LE VOILE DE VEUVE
Le temps avait passé sur les douleurs et sur les joies que nous venons de raconter; l'automne avait remplacé l'été, l'hiver avait remplacé l'automne,' les premiers jours du printemps s'annonçaient par un soleil plus vif et quelques pointes de verdure. On était dans la semaine-sainte; la cérémonie du lavement des pieds venait de finir lorsque madame de Maulieu rentra dans son hôtel d'un air de mauvaise humeur qui ne lui était pas ordinaire.
— Je n'y suis pour personne, dit-elle à sa femme de chambre, excepté pour M, le duc de Gumberland. Cela est odieux! continua-t-elle lorsqu'elle fut seule, en s'adressant à elle-même; il faut que cette persécution finisse.
Ses femmes rentrèrent et lui demandèrent ses ordres pour la débarrasser de son grand habit ; par
une fantaisie bizarre, elle leur répondit qu'elle prétendait rester vêtue ainsi et qu'on la laissât tranquille. Elle portait une robe et un jupon de dauphine rose, brochés d'argent; sur sa tète un tout petit bouquet de plumes et de fleurs en pierreries. Derrière sa coiffure on remarquait un voile de dentelle noire très -léger, plissé dans son chignon, et attaché par un gros brillant monté en poire.
Ainsi parée elle s'assit sur un sopha, danS son boudoir, voluptueux asile, plus riche, mais non moins élégant que son cabinet de toilette ; elle s'étudia à se donner une physionomie rêveuse et à prendre les airs intéressants d'une victime. Il ne lui restait rien de son provoquant sourire, de son agaçant regard,. de toute cette beauté si fine, si enchanteresse qui la faisait ressembler à une magicienne. Ce jour-là, c'était une veuve désolée, une femme sans protecteur, en butte au^- outrages, et n'osant relever sa tète courbée sous le poids de la honte. L'impatience commençait à la gagner lorsqu'un bruit de pas se lit entendre dans l'antichambre et qu'on annonça :
— Monseigneur le duc de Gumberland!
La comtesse se leva et fit a£U prince la révérence
la plus cérémonieuse et la plus glaciale qu'il eût reçue de sa vie.
— Qu'avez-vous , madame, au nom du ciel! s'écria-t-il en s'avançant vers elle; vous paraissez souffrir. Le ton dont vous m'avez parlé tout à l'heure dans la galerie du château m'effraye. Que vous est-il arrivé? en quoi avez- vous besoin de moi?
— Monseigneur était à la cérémonie? n'est-ce pas!
— Oui ; j'ai voulu voir cet abaissement d'un roi de France devant de pauvres misérables qui sont plus humiliés que lui. C'est une chose très-touchante que ce lavement des pieds.
— Monseigneur sait que, là princesse de Ghistel étant revenue, je ne fais plus, auprès de Madame Louise, que le service de dame pour accompagner?
— Certainement, certainement. Après?
— Monseigneur a-t-il remarqué la place que j'occupais ce matin?
— Oui, chère comtesse, votre place accoutumée parmi les autres dames des princesses, que vous écrasiez toutes par l'éclat de votre beauté et de votre toilette. Mais où voulez-vous en venir?
— Monseigneur ne peut pas avoir entendu ce que
j'ai entendu, moi, ce qui m'a forcé à me retirer en arrière et à m'appuyer sur le bras de M. de Serlay comme si je me trouvais mal.
— Qù'avez-vous entendu? Vous me faites mourir d'impatience.
— J'ai entendu Madame Victoire dire à Madame Louise, en me montrant : « Voyez donc cette femme, ma sœur; comment souffrez-vous chez vous ce luxe insolent de la maîtresse d'un prince anglais? »
— On n'a pas dit cela; cela n'est pas possible, ou j'en aurai raison.
— On a dit cela, cela est possible, et vous n'en aurez pas raison. Quelle raison voulez-vous avoir d'une femme, d'une princesse qui, tout frère de roi que vous êtes, ne daignera pas vous répondre? Vous ne savez donc pas, mylord, ce que c'est qu'une fille de France? Que lui importera votre colère, à Madame Victoire? Elle priera le roi de faire demander votre rappel à Georges m, et Georges m aimera mieux vous rappeler que de soutenir une guerre contre Louis XV pour une parole piquante lancée contre M. le duc de Gumberland par Madame Victoire. Voilà ce qui n'est pas possible, c'est la réparation, et non l'injure.
— Que faire alors?
— Une seule chose, monseigneur : ne plus me voir, me fuir... Gela fera peut-être taire les .méchants.
— Vous fuir ! ne plus vous voir! Je n'y consentirai jamais.
— Il le faut cependant, monseigneur; cela est plus sage de toutes manières. Aussi bien, qù cette liaison nous mènerait-elle? Je ne puis être votre femme ; quoi qu'on en dise, je ne yeux pas être votre maîtresse; ne vaut-il pas mieux nous séparer?
— Comtesse, vous ne pensez pas cela, vous ne songez pas à m'éloigner de vousl Suis-je donc si importun? Mes hommages sont-ils si grossiers qu'ils ne s'accordent point avec vos principes? Ne vous ai-je pas respectée parce que vous avez voulu être respectée, et vous ai-je demandé autre chose que de m'aimer?
— Je le sais, monseigneur, je sais que vous avez été noble et grand; mais il n'y a que moi qui le sache. Le monde m'accuse, me repousse ; ma famille me tourmente pour changer de vie ; ma princesse est^our moi d'une froideur qui va presque jusqu'au dédain.
— Vraiment, madame, je ne comprends riep. à cette sévérité. Pourquoi blâmerait-on en vous ce
que l'on tolère et que Ton approuve chez les autres?
— Monseigneur, je suis veuve, je n'ai ni père, ni frère ; on peut m'attaquer sans vengeance.
— Oh 1 madame.
— Cela est vrai, mylord, et c'est parce que cela est vrai que je ne souffrirai pas plus longtemps pareille injure. Je vous adresse ici mes adieux. Je partirai, je quitterai la coin', j'irai ensevelir ma douleur loin, bien loin de vous et des infâmes qui me calomnient. Vous me défendrez, j'espère ; vous leur direz que je suis restée pure, que cet amour si beau n'a point été souillé, et, quelque invraisemblable que cela paraisse, ils n'oseront révoquer en doute votre parole.
La comtesse pleura juste asse? pour ne pas s'enlaidir et pour ne faire tomber ni son rouge ni ses mouches. Le prince était déjà à ses genoux. «
— Vous pleurez, céleste amie 1 vous pleurez, vous me bannissez, vous voulez que je vous quitte, que je renonce à votre cœur, à vos charmes! Oh! non, non; j'accepte tout, excepté cela.
— J'en serai plus malheureuse que vous, car je perdrai plus en vous perdant, mylord.Vous, une fois de retour dans votre belle Angleterre, vous épou-
serez quelque noble princesse, vous vous créerez une position politique, et tout cela vous fera oublier celle que vous appeliez votre Diane.
— Vous me jugez comme vos esprits inconstants et légers ; pour vous mon sentiment ressemble à ces arrangements que vous honorez ici du nom de passion. Eh bien I écoutez-moi. Vous êtes mon premier, mon dernier amour ; pour cet amour, je suis capable de tous les sacrifices. Je ne m'explique pas. Mais laissez-les dire, laissez-les répandre sur vous leur venin, les reptiles qu'ils sontl Ne craignez rien, vous serez vengée, vous le serez de la façon la plus éclatante et la plus complète, je m'y engage sur l'honneur. En attendant, accordez-moi une grâce, une grâce décisive, une grâce qui aura l'air d'une audace, et qui n'est qu'un acheminement à la vengeance. C'est demain le dernier jour de Longchamps , faites-moi la faveur de m'emprunter mon carrosse ; montrez-vous-y hardiment, et ne craignez pas qu'on vous outrage : les armes royales d'Angleterre sont sur le panneau de ce carrosse, et nul n'osera s'attaquer aux armes royales d'Angleterre. Consentez-vous?
— Monseigneur, je ne sais si je dois. . . . Songez-y, c'est donner gain de cause aux médisants, c'est avouer, pour ainsi dire, qu'ils ont raison.
— Je songe à tout, et, puisque je vous supplie, vous ne devez pas douter de mon honneur.
— J'accepte, mylord.
Il lui baisa la main avec passion.
— Maintenant je n'ai plus peur de rien; je vois mon avenir et le vôtre sous les plus riantes couleurs. Nous serons heureux, chère comtesse, nous triompherons de vos ennemis; ils seront à vos pieds comme m'y voilà, admirant cette beauté sans pareille. Quel éclat! quelle magnificence! Que cette parure est de bon goût ! Une seule chose me parait déplacée dans cet ajustement si frais et si jeune; ce voile noir, pourquoi .vous suit -il toujours ?
— Monseigneur, je ne puis aller à la cour sans ce voile; c'est l'étiquette; toutes les veuves, même les plus illustres, y sont astreintes.
— Laissez-moi le détacher! Nous né sommes pas ici à la cour ; nous sommes dans ce boudoir où vous êtes reine, où vous établissez les lois qui vous plaisent.
— Monseigneur, ne touchez pas à mon voile ; c'est un objet sacré pour moi, mon voile de veuve !
— Raison de plus. Oh! accordez-moi cette faveur! c'est bien peu de chose. Que je vous voie ici comme
si vous aviez jeté loin de vous ce triste ornement! C'est une fantaisie d'amant malheureux ; la repousserez-vous?
— Amant malheureux! reprit-elle avec une coquetterie ineffable; mylord, vous êtes difficile à contenter. Mais finissez ce badinage. Joue-t-on ainsi avec une femme en grand habit et des paniers de trois aunes d'envergure?
— C'est vrai ! Pourquoi avoir gardé cet attirail?
— N'attendais-je pas un prince? ne devais-je pas être convenablement....
— Non, pas un prince, mais un amant ! et un amant; n'a pas besoin de vous trouver en grand habit pour être heureux de vous voir. Mais ce voile ! ce voile !
Elle se défendit en riant et en donnant de^ petits coups d'éventail sur les doigts du duc, qui ne s'en effarouchait pas beaucoup. Enfin il parvint à saisir l'objet de ses vœux ; mais en l'arrachant de la tête de la comtesse, il déchira la dentelle, retenue par des épingles.
— Mylord, vous avez déchiré mon voile de veuve !
— Et je m'engage, madame, à vous en rendre un autre, le plus beau que l'Angleterre ait jamais vu. Il servira au moins à cacher ces yeux, qui me font
tant de rivaux et qui me causent tant de tourment.
JJd prince était de l'école des madrigaux ; il ployait les lambeaux du voile et les plaçait sur son cœur, en yéritable amoureux qu'il était. La comtesse feignit de bouder. îl restait toujours à genoux.
— Eh bien 1 que voulez-vous maintenant?
— Je vous regarde, je vous admire ; vous êtes fcdorablement belle. Que pouvez-vous redouter? Ne savez-yous pas qu'un mot de vous arrête mes transports? N'ai-je pas cent ibis plus de crainte de vous déplaire que de souffrir? Mais une heure de ce bonheur intime, que vous ne connaissez pas à Versailles et que nous rêvons, nous, serait si douce! Si vous vouliez me laisser le maître pendant quelques instants, je n'en abuserais pas et je serais si heureux!
— Quoil rester ici sur votre bonne foi! abdiquer mon autorité! mylord, ce serait fort téméraire.
— Non, pas avec moi. Je ne suis point un roué, je ne prends que ce qu'on me donne. D'ailleurs, si vous me trouvez tyran, vous me chasserez; je me soumets d'avance.
— Vous me donnez envie d'en essayer. Vous serez le roi ici pendant... un quart d'heure.
— Comment vous remercier?
Le duc de Cumberland se mit alors à faire cent folies, de ces folies d'amour si ravissantes. Il allait et venait dans le boudoir, changeant les meubles de place, bouleversant les chinoiseries, comme pour constater sa puissance; il osa même s'attaquer à Fanfreluche, qu'il sortit de sa maison et qu'il posa sur le tapis. Enfin il revint près de la divinité du temple, se remit à ses pieds et la contempla avec un* regard nageant dans l'ivresse. Tout à coup il se releva, et commença à ôter très-gravement les diamants et les plumes qui ornaient la coiffure de madame de Maulieu.
«— Que faites-vous ? lui dit-elle.
— Je ne veux plus de cette toilette, je ne veux plus de tout cela : les autres l'ont vu; il me faut quelque chose à moi, à moi tout seul.
— Enfant! Et souriant , elle le laissa continuer* Le tapis se trouva jonché de ces riches dépouilles;
ni l'un ni l'autre ne songea à les ramasser. Le prince détacha encore le collier, les girandoles; il porta la main au corsage. La comtesse souriait toujours, mais elle tentait de se défendre. Malgré ses efforts, les boutons sautaient les uns après les autres.
— Mylord , s'écria-t-elle , vous ne m'avez pas
encore rendu le voile d'Angleterre qui doit remplacer celui que vous m'avez pris.
— C'est juste, répondit-il en se relevant. Et il sortit sans ajouter un mot.
La comtesse le regarda partir; elle ne changea pas de position, mais son visage exprima tour à tour la surprise, une légère contrariété, enfin le triomphe le plus orgueilleux.
— Il est à moi! pensait-elle. J'en mourrai de joie.
Elle resta de la sorte, plus d'une heure, sans sonner ses femmes. Plongée dans de profondes réflexions, elle ne s'apercevait pas de la fuite du temps. Elle passa enfin dans son cabinet de toilette et changea de costume.
— Demain , dit-elle à sa première femme de chambre, il me faut le négligé le plus remarquable de Paris. Je vais à Longchamps dans le carrosse de M. le duc de Cumberland. Je m'en rapporte à vous, Rosalie ; vous savez ce qui convient dans cette circonstance. Que Fanfreluche soit lavé et parfumé de bonne heure; je l'emporterai. Mettez-lui le collier de turquoises que lui a donné M. de Serlay. A propos, approchez-moi ce bonheur du jour, j'ai une lettre à écrire.
148 MADAME LOUISE DE FRANCE Elle écrivit :
« Que de remerciments ne vous dois-je pas, mon cher vicomte 1 Vous avez été pour moi ce matin d'une bonté touchante . Je sais tout ce que ce moment a dû avoir de pénible pour vous ; mais aussi combien votre approbation me console de ces injustices ! Nous approchons du moment où la vérité sera dévoilée ; chacun verra que je suis toujours digne de votre estime, et le prince, qui sort d'ici, m'a promis une vengeance éclatante. Demain, peutêtre, sera le dernier jour où la calomnie pourra m'attaquer. Je vais à Longchamps dans le carrosse demylord de Cumberland; il n'y aura qu'un cri, nous devons nous y attendre. Je vous verrai après cette promenade; j'y compte, je le veux. J'aurai besoin de vous entendre dire que vous m'aimez malgré le monde et les sots propos. Je reviendrai souper à Versailles ; je n'aurai que deux ou trois amis : votre place n'y est-elle pas marquée la première?»
— Qu'on porte ce billet ce soir même chez le vicomte de Serlay. Ah! attendez; quelques mots au marquis de Sancerre.
Mon cousin,
a Voulez-vous venir demain à Longchamps avec moi? Nous reviendrons souper ici, en très-petit comité ; un souper de vendredi-saint, c'est-à-dire une collation. Votre ancien ennemi, qui, grâce à vos gentillesses, est devenu votre ami intime, sera des nôtres, et M. de Serlay et Fanfreluche ; voilà tout. Je vous attendrai, vous ne me ferez pas le chagrin de me refuser. Monsieur le colonel, vous étiez bien martial ce matin dans la galerie.
» Diane. »
Après avoir remis ces deux lettres, madame de Maulieu s'étendit sur sa duchesse et se livra à la plus délicieuse rêverie, songeant au lendemain, à l'avenir qui lui était promis., Lorsque vint l'heure du repos, elle rentra dans sa chambre en poussant les deux battants de la porte. Puis, se faisant la révérence à elle-même, elle dit à haute voix :
— Son Altesse Royale madame la duchesse de Gumberland !
Heureusement elle était seule!
LONGGHAMPS.
Dans ce temps-là Longchâmps brillait de toute sa splendeur ; au lieu des fiacres et des cabriolets de place qui en forment aujourd'hui les* plus beaux ornements, on "y rencontrait des carrosses dorés renfermant de charmantes et nobles femmes ou bien de célèbres impures. On y voyait mademoiselle Cléophine disputant la palme de la beauté et de l'élégance à mademoiselle Duthé, et tout le peuple se partageant entre ses reines, pour en élever Time aux nues et couvrir l'autre de boue, ce qui les força toutes deux à quitter la place.
Or, en cette année 4770, le mercredi-saint, il y avait eu plusieurs équipages très-splendides.' On parlait de celui de mademoiselle Guimard, ou pour mieux dire du prince de Soubise, de celui de lord Stair, ambassadeur d'Angleterre; on citait celui
de madame la duchesse de Chartres, entièrement tenu à l'anglaise. Le vendredi, les mêmes héros reparurent avec des livrées nouvelles; quelques fermiers-généraux, envieux de cette gloire de luxe, avaient fait des efforts d'argent énormes pour se mettre au niveau de la haute aristocratie. Ils dépensèrent davantage et ne purent atteindre au bon goût qu'ils enviaient. Déjà depuis une heure chacun discourait sur les événements de la journée, lorsqu'un tourbillon de poussière, venant deCours-la-Reine, fit tourner tous les yeux de ce côté.
— C'est le roil disaient les uns.
— Non , on n'a pas tiré le canon, disaient les autres.
— C'est M. le comte d'Artois.
— Pas du tout, la livrée n'est pas verte.
— Alors, c'est madame Dubarry.
— Impossible; il y a une couronne fermée sur la portière.
— Ah ! que c'est élégant !
— Les beaux chevaux I
— Les jolis piqueurs!
— La jolie femme!
— Quelle toilette!
— Regardez ce chien!
— Et le charmant jeune homme!
— C'est le carrosse du duc de Cumberland.
— C'est la comtesse de Maulieu.
— C'est le marquis de Sancerre.
Et il y eut quelques battements de mains.
Rien en effet n'était plus admirable que toute cette compagnie. Les six chevaux blancs, caparaçonnés de velours bleu de ciel, avec des ornements d'argent doré, n'avaient pas d'égaux à Paris. Ils portaient la tête haute et balançaient orgueilleusement leurs panaches de plumes d'autruche. Les piqueurs n'étaient autres que des jockeys anglais, encore inconnus ou presque inconnus en France. Leurs vestes et leurs coiffures étaient également en
velours bleu de ciel. Quant au carrosse lui-même, la caisse en était de porcelaine à fond bleu et or. Sur Fun des panneaux de devant se voyait la chaste Diane au milieu de ses nymphes, galanterie trèsbien comprise par la belle comtesse; de l'autre côté, Vénus dans sa conque, entourée de dauphins et de tritons, avec un cortège de néreïdes. Sur les portières brillaient les léopards d'Angleterre et la fameuse devise : Honny soit qui mal y pense. Les panneaux de derrière étaient ornés, l'un d'une corbeille
garnie d'un lit de roses sur lequel des colombes se becquetaient amoureusement, l'autre d'un cœur transpercé d'une flèche, le tout enrichi de carquois, de flambeaux, de tous les attributs du dieu de Paphos. On avait surmonté ces emblèmes ingénieux d'une guirlande de fleurs en burgos, ce qui formait la plus belle chose qu'on pût -voir de ses deux yeux. Le reste était proportionné. La housse du cocher, les supports des laquais, les roues, les moyeux, les marchepieds, composaient autant de* détails qu'on ne pouvait se lasser d'admirer. L'intérieur, doublé en satin blanc et la passementerie pareille, avait un éclat inimaginable. Le parquet était occupé par un tapis d'hermine mouchetée,^" digne de doubler le manteau d'une reine.
Dans le fond de ce vis-à-vis, la comtesse de Maulieu, couchée négligemment, ne contraignait qu'avec peine sa joie. Elle portait un déshabillé du matin en damas azuré, garni de martre zibeline; une pelisse de satin blanc, à moitié jetée en artière et doublée de renard bleu, couvrait, sans la cacher, cette fraîche toilette Un chapeau anglais en pou de soie rose, placé sur le côté, lui donnait la physionomie la plus mutine du monde. Elle avait posé à côté d'elle son manchon aussi en martre zibeline,
que la chaleur du carrosse lui rendait inutile. Fanfreluche s'en était emparé et y trônait tout à son aise, regardant d'un air de mépris les piétons pour lesquels il devenait un objet de surprise et d'envie.
Le marquis de Sancerre, dans le plus joli costume de polisson qu'on pût voir, occupait la banquette de devant. Son visage si charmant et si spirituel gagnait de nouvelles grâces à l'air de bonhomie qu'il affectait. Il semblait plein de soins et d'attentions pour sa belle cousine : il craignait e|p?elle n'eût froid aux pieds; il arrangeait ses coussins derrière elle, offrait des bonbons à Fanfreluche; c'était un chevalier servant accompli. Madame de Maulieu se sentait si heureuse^ elle se concentrait tellement dans son bonheur, qu'elle faisait à peine attention à lui. Tout à coup elle lui demanda : %
— Mon cousin, quitteriez-vous Versailles pour l'Angleterre?
— Oui, s'il prenait fantaisie à la princesse Caro- * line de m'épouser ; encore faudrait-il que ce ne fût
pas de la main gauche et qu'elle me permît de venir à Paris tous les ans.
— On dit cependant la cour d'Angleterre magnifique.
— Il est certain que, si nous en jugeons par l'échantillon dans lequel nous sommes, c'est digne des Mille et une Nuits. Mais on n'est pas plus éternellement amoureux en Angleterre qu'en France, et ces merveilles-là finissent avec les amours.
— Mon cousin, avez-vous vu Madame Louise hier? interrompit brusquement la comtesse.
— Oui, madame, dans la galerie; elle m'a fait presque pleurer tant je l'ai trouvée changée et maigrie.
— Elle a une si mauvaise santé I
— Ce n'est pas tout encore; il y a sous tout cela un mystère qui m'épouvante. Je ne puis rien dire ; quoiqu'on ne m'ait rien confié, ce. que j'apprends chez Madame est sacré pour moi. Je crains que nous ne voyions bientôt des choses étranges.
— Madame a toujours été extraordinaire, se hâta de répondre madame de Maulieu avec distraction.
En ce moment plusieurs cavaliers passèrent comme un trait devant les glaces du vis-à-vis.
— Voilà le prince! s'écria la comtesse.
— J'en suis fâché pour votre pressentiment, ma cousine, c'est M. le éomte d'Artois et M. le duc de Chartres.
— 11 est avec eux, j'en suis sûre ; j'ai reconnu son cheval.
— C'est vrai, murmura le marquis qui avait regardé attentivement. Est-ce qu'elle l'aimerait? ^
La cavalcade revint sur ses pas; là comtesse se pencha en avant ; M. le duc de Gumberland s'approcha d'elle.
— Êtes-vous contente? lui demanda-t-il.
— C'est admirable, c'est trop beau; la cour et la ville en parleront au moins pendant huit jours.
— Tant mieux. Lord Stair est ici ; il vous a vue, n'est-ce pas?
— Oh! oui, etmylady aussi; ils m'ont examinée de la façon la plus attentive.
— A merveille! mon frère le saura bientôt. Bonjour, Sancerre; comment cela va-t-il?
— Je suis trop bien, monseigneur, trop fier dans ces coussins virginaux.
— Du tout, vous et Fanfreluche/vous êtes adorables ; vous complétez le tableau. Tout le monde a votre nom dans la bouche. Adieu, madame ; après la promenade je vous rejoindrai et vous voudrez bien me donner une place auprès de vous pour retourner à Versailles.
— Sancerre, dit la comtesse qui garda le silence assez longtemps, un prince d'Angleterre qui épouse une catholique ne renonce-tril pas au trône par ce seul fait?
— Oui, madame; mais c'est une cérémonie inutile lorsque le roi régnant a, comme Georges III, quatre garçons et deux filles avant trentesix ans.
Madame de Maulieu retomba dans sa rêverie.
— Vous avez M. de Serlay à souper ce soir, ma cousine?
— Oui.
— Et le prince aussi ?
— Oui, Pourquoi cela?
— Pour rien ; cela sera drôle. A quand votre, mariage?
— Avec vous? Jamais, étourdi! Comment avezvous pu croire à une semblable folie?
EHe riait aux éclats.
— Ma chère cousine, je n'y ai jamais pensé ; je vous savais incapable de vouloir être toute votre vie l'aînée de votre mari. Et puis nous nous connaissons trop pour nous marier.
Us firent encore un tour- d'allée, et le cocher reçut Fordre de reprendre la route de Versailles.
M. le duc de Cumberland attendait déjà devant le Cours-la-Reine; on lui ouvrit le carrosse; il y monta. En traversant Sèvres, une voiture très-simple, sans armoiries, avec des laquais en grison, croisa l'élégant équipage; deux femmes en occupaient l'intérieur.
— Voilà pourtant où vous seriez i madame, si la princesse de Ghistel n'était pas revenue; car c'est Madame Louise qui se rend à quelque couvent pour visiter le tombeau de Notre-Seigneur.
— Mon cher cousin, mon esclavage est fini, n'en parlons plus. Madame de Ghistel m'a rendu un grand service par son retour; certainement je serais morte à la peine.
La voiture tourna bientôt l'avenue de Paris et descendit les convives à la porte de l'hôtel où le souper les attendait. Le prince offrit la main à madame de Maulieu. Pour le colonel, il porta trèsgravement Fanfreluche , lequel, endormi par le mouvement de la voiture, lui fit la grâce de ne point le mordre.
— Vous nous permettrez de changer de cos.tume, madame? dit le prince. Nous avons de la poussière, et mes bottes ne sont pas séantes en ce lieu.
— Allez, mylord, et revenez vite. Sancerre, je vous fais la même recommandation.
— Soyez tranquille, madame, je ne me ferai pas attendre.
Aussitôt qu'ils furent partis, la comtesse manda son maître-d'hôtel et se fit donner le menu du souper.
— C'est très - difficile, Dercourt, un vendredisaint ! Gela ne doit pas être un repas, et il faut pourtant que le coup d'œil soit convenable. Vous n'avez pas oublié de dresser à part un service pour M. le duc de Cumberland, qui, en sa qualité d'hérétique, n'observe pas l'abstinence. Vous servirez à onze heures précises. Maintenant, Rosalie, donnez moi une autre robe. Depuis ce matin, tout ce bleu de ciel me fait mal aux yeux.