicitude continuelle. Bourguignon, son vieux valet de chambre, me tenait au courant de toutes ses démarches , et nous avisions ensemble aux moyens de le préserver des dangers qui le menaçaient. Je ne cachais point cet intérêt, en ayant soin de rendre ma conduite irréprochable. J'y réussis avec un bon-
heur tel que la calomnie même n'osa m'attaquer. La reine, votre auguste mère, me comblait de bontés. Il vaqua une charge de dame du palais ; elle daigna m'engager à la prendre et m'assura qu'un de ses désirs était de m'attacher à §a personne. Madame sait que je n'ai quitté ma royale maltresse que pour le maître du ciel et de la terre.
» Un jour que j'étais de service, je reçus une lettre anonyme, par laquelle on me prévenait que monsieur de Serlay devait aller le soir au bal masqué de l'Opéra avec madame de , que le mari de
cette dame, instruit de ce rendez-vous, méditait une vengeance terrible, et que moi seule je pouvais sauver le vicomte en le faisant renoncer à son projet. Ce billet ne me fut remis qu'en rentrant chez moi , après le souper de la reine. Je faillis m'évanouir. Il me restait à peine le temps de me rendre à Paris et de voir ce pauvre jeune homme. N'importe, je voulus essayer. Je pris des chevaux de poste et je me fis arrêter d'abord à sa porte, comptant l'envoyer chercher par mon laquais et l'emmener sous un prétexte quelconque. Bourguignon descendit pour me dire que son maître était déjà au bal avec une dame. Que faire? Je n'hésitai pas; malgré ma répugnance pour ces sortes de divertis-
sements, je pris un costume convenable, et je me fis conduire à l'Opéra. Le vicomte n'était pas masqué, j'étais donc certaine de le retrouver facilement. La tète me tourna lorsque je me vis seule au milieu de cette foule. Des propos étranges m'assaillirent, je les écoutai à peine ; je n'avais qu'une idée et je ne cherchais qu'à rencontrer Henri. Mon inexpérience me fit perdre bien du temps ; enfin, au moment où je me retirais désespérée pour aller chercher Bourguignon et lui demander de me guider dans ce dédale, j'aperçus le vicomte montant l'escalier avec une femme; ils étaient suivis à quelques pas par un homme masqué jusqu'aux dents, qui les observait. Je ne doutai pas que ce ne fût monsieur de
Je tremblai à la seule idée de ce qui pouvait arriver, et, me jetant comme une folle à travers la cohue, je parvins jusqu'à eux et je saisis le bras du vicomte. Il se retourna vivement et chercha à me repousser :
» — C'est moi , murmurai-je à son oreille plus mortef que vive ; entrons vite dans une loge; nous avons le temps encore, il ne vous voit pas.
*> — Qui ? répliqua le vicomte.
» — Son mari. Mais entrons; soyez tranquille, je vous sauverai.
» M. de SerJay se fit ouvrir une baignoire fort obscure et fort spacieuse qu'il avait louée pour la soirée et qui servait d'ordinaire à ces sortes de rendez-vous. Dès que nous fûmes entrés je me démasquai; madame de recula à mon aspect,
» — Ne craignez rien , madame , lui dis-je , je viens en amie. Nous n'avons pas un instant à perdre ; votre mari sait tout, il vous a suivie ; il attend à cette porte, sans doute. Nous sommes à peu près de la même taille ; changeons de costume et laissezmoi faire.
» Le vicomte se récria ; il voulait aller au devant
de M. de , le provoquer, et ne pouvait souffrir
que je m'abaissasse à cette feinte. Pour madame
de , elle se mourait de peur et consentit à ce que
je voulus. L'échange se fit ; j'étais dans un état de fièvre qui me soutenait et me prêtait la force d'agir. Quand nous fûmes prêts, nous sortîmes, donnant toutes deux le bras à M. de Serlay. Je ne m'étais pas trompée, le mari attendait; il s'avança vers nous et parut surpris que nous fussions trois.
» — Qu'allez-vous faire, au nom du ciel ? dit le vicomte. Ne vous compromettez pas; laissez-moi le maître, et j'aurai bientôt mis fin à cela.
» — Taisez-vous. N'ayez point peur, je réponds de tout.
» J'abordai fièrement M. de...... je lui pris le
bras ; il me le serra à me faire crier.
» — Vous êtes bien hardie 1 murmura-t-il à mon oreille.
» — Bien hardie, monsieur ! et pourquoi ?
» Je ne déguisais pas ma voix ; il tressaillit et me pria de répéter ma phrase.
» — Ce n'est pas elle, mon Dieu !
» Le pauvre homme avait cent livres de moins sur la poitrine. Pourtant le doute revint; il se mit à m'interroger. Je soutins le choc, je le plaisantai habilement, je lui laissais et lui ôtais à volonté son incertitude. J'avais ce soir-là un effrayant esprit , c'est le mot, car j'en étais épouvantée moi-même , et je craignais que cela ne finît par un accès de folie. Cette mascarade dura plus d'une heure, les deux autres nous suivaient toujours. Quand je crus m'être assez emparée de la conviction du mari , je l'emmenai dans la loge où nous nous étions habillées ; sa femme et le vicomte y entrèrent aussi.
» —Maintenant, madame et messieurs, il est temps de faire cesser la plaisanterie. Otez votre masque, marquise; que M. de voie votre visage
et le mien, et qu'il apprenne qu'on peut aller innocemment au bal de l'Opéra ; cela lui évitera une autre fois la peine'de vous suivre.
» — Il est bien certain , madame , répliqua le marquis , que , si vous y êtes , tout le monde peut y aller sans pécher,
» — Étes-vous repentant an moins, monsieur?
» — Mesdames, je me jette à vos pieds et je vous offre à souper chez moi pour sceller la réconciliation.
» — C'est impossible; madame de est fatiguée ; elle n'a consenti à m'accompagner ici que par complaisance, et se serait déjà retirée depuis longtemps si ma conversation avec vous ne m'avait pas retenue.
» Nous sortîmes tous les quatre ; le marquis et la marquise ensemble, heureux et réconciliés. Elle me tira à part et me dit tout bas :
» — Madame, le vicomte a bien raison de vous appeler son ange. Vous avez été notre Providence ; je ne l'oublierai jamais.
» — Souvenez -vous- en, madame, pour rentrer dans la bonne voie. J'ai fait ce que j'ai dû , afin de vous sauver tous les deux , mais je ne veux ni ne puis en savoir davantage si vous persistez dans vos égarements.
» Elle pleurait et se taisait. Pauvre créature ! elle l'aimait aussi !
» M. de Serlay me remit à ma porte et voulut également me remercier en me grondant doucement de m'être compromise.
» — Vous, si sévère, si pure, au bal de l'Opéra?
» — Ne vous ai-je pas promis de remplacer votre marraine ? Certainement elle vous eût sauvé comme moi. Vous ne me haïssez plus, c'est ma récompense!
» Je restai malade un mois des suites de cette soirée. Il me fallut beaucoup de prières et de pénitence pour me faire pardonner à moi-même cette démarche. Cependant elle portait aussi sa punition, car j'avais bien souffert, mon Dieu !
» Cet hiver-là fut très-brillant ; il y eut nombre de fêtes à la cour et encore plus à la ville. Le goût du jeu devint surtout très-prononGé parmi nos jeunes seigneurs , M. de Serlay s'y adonna avec furie ; il oublia ses amours de toutes sortes pour cette passion, il oublia même ses devoirs, car il me négligea, et ce fut un autre chagrin pour moi. Chaque jour Bourguignon me racontait de nouvelles pertes ; nous voyions la fortune du vicomte se déranger d'une manière effrayante. Bourguignon disait (Ju'il ne
comptait plus, qu'il puisait dans son coffre sans savoir seulement ce qu'il y prenait et ce qui restait encore. J'étais riche, je faisais très-peu de dépense , j'avais d'immenses économies: je les consacrai à soutenir ce jeune homme et à empêcher sa ruine totale; il ne s'en douta jamais. Bourguignon seul devint mon complice. Je le chargeai de veiller sur son maître, de me prévenir de ses dangers, de ses fautes , quelque graves qu'elles fessent ; il s'acquitta fidèlement de cette commission.
. » Je supplie Madame d'excuser mon émotion ; j'arrive à la circonstance la plus cruelle de ma vie, à celle qui a décidé de mon sort. Quoique ce souvenir ait quinze ans de date , quoique bien des macérations et des larmes aient dû l'effacer, il est toujours là, aussi vivant, aussi horrible ; c'est le fantôme de mes nuits, c'est la préoccupation de mes jours, c'est mon éternel supplice ; la mort seule m'en délivrera. J'ai pourtant bien prié !
» Les jours gras se passèrent dans des débauches effroyables ; le débordement des mœurs devint la chose la plus douloureuse pour les amis de la religion. M. de Serlay se jeta à corps perdu dans la mauvaise compagnie ; il ne quittait pas les tripots et les maisons mal famées* Je l'apercevais à peine
une fois par mois; mais ses visites courtes et embarrassées me (lisaient assez qu'il ne les faisait que malgré lui, par un reste de convenances et d'égards. J'en souffrais plus que de son absence, elle me semblait une amère ironie. Moi qui ne pensais qu'à lui et pas assez à Dieu, Madame* voilà pourquoi je fus éprouvée de la sorte.
» Le mardi-gras, il était minuit, je n'étais point " de service; je profitai avec bonheur de la possibilité de fuir le monde et de m'enfermer seule avec mes inquiétudes. Il faisait un temps horrible ; on frappa à la porte de l'hôtel. Tous mes gens étaient couchés, même mon suisse; on fut obligé de frapper plusieurs fois. J'ouvris un^ fenêtre, tourmentée d'un vague pressentiment; j'entendis un colloque à travers la porte, et je reconnus la voix 'de Bourguignon. Impatiente, je descendis moi-même au devant de lui; son visage pâle, ses traits renversés me firent redouter quelque grand malheur.
» —Le vicomte! m'écriai-je, qu'a-t-il, qu'est-il arrivé? ,
» Je ne songeais qu'à un duel ; je le voyais mort ! Cette misérable vie offrait tant de dangers !
» — Il est perdu si madame la comtesse ne vient à son secours. Depuis hier au soir la plus abomi-
nable orgie a eu lieu chez lui. Ils jouent, madame ; ils le volent, ils le pillent; quand je suis parti, il ne lui restait plus que son argenterie à risquer; terres, bijoux, meubles, tout a disparu, et ils l'assassineront quand ils n'auront plus rien à lui prendre. Voilà pourquoi je viens à vous, à vous, son ange gardien. Madame la comtesse, accourez à son secours ; il n'a que vous, que vous seule !
» — Que faire, que faire ?
» — Lui écrire, l'appeler ! s
» — Il ne viendra pas !
» — Peut-être, madame; il n'osera pas refuser à madame.
» — Il refuserait; c'est inutile. Il n'y a qu'un moyen ! . . . Mon Dieu ! pardonnez-moi ! Je me perdrai ; qu'importe? je le sauverai! Bourguignon, faitesmoi avancer un fiacre; vous allez m'accompagner.
» — Où, madame?
» — Chez lui.
» — Madame ne peut pas y aller... c'est impossible.
» — J'irai.
» — Madame... que madame la comtesse réfléchisse... Ces gens sont... grossiers, et enfin, si j'ose le dire, ce n'est pas la place de madame la comtesse.
» — Bourguignon, je le veux, je le dois; je le puis, d'ailleurs. A quoi servirait donc la réputatation intacte d'une femme, si elle ne lui donnait le droit de* rester sans souillure au milieu de la boue? J'irai; il n'y a que ce moyen, vous dis-je.
» — J'obéis, madame, mais en tremblant. -Quelles conséquences cela peut avoir pour madame 1 Oh ! que le ciel vous protège !
» Je sentais aussi bien que Bourguignon le risque que je courais ; je voyais le danger, je me décidai à le braver. Ah! Madame! quand une femme aime sincèrement, quand elle est noble et pure, quand elle n'a eu dans sa vie qu'un seul amour et qu'elle sacrifie tout à cet amour, elle lève la tête bien haut, et son âme se remplit d'un orgueil qui n'est plus qu'une vertu. C'est si beau, c'est si vrai, c'est si doux, le dévoùment!
» La pluie tombait à torrents, Mes gens, qui s'étaient relevés en entendant du mouvement dans l'hôtel à cette heure inaccoutumée, semblaient effrayés de me voir ainsi sortir au milieu de la nuit. Plusieurs s'offrirent pour m'accompagner ; ils me sollicitèrent de prendre mon carrosse. Je refusai tout et je partis seule avec Bourguignon.
» Nous ne prononçâmes pas un mot pendant le trajet.
» Nous arrivâmes; j'étais >si tremblante que je savais à peine où je me trouvais. Je ne repris mes sens qu'en haut de l'escalier, quand Bourguignon me demanda mes ordres.
» — Ouvrez cette porte et annoncez la comtesse de Hupelmonde.
» — Madame la comtesse ! jeter votre nom à cette fange!
d — M. de Seriay empêchera, je pense, qu'on mSnsulte chez lui. Faites ce que je vous dis, Bourguignon.
» — Si madame voulait me permettre de prévenir M. le comte?
» — Non, non. Encore une fois, faites ce que je vous dis.
» En entrant dans cette antichambre où des laquais ivres dormaient pêle-mêle, l'odeur affreuse qu'exhalait tout l'appartement faillit me renverser. De bruyants éclats arrivaient jusqu'à moi de la pièce voisine. On buvait, on chantait, on criait ; c'était à ne pas s'entendre. Bourguignon tenait la clef; avant de la tourner il me conjura de nouveau de réfléchir.
/ » — - Madame est horriblement pâle ; pourra-t-elle supporter ce qu'elle va voir?
» — Annoncez-moi, répondis-je.
» Bourguignon ouvrit les deux battants ; tous les yeux se tournèrent de ce côté ; il s'effaça pour m'introduire et annonça :
» — Madame la comtesse de Rupelmonde!
» A ce nom, les conversations se turent, les bruits cessèrent, les regards se fixèrent sur moi. J'entrai soutenue par une force étrangère à moimême, par une force que je ne comprends pas encore à présent. Et que vis-je, grand Dieu !
» Une table couverte de débris de mets et de bouteilles, de porcelaines brisées, des bougies expirantes, des fleurs flétries; le linge souillé de larges taches de vin, les tapis déchirés et salis. Des femmes à demi renversées sur des sophas, ou endormies par terre du sommeil de l'ivresse, à côté de quelques hommes à qui il ne restait même plus assez de raison pour trouver une place commode et s'y reposer. Des plumes et des rubans épars au milieu des rideaux en guenilles, des bijoux cassés 1 C'était à faire reculer d'horreur! Sur un coin de la table, quelques joueurs, parmi lesquels mon œil cherchait le vicomte, semblaient étrangers à ce qui
se passait autour d'eux. Leurs visages pâles, leurs mains crispées indiquaient les émotions dont ils étaient dévorés. M. de Serlay... 6 Madame! je rougis de honte en le trouvant dans un pareil état. Il tenait les cartes, ses traits étaient bouleversés; les dentelles de son jabot et de ses manchettes tombaient en lambeaux, la poudre de ses cheveux avait blanchi son habit, sa veste déboutonnée laissait voir un linge marqué de longues traces de sang. Je le reconnus à peine. Aussitôt que j'avais paru, tous ceux de ces ignobles convives qui conservaient un peu de présence d'esprit s'étaient retirés. 11 ne resta plus dans cette pièce que le vicomte, tellement absorbé qu'il ne m'avait pas même aperçu, son adversaire, mademoiselle Colombe, et les dormeurs dont les ronflements troublaient. seuls le silence. Mademoiselle Colombe me regardait d'un air hardi; les joueurs ne songeaient pas à moi.
« — Bourguignon, dis-je tout haut, et ma voix fit tressaillir le vicomte, appelez les gens de M. de Serlay, faites éclairer monsieur et madame et qu'on emporte ces gens hors d'ici. Je veux parler à votre maître.
» Mademoiselle Colombe ouvrait la bouche pour s'opposer à cet ordre. Je la prévins.
» — Monsieur de Serlay, je vous adjure, du nom de votre tante, de faire sortir cette femme et cet homme, et de m'écouter.
» Il me regarda d'un air hébété ; je vis qu'il ne me comprenait pas et que ma tâche serait plus lourde encore que je ne l'avais supposé. M'adressant alors à cette créature, malgré l'horreur qu'elle m'inspirait :
» — Mademoiselle, je représente ici la famille de M. de Serlay, et je vous prie de nous laisser ensemble.
» — Hélas ! madame, que vous répondra-t-il? 11 est ivre-mort !
» Ces mots me glacèrent le sang ; cela n'était que trop vrai. Néanmoins mademoiselle Colombe obéit et entraîna le joueur. Je restai en face du vicomte. Comprenez- vous, Madame? Il me tendit des cartes et me demanda si je voulais jouer. Voilà ce que ces filous et ces malheureuses avaient fait d'une belle intelligence !
» Désespérée, je me laissai tomber sur un siège. Bourguignon rentra.
» — Eh bien'! madame, que dit monsieur?
» — Vous le voyez, Bourguignon. x>
» Il venait de s'endormir.
» — 11 est complètement ruiné, madame ; ils lui ont tout pris. Je leur ai entendu dire en descendit que demain ils enverraient chercher leurs meubles et. les titres de leurs propriétés. Mon pauvre maître!
» Je n'écoutai point; mes yeux ne quittaient pas ce visage méconnaissable. Cet homme abruti par le vin et la débauche, c'était là l'idole que j'avais encensée, c'était là celui que j'avais mis au-dessus de Dieu dans mon cœur I Avec le mépris, avec le remords, ma vocation entra dans mon âme ; le Seigneur se servit de cette horrible secousse pour me rappeler à lui. Mon avenir fut décidé en une minute. J'essayai vainement de tirer du vicomte quelques mots raisonnables ; il s'éveillait à moitié et murmurait des phrases sans suite. Ce n'était plus qu'une masse inerte et sans idées.. Jetant alors sur lui un dernier regard, lui adressant de la main un dernier adieu, je me retournai vers la porte.
» — Bourguignon, emmenez votre maître dans une auberge, et, dès qu'il fera jour, faites estimer la valeur des pertes qu'il a subies; son notaire payera. Surtout ne laissez rien prendre ici, et qu'il ne se doute pas que cette orgie a achevé sa ruine. A dix heures, demain matin, soyez chez moi.
» Je me jetai ensuite dans le carrosse de place et je rentrai calme, mais souffrant le plus grand des maux : mépriser ce que Ton aime ! Ma nuit se passa tout entière à écrire. Je fis mon testament. Je laissai ma fortune au vicomte ; M. de Rupelmonde, décédé sans héritiers, lui avait déjà légué la sienne, dont je gardais seulement l'usufruit. Je traçai quelques lignes d'adieux pour M. de Serlay, quelques conseils, et puis je demandai à la reine la permission de me démettre de ma charge, en lui confiant mon dessein sans lui en révéler le motif. J'envoyai un exprès à Versailles. Sa Majesté me répondit surle-champ ; elle daignait accepter ma démission et m'ordonnait seulement de la prévenir du jour de ma vêture. Elle voulait y assister, trouvant une grande édification dans la grâce que Dieu me faisait en m'appelant à lui.
» A dix heures Bourguignon vint. Je remis à mon notaire, en sa présence, les papiers qui allaient appartenir à son maître. Je ne lui donnai aucune autre explication et j'eus le courage de ne pas lui adresser une question sur le vicomte. Mes gens reçurent leurs gages et une gratification assez considérable ; j'emportais aux Carmélites quatre cent mille livres de dot. Toutes mes affaires réglées
ainsi, je montai pour la dernière fois dans mon carrosse et je me fis conduire en ce saint lieu. Jamais étonnement ne fut pareil à celui de la prieur^ quand, me jetant à ses genoux, je la suppliai de m'admettre en qualité de postulante. Elle ne voulut rien prendre sur elle ; il fallut l'autorisation signée de la reine et de monseigneur l'archevêque. Après ces épreuves je triomphai, on m'ouvrit les grilles. M. de Serlay montra toutes sortes de regrets et se conduisit noblement. Il demanda à me voir, je le refusai; je n'aurais pu supporter cette entrevue. Je m'imposai d'ailleurs la loi de ne jamais recevoir qui que ce soit, et Madame est la seule personne étrangère avec laquelle j'ai échangé une parole.
» Les premiers moments me semblèrent bien pénibles; non que je n'acceptasse sans trop d'efforts les austérités de mon nouvel état, mais je ne me faisais point à l'idée d'une séparation éternelle. Madame, il ne savait pas que je l'aimais toujours ; je mourrai sans qu'il le sache, c'est là mon plus grand sacrifice 1 Et puis, il Aie fallut arracher de mon cœur la seule pensée, la seule image qui y régûât en souveraine. Peu à peu la prière vint à mon secours; le calme rentra dans mon âme. Je sentais que j'adorais Dieu davantage et que j'ou-
Mais ce fatal sentiment. Ce fut une immense consolation et je repris courage. Le ciel me fit de grandes grâces. Aucuns bruits du monde n'arrivèrent jusqu'à moi ; je voulus ignorer ce qu'il était devenu, Un seul souvenir me resta, ainsi que je l'ai dit à Madame; je voyais sans cesse le spectacle de cette terrible nuit, de cette nuit de honte qui m'avait conduite dans ce cloître. C'est sans doute là le châtiment qui m'est réservé, car je ne puis chasser ce fantôme; il revient toujours et partout; Dieu le veut, Madame, et je dois l'accepter. Voilà mon histoire tout entière; pour Son Altesse Royale j'ai cherché dans le plus profond de mon cœur et de mon passé, j'ai prononcé un nom qui depuis vingtdeux ans n'était pas sorti de mes lèvres ; c'est probablement la dernière fois, et j'en remercie le ciel. Priez pour moi, noble fille de ma noble maltresse ; vous le voyez, j'ai beaucoup péché, mais j'ai beaucoup souffert. Puisse la miséricorde du Seigneur se contenter de cette expiation I »
La princesse avait écouté ce long récit avec une attention soutenue, un intérêt véritable; elle resta quelques minutes en silence, lorsque la sœur Henriette du Saint-Sacrement eut fini de parler. Une pensée indécise semblait l'occuper fortement.
— Ma sœur, dit-elle enfin, je vous remercie de votre confiance, j'en serai digne. Mais croyez-vous donc que Dieu ne pardonne pas à ceux qui aiment ainsi, quand ils ne cèdent pas à cet amour ou quand ils se sacrifient sans récompense à l'objet' qui Tinspire?
— 11 ne faut aimer que Dieu et ses devoirs, Madame; le reste n'est que folie et déception.
— Vous avez raison, ma sœur, il n'y a que cela de vrai au monde. C'est une pensée consolante pour ceux qui pleurent leurs illusions détruites. Hélas ! nous en sommes tous réduits là tôt ou tard. Adieu, ma sœur; je n'oublierai point cette conversation, elle portera ses fruits dans l'avenir. J'ai laissé ma dame d'honneur et mon écuyer dans le parloir extérieur, je vais les rejoindre; il est temps de retourner à Versailles.
Madame Louise descendit de nouveau à la chapelle et pria longtemps. Madame de Rupelmonde resta agenouillée auprès d'elle. Toutes deux pleuraient, toutes deux regrettaient, toutes deux n'espéraient plus qu'au ciel.
Les carmélites conduisirent Madame Louise jusqu'au seuil de leur dernièrie grille, au delà de laquelle madame de Maulieu et l'écuyer de service
attendaient. La princesse mettait une vivacité inaccoutumée dans sa démarche; elle brusqua presque les derniers compliments; on eût dit qu'elle avait hâte de quitter le cloître.
— Madame, dit madame de Maulieu, je viens de faire rappeler le vicomte de Serlay , qui examine les tableaux de la chapelle; il sera ici dans la minute.
En effet, l'écuyer se présenta à la porte de clôture. A ce nom, à cet aspect, un cri retentit derrière la grille non encore refermée.
— Qu'est-ce? s'écria Madame Louise en se retournant.
— Notre sœur du Saint-Sacrement se trouve mal, répondit la prieure ; on l'emporte à sa cellule.
— Pauvre femme I pensa Madame ; je voulais lui éviter cettedouleur, je voulais qu'elle ignorât la présence de cet homme qu'elle a tant aimé. Mon Dieu ! avoir été si près de lui et qu'elle ne l'ait pas vu ! Elle va bien prier maintenant, car la prière seule lui apportera le calme et la paix !