‹ Madame Louise de FranceChapitre 12 sur 44 · TRÉSOR DE SAINTE THÉRÈSE · texte numérisé non relu

TRÉSOR DE SAINTE THÉRÈSE

Dans un double fond qui se détacha, se trouvait un scapulaire, un cilice armé de pointes et une discipline. L'enfant regarda à peine ces armes de pénitence, elle n'en comprenait pas l'usage; mais elle s'attacha au livre, dont les dorures frappèrent 9es yeux. Lorsqu'elle l'eut bien admiré extérieurement, elle brisa les fermoirs et chiffonna les pages. Le jeu lui plaisait ; elle se mit à chanter un air étrange et arracha les unes après les autres les feuilles demiusées de ce saint volume. Pendant qu'elle s'occupait

levarf aingi Madame Louise rentra, accofnpagnée du marà se quis de Saneerre, qui s'était rendu à ses ordres. is ellj L'aspect du désastre arrivé dans sa chère retraite lui rosit; fit jeter un cri.

atiii; — Malheureuse enfant ! qu'a-t-elle fait? ciself Et elle se précipita vers Marie, qui ne paraissait \'d ni étonnée ni confuse de la faute qu'elle venait de îllelj commettre. Le premier soin de Madame fut de se es kl jeter sur le livre et sur les instruments de péni- LèreSf tence, afin de les dérober aux regards du marquis ; îoffij mais il l'avait prévenue et tenait déjà à la main • d«j ces objets si singuliers à rencontrer dans l'apparter: ! ment d'une fille de roi.

i — Ce livre est en pièces, Madame, dit le jeune homme avec un tact exquis et sans paraître s'apercevoir du trouble de sa marraine, c'est sans doute une grande perte pour votre dévotion ?

— En effet, il me sera difficile de le remplacer. Je ne comprends pas comment on a pu laisser Marie seule dans cet oratoire.

Le marquis avait déjà posé sans affectation sur une table le cilice et la discipline, mais ses yeux ne pouvaient s'en détacher, et il se sentait le cœur gonflé de larmes en songeant aux austérités que s'imposait cette chaste princesse. Il ne put s'em-

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pécher de se mettre à genoux et de baiser le bas de sa robxe, avec le même sentiment qu'il l'eût fait pour une sainte honorée par l'Église.

— Relevez- vous , Sancerre ; je ne mérite point ces hommages; vojis êtes un enfant, un enfant, voilà tout. Aidez-moi plutôt à réparer les désastres causés par Marie. Ne dirait-on pas un pillage de huguenots ?

Ils remirent en place les agnus et les reliquaires. La petite Indienne les regardait en silence, toujours accroupie sur le tapis et les bras croisés. Madame Louise s'approcha d'elle et lui fit comprendre, moitié par gestes, moitié en paroles, qu'elle venait de l'offenser. La pauvre fille fondit en larmes, et tira de ses poches une foule de boutons, de croix, d'épingles, de morceaux de rubans, et mille autres babioles qu'elle avait trouvées dans les appartements ou dérobées aux femmes de la princesse. Au milieu de tout cela brillait une charmante boîte d'or émaillée ; le marquis ne l'eut pas plutôt aperçue qu'il s'en empara.

— Cette boîte vous appartient, Sancerre?

— Oui, Madame ; je l'avais égarée, et je n'aurais jamais soupçonné Marie de ce larcin.

Ils continuèrent l'inventaire. Marie ne pouvait se

consoler, malgré les caresses de sa protectrice, et répétait sans cesse le mot pardon, qui était un des premiers qu'elle eût retenus.

— Oui, oui, chère Marie, je te pardonne. Console-toi ; tu ne saurais -être punie , puisque tu ignorais le mal que tu faisais. Ce livre, Sancerre, continua la princesse, est un livre précieux; il fut écrit par une femme dont l'âme brûlante ne pouvait suffire à l'amour qu'elle renfermait ; elle aima Dieu comme il ne le fut jamais par aucune de ses créatures, peut-être. Cette femme quitta le monde et elle fut heureuse. Le monde! qu'est-ce que le monde ? C'est une prison plus vaste qu'une autre, voilà tout. Y sommes-nous libres, tous tant que nous sommes, de faire nos volontés! Ma cage dorée est- elle plus à l'abri de la tempête que la vôtre? Pouvons-nous, avouer tout haut nos pensées, nos sentiments, et n'est-il pas mille fois plus cruel d'obéir à des usages qu'on méprise qu'à un Dieu qu'on adore? Par exemple, je sens le besoin que j'ai de repos, mais l'heure du jeu vient, je vais au jeu par complaisance. Ensuite c'est l'heure du spectacle ; la complaisance me conduit au spectacle où je m'endors de lassitude. Ce train de vie, les veilles surtout, me fatiguent excessivement et

m'échauffent le sang. Je suis à la cour, il faut faire ce qu'on fait à la cour, contre mon inclination et au préjudice de ma santé; au lieu que cette règle sainte, si elle impose des privations, elle donne la paix. On dort si bien à l'abri du sanctuaire, loin des passions, loin des déchirements du cœur! J'ai vu, il y a peu de jours, une noble femme qui a tout quitté pour le cloître; que j'envie son sorti et quand me sera-t-il permis de faire comme elle!

— Oh ! Madame ! Madame !

— Vous ne savez pas, enfant, ajouta-t-elle avec exaltation, vous ne savez pas ce que sont les douleurs sur les marches du trône. Souffrir quand il faut tenir son front élevé, parce que toute une nation a les yeux sur vous ; refouler au fond de son âme ses pensées et ses désirs; dévorer ses larmes ; être non pas une femme, mais «ne chose à traités et à négociations diplomatiques ; ne rien aimer , ne rien vouloir ; se sentir dévorée d'un besoin immense de dévoûment-, et ne pouvoir faire à personne le plus léger sacrifice, si ce n'est à l'État ; n'avoir ni père, ni mère, ni famille, ni ami ; ne pas espérer une seule fois rencontrer un être chéri et lui dire : <c Je soufire! plaignez-moi ! » voilà, voilà la destinée des princesses, voilà ce

qu'on envie, ce qu'on ose calomnier! Croyezvous que le voile de bure ne soit pas préférable à ce cilice d'or? Mais, pardon, Sancerre; je vous attriste, vous dojit l'avenir est si beau, vous quiètes un homme et qui n'êtes pas un prince, vous qui pouvez avoir un cœur. Il faut m'excuser ; ce n'est qu'ici, ce n'est qu'avec vous que je me laisse aller à ces confidences. Rassurez- vous pourtant; je ne serai pas toujours malheureuse; Dieu aura pitié de moi. Ramassez précieusement les feuillets de ce livre et entrons au salon. Je dois recevoir ce matin la marquise de Montesson, et, malgré ses prétentions à la couronne fleurdelisée, je ne la verrai que là; je m'y rends d'avance, crainte d'erreur. Ne m'a -t- on pas laissée attendre l'autre jour la duchesse de Chartres dans le grand salon bleu, au lieu de la faire entrer, selon son droit, dans ma chambre à coucher? tout cela est très-important, mais avouez que cela est bien puéril?

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