‹ Madame Louise de FranceChapitre 14 sur 44 · LA BOITE A MOUCHES · texte numérisé non relu

LA BOITE A MOUCHES

Le prince revint une heure après, poudré, paré, beau comme Déiphobe; le colonel revint aussi dans la plus triomphante toilette du monde; il n'avait jamais été si joli. Un petit air de malice plus prononcé qu'à l'ordinaire donnait comme un haut goût à sa physionomie. Pour M. de Serlay, son visage exprimait une grande préoccupation; il offrait l'apparence d'un homme qui possède un secret et qui craint de le laisser voir. Le marquis le combla de caresses et de gracieusetés ; on eût dit qu'il réservait pour lui seul tout le charme de son esprit. M. de Serlay s'en montra très-reconnaissant.

Le souper fut servi dans la salle à manger en dôme et en rotonde, avec des murailles de marbre et un pavé de mosaïque. Le repas était digne

de cette habitation de fée. Les bougies, les fleurs, les fruits les plus rares donnaient à ce festin un aspect de fête et de gaité difficile a dépeindre. La ^comtesse se plaça entre M. le duc de Cumberland et le'vicomte deSerlay, M. de Sancerre s'assit auprès du duc.

— Je ne connais personne qui sache comme madame ordonner une fête ou commander une toilette. Aucune femme n'a aussi bon goût, dit le prince •

— Je suis tout à fait de l'avis de monseigneur, répliqua M. de Sancerre. Ma cousine s'habille avec tm art admirable et sa maison est le type de l'élégance et de la mode. On y marche de surprises en surprises.

— Longchamps était fort beau aujourd'hui, mylord et messieurs, dit la comtesse en souriant et comme pour détourner la conversation. Avez- vous remarqué l'équipage de madame la duchesse de Ghar- . très, et combien M. le duc de Valois est un bel enfant?

— J'ai été plus frappé encore de la bonne grâce et de la tournure de M. le comte d'Artois; c'est vraiment un charmant prince. Je vous avoue, madame, que j'aime peu les maillots et que je ne les remarque guère.

— Et moi, je suis obligé de vous avouer, monseigneur, que ma cousine a absolument les mêmes dispositions. Lorsqu'elle sera remariée, si jamais Dieu lui envoie des enfants, je ne sais pas comment elle se résoudra à être mère de famille.

— Elle s'y résoudra tout comme une autre, interrompit le vicomte ; madame a le cœur si bien placé qu'elle ne peut pas ne point aimer ses enfants.

— Et puis, quand ce ne serait que par amour pqur leur père I Celui qui sera assez heureux pour obtenir de madafrie le sacrifice de sa chère liberté devra certainement être très -aimé d'elle. Alors quelle vie de délices que celle d'un pareil ménage I Je renoncerais dans ce cas à mon antipathie pour les enfants. C'est un avenir à en devenir fou.

— Il est bien rare de trouver dans un prince ces dispositions à la paternité ; je ne saurais vous dire, monseigneur, combien je partage votre opinion. Les enfants font le charme de l'existence.

Le marquis les regardait tous les deux attentivement, et un sourire d'inexprimable moquerie se dessina sur ses lèvres. Il se plaça sur sa chaise comme un homme qui s'établit à un spectacle amusant et se promet un plaisir infini. Madame de Maulieu acceptait les démonstrations des deux

rivaux avec un sang-froid admirable; elle ne tourna pas les yeux vers son cousin, probablement pour ne pas perdre le sérieux si difficile à conserver dans un semblable moment. La conversation dura une demi-heure sans que madame de Maulieu répondit autrement que par des signes de tête, et sans que le colonel quittât son attitude railleuse. Le prince s'en aperçut enfin.

— Monsieur de Sancerre, dit-il, vous ne semblez pas partager mon opinion et celle de monsieur. N'aimeriez-vous pas les enfants?

— Monseigneur, je suis encore si près de l'enfance que je craindrais de vous voir prendre ma réponse pour une personnalité personnelle.

— Est-ce que vous me gardez toujours rancune, et ne voyez-vous pas que l'envie seule me faisait parler? C'est un bien bel âge que le vôtre ! On ne connaît encore ni les regrets ni les déceptions, pas même celle de la fuite du temps.

— En vérité, ma cousine, ce souper a tout à fait un air de vepdredi-saint; ne sauriez-vous donc, avec votre charmant esprit, nous sortir de la morale et du sentiment? Fanfreluche nous regarde d'un air stupéfait; il ne nous reconnaît plus.

Depuis un instant le marquis tournait dans ses

doigts une petite boite d'or émaillée, et cette boîte attirait singulièrement l'attention de M. de Serlay. Il avait cherché à la bien examiner, mais la boite tournait toujours, et il était impossible d'en distinguer même laHforme; enfin, M. de Sancerre la posa sur la table en écoutant la réponse de la com-

— Sancerre, vous avez là une singulière idée : vous prenez du tabac dans une boite à mouches, dit le vicomte.

— Une boîte à mouches! Non, certainement; c'est une tabatière. Je la tiens de quelqu'un qui m'est très-cher.

— Vous en direz tout ce que vous voudrez. Passez-la-moi, et je vais vous convaincre que je ne me trompe pas.

La comtesse causant avec le prince ne faisait aucune attention à ce débat; on porta la boîte au vicomte.

— Ceci est \me boite à mouches, et la preuve, c'est qu'elle renferme un miroir et .deux petits compartiments intérieurs.

En prononçant ces mots le vicomte était trèsagité; il considérait attentivement chacun des ornements de la boîte, et rougissait de plus en plus.

Il l'ouvrit et n'y trouva ni miroir ni compartiments intérieurs.

— Êtes-vous certain maintenant que j'ai raison, et voulez-vous bien me rendre ma tabatière, s'il vous plaît!

— Pas encore ; il me vient un autre doute que je suis curieux d'éclaircir. Parlez-moi franchement : de qui tenez-vous ce bijou?

— Je ne vous le dirai certes pas, mon cher vicomte; il. me semble que vous n'avez aucun droit de me le demander.

— Plus que vous ne le pensez peut-être. Mais puisque vous ne voulez pas être franc, je le serai, moi. Cette boite ne vous appartient point.

— Ceci passe la plaisanterie, vicomte ; me prenez-vous pour un voleur?

— A peu près, car si l'on vous avait donné cette boîte, vous n'auriez pas manqué de la faire voir à tout Paris. Il faut que vous ayez eu quelque raison pour la cacher.

— Si je n'étais pas discret, je vous, fermerais la bouche à l'instant même.

— Et moi, je puis tout aussi facilement vous montrer mes titres de propreté ; ils sont là-dedans, ajouta le vicomte en frappant sur le couvercle.

— Les miens y sont aussi, et, quelque certains que puissent être les vôtres, ils ne sauraient valoir ceux-là.

— Prenons un arbitre.

-Qui?

— Monseigneur de Gumberland. Il gardera nos deux secrets ; il nous le jurera sur son honneur de prince.

— C'est-à-dire le secret d'un de nous deux, car il faut nécessairement que vous ou moi soyons dans Terreur. Pour mon compte Je me soumets d'avance au bon plaisir de monseigneur.

— Messieurs, interrompit la comtesse qui se troublait à vue d'œil, messieurs, cette discussion me semble de bien mauvais goût. Je puis vous la passer en qualité de cousine et d'amie, mais pourquoi faire intervenir monseigneur? Prenez-moi pour juge; je serai tout aussi impartiale et tout aussi discrète, et cela ne sortira pas de la famille.

— Non pas, madame, non pas, vous y mettriez de l'esprit de corps. Si monseigneur daigne y consentir, c'est à lui que nous nous en rapporterons.

— Montrez-moi au ifcoins l'objet en litige.

— Du tout! Il ne sortira de mes mains que pour

passer de celles de mylord dans celles du marquis. Le juge et les parties ont seules le droit de toucher aux pièces du procès.

— Eh bien ! messieurs, répliqua le prince, j'accepte, mais à une condition. Lorsqu'un prince du sang devient l'arbitre d'une affaire aussi importante, cela ne peut avoir lieu sans appareil. Rentrons au salon. Madame la comtesse sera l'avocat du vicomte de Serlay, Fanfreluche celui du marquis de Sancerre.

— Ces conditions sont acceptées, répondit gaiment la cgmtesse, à condition pourtant que les avocats auront une conférence secrète avec leurs clients.

— J'y consens, dit le marquis.

— Je m'y oppose, répliqua le vicomte. La cour me nomme un avocat d'office, je puis le récuser, je me défendrai moi-même.

— Messieurs, s'écria le prince, passons dans la salle des séances.

Les plaisanteries du vicomte avaient je ne sais quoi d'acerbe qui effraya madame de Maulieu ; elle s'approcha de lui et lui parla à Foreille, il se recula.

— Avocat, ne cherchez pas à me corrompre. Je

suis seul avec mon bon droit. J'attendrai les ordres de la cour pour le faire valoir, mais je n'ai pas besoin de secours étrangers.

Pendant ce temps le marquis disposait le fauteuil du président, les sièges des avocats et des parties belligérantes. Il plaça la maison de Fanfreluche à côté d'un pliant pour la comtesse, et en face deux tabourets qui figuraient la sellette. On affubla le prince d'un manteau doublé de fourrures qu'il avait laissé dans son carrosse, on mit sur un petit guéridon deux bougies, un verre d'eau sucrée, et la fameuse boîte que se disputaient les deux rivaux

— La séance est ouverte, dit gravement le prince.

— Je demande la parole sur un fait très-grave, s'écria le vicomte.

— Parlez.

— Les parties réclament le huis-clos pour l'examen des preuves.

— Le huis-clos est accordé. Maître Fanfreluche a la parole.

Le marquis sortit Fanfreluche de sa maison, Fassit sur le tapis, et, lui faisant faire la révérence, il lui présenta une gimbiette. Le bichon aboya.

— Ceci est très-concluant, ajouta monseigneur. A vous, monsieur le vicomte,

— Je n'ai absolument rien à dire que de prier le public de nous laisser le huis-clos pour les preuves, ainsi que Fa ordonné M. le président.

La comtesse se leva sans répondre et alla vers la cheminée. Elle tourna la tête et essaya de voir ce qui se passait, mais elle ne put y réussir. Elle paraissait visiblement inquiète.

— Cette boîte m'appartient, dit le vicomte à voix basse, voici mon portrait donné par moi à une femme que je dois épouser. La date et le nom y sont, et tout cela depuis quelques mois seulement. J'ignore comment ce bijou a passé entre les mains du marquis; mais je prie instamment monseigneur de ne point oublier qu'il a promis le secret le plus absolu.

M. de Serlay avait fait jouer un ressort dans le couvercle de la boîte. Le prince, en reconnaissant le portrait et en lisant l'inscription fit un mouvement de surprise qui ressemblait presque à de la douleur. Il regarda un instant la tabatière sans rien ajouter.

— Ces preuves sont très bonnes, monsieur, répondit-il froidement; il faut voir maintenant celles de M. de Sancerre.

Le marquis approcha.

— La personne, dont le portrait est ici, dit-il en montrant le double fond de la boîte, avait égaré ce joujou chez une noble princesse, où nous allons tous les deux fort souvent. Un enfant me Ta remis. Je l'ai rapporté à la belle dame. Il s'est trouvé justement à cette époque que j'avais découvert certain secret de cette belle dame ; ce secret* pouvait lui faire manquer une afiaire de la plus haute importance ; elle acheta ma discrétion comme on achète celle d'un jeune homme de mon âge... en me donnant un secret de plus à garder, et... ce portrait m'est resté comme... souvenir.

A son tour, le marquis fit jouer un ressort, et un charmant médaillon de femme s'offrît à la vue du prince, dont l'émotion devint si forte alors qu'il laissa tomber ses bras dans l'attitude d'un homme désespéré.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura-t-il, cela est-il bien possible !

M. de Sancerre se retira en arrière par respect. 11 se fit un grand silence : chacun attendit la décision du prince, qui semblait se recueillir. , — Messieurs, dit-il enfin, après un effort pénible, les titres de M. le vicomte de Serlay sont les

meilleurs, M. le marquis de Sancerre n'a rien à prétendre ; mais le véritable propriétaire de la boite est madame la comtesse de Maulieu; c'est donc à elle que je vais la remettre, en déboutant les parties de leurs plaintes.

M. le duc de Cumberland "se leva, s'approcha de madame de Maulieu, lui présenta la tabatière, qu'elle reçut Nd'une main tremblante, en .faisant la révérence et sans prononcer une parole.

— Il est tard, continua le prince ; je vous demande, madame, la permission de me retirer. Messieurs, j'espère que vqus n'en appellerez pas de l'arrêt de votre juge.

Il y avait quelque chose de si glacial, de si hautain, dans la tenue de M. le duc de Cumberland, que chacun en fut impressionné. On se remit pourtant en cercle en laissant tomber la conversation ; les interlocuteurs paraissaient occupés d'autre chose. Au même instant un laquais apporta une lettré; en reconnaissant l'écriture, la comtesse l'ouvrit précipitamment; elle était seule avec le vicomte et M. de Sancerre. Cette lettre contenait ces mots :

* « Vous comprenez que tout est fini entre nous,

madame ; vous comprenez que j'ai vu les deux portraits, que j'ai lu les deux inscriptions. Les confidences de vos deux adorateurs m'ont révélé une double infamie. J'aurais pu me venger en proclamant tout haut ce que Ton m'avait appris; heureusement, je me suis rappelé que, ce qu'il ne doit plus à une femme perfide, un gentilhomme se le doit à lui-même : j'ai gardé le silence. Épousez donc le vicomte de Serlay, et tâchez, si vous le pouvez, de redevenir digne de l'affection d'un honnête homme. Je ne vous reverrai jamais. Vous avez brisé mon cœur; je vous le pardonne, et je vous oublierai.

a Henri-Frédéric. »

Lorsque la comtesse eut mis la lettre dans sa poche, le vicomte, qui attendait impatiemment la fin de cette lecture, lui demanda une minute d'attention.

— Votre cousin n'est pas de trop, madame, et c'est devant lui que je sollicité l'explication que j'ai droit d'attendre de vous. Que signifie ce qui s'est passé ce soir? Je vous avais donné cette boite : comment se trouve-t-elle appartenir | M. de Sancerre?

— C'est à moi de vous répondre, vicomte, car c'est moi qui suis le seul coupable. Cette boite^a été perdue par ma cousine en faisant son service chez la princesse. Marie, la jeune sauvage, Ta trouvée; je l'ai prise à Marie, et, sans m'informer du nom du propriétaire, je me la suis attribuée. Sur ces entrefaites, une dame qui m'honorait de ses bontés, m'a donné son portrait. J'ai fait mettre ce portrait dans le double fond, ignorant parfaitement que le couvercle en renfermât déjà un autre, je vous assure. Le prince Henri avait des prétentions sur cette même personne; voilà ce qui a causé sa colère lorsqu'il a reconnu ses traits et surtout l'inscription:

« A mon aimable et bien-aimé Sancerre, le 28 décembre 1769. »

C'est aussi la raison qui nous a enlevé la présence de Son Altesse Royale ; elle a été d'assez bon goût pour ne pas se fâcher, néanmoins, mais la présence d'un rival lui a paru impossible à supporter.

— Je vous remercie mille fois, mon cher marquis ; vous m'ôtez du cœur un poids mortel. Je comprends tout maintenant. Me pardonnerez-

vous, madame, et par combien de larmes pourrai-je expier mes soupçons! Je me mets à vos genoux, j'avoue mes torts, et j'en attends le châtiment.

La comtesse avait à peine écouté ces paroles; distraite et préoccupée, elle semblait prête à prendre une détermination importante. Tout à coup, au lieu des reproches auxquels il s'attendait, M. de Serlay la vit sourire.

— Vous êtes heureux, monsieur, que ce soit aujourd'hui le vendredi-saint, sans cela nous resterions brouillés au moins quinze jours. Mais dans cette semaine consacrée, il faut pratiquer l'oubli des injures. Sancerre, vous avez été fort étourdi, et vous, vicomte, très-injustement jaloux. Eh bien! d'abord, mon cousin, le bijou funeste, cause de tout ce tapage, sera anéanti. Vous y perdrez l'image de votre infante, ce sera votre punition. D'ailleurs, n'est-elle pas dans votre pensée?Monsieur de Serlay, cette leçon doit nous apprendre à nous défier de tout, même du hasard; elle me rend raisonnable. Je vous ai fait attendre trop longtemps mon consentement, je vous l'accorde. Je sais combien il serait facile de nous séparer, et je ne veux plus retarder un bonheur que nous pourrions si aisément per-

dre. Voici ma main. J'y mets une seule condition : c'est que nous quitterons la cour, que le mariage se fera dans ma terre de Normandie, et qu'ensuite nous voyagerons deux ans sans revenir à Versailles, Y consentez-vous?

— Si j'y consens ! Mais n'est-ce pas le plus cher de mes vœux? ne vous ai-je pas priée à mains jointes pour obtenir ce que vous m'offrez aujourd'hui? Je vais donner dès ce soir ma démission à Madame Louise, vous en ferez autant, et nous partirons. Mon Dieu ! quelle joie 1

— Ma cousine, recevez mon compliment, vous prenez le bon parti ; j'avais toujours pensé que vous étiez une femme d'e&prit. Je vous laisse avec votre heureux prétendu; mais vous ne fuirez pas sans m'avoir dit adieu. Vous me devez bien cela, car sans mon secours vous en seriez encore aux hésitations. '.

— Aussi nous vous élèverons un temple. Mais excusez-moi si je change vos projets; le vicomte va, au contraire, nous laisser ensemble. J'ai à vous charger de différentes communications pour M. votre père ; c'est mon plus proche parent, et je ne saurais lui montrer trop d'égards. Bonne nuit, vicomte ; venez demain à l'heure qui vous

plaira; nous prendrons nos derniers arrangements.

M. de Serlay, ivre de bonheur et d'amour, baisa la main de la comtesse, la remercia mille et mille fois de ses bontés, et enfin la quitta, non sans avoir encore répété les serments les plus passionnés de l'aimer toujours. Madame de Maulieu écouta en silence le bruit des portes qui se fermaient, jusqu'à ce que la grille du jardin, en tournant sur ses gonds et le roulement du carrosse de son futur mari lui eussent assuré qu'il ne pouvait plus l'entendre. Alors elle regarda le marquis d'un air de souveraine offensée, et lui dit :

— Convenez, Sancerre, que, pour un jeune homme de votre âge, voici une intrigue convenablement filée, et convenez aussi que vous ne vous attendiez pas au dénoûment?

— Je conviendrai de ce qu'il vous plaira, madame, . excepté d'avoir été surpris de la moindre chose en tout ceci. Je connaissais mes acteurs et je savais ce dont ils étaient capables.

— Vous avouez donc que rien n'est arrivé ce soir que de votre volonté?

— Je m'en glorifie, et vous devez m'en savoir gré.

— Vous savoir gré de détruire mes plus chères espérances, de me blesser jusqu'au fond "du cœur!

— Est-ce que vous étiez bien sûre de devenir duchesse de Cumberland ?

— Il me l'avait juré hier, et vous n'ignorez pas le respect qu'il a pour sa parole.

— Il n'aurait pas été le maître de la tenir ; le roi d'Angleterre eût refusé son consentement; on aurait intéressé notre cour, votre famille, à empêcher cette mésalliance; on vous aurait enfermée peut-être, à Ghelles ou je ne sais où. C'était impossible. Je vous ai rendu un service, vous dis-je. J'ai brusqué un dénoûment que vous n'auriez jamais pu conduire jusqu'au bout sans malheur. Vous allez épouser le vicomte; c'est votre fait : une bonne pâte de mari. Chacun vous en louera, et vous aurez l'honneur d'avoir subjugué le prince par-dessus le marché.

— Fort bien. Et maintenant peut-on savoir le motif de votre belle conduite?

— Un autre vous avouerait en se faisant beaucoup prier que c'est l'amour et la jalousie, moi je ne mentirai pas : c'est tout bonnement une vengeance.

— Et de quoi? 11 y a des cas où la vengeance est de l'ingratitude.

— Ma chère cousine, ne vous fâchez point ; voici la vérité. Je n'ai jamais été amoureux de vous, je le confesse humblement et je vous conjure de m'excuser : ma nature est de ne devenir amoureux de personne. Toute séduisante que vous soyez, je n'ai vu en vous qu'un joli joujou : j'ai joué, c'est de mon âge. Longtemps dupe de vos cajoleries, j'ai longtemps cru faire ma volonté, lorsque je faisais la vôtre. Un jour le maréchal de Richelieu m'ouvrit les yeux sur ma position; il me représenta que je vous servais d'appât pour attirer et repousser alternativement M. le duc de Cumberland. Une fois prévenu, il ne m'en fallut pas davantage ; je résolus qu'à votre tour vous m'obéiriez et que je serais l'arbitre de votre destin. Le hasard me donna les moyens, mon génie a fait le reste, et vous en êtes où j'ai jugé convenable de vous conduire. Voilà tout.

— Et c'est assez 1 reprit la comtesse qui avait écouté ce récit le bras sur son genou croisé et la main devant sa bouche, ce qui lui donnait un air mutin à faire damner un ermite. Au fait, vous pourriez ne pas avpir tort. Le vicomte vaut mieux

comme mari que ce langoureux Anglais; nous réunirons à nous deux six cent mille livres de rente. Qui sait si mon royal beau-frère m'en aurait accordé autant?

Madame de Maulieu se mit à se promener dans le salon en s'anîmant à mesure qu'elle parlait.

— Et il croit que je suis au désespoir, ce beau prince! Oh! je lui ferai bien voir que de nous deux ce n'est pas moi qui regrette. Je vais répondre à sa lettre, et après il n'en doutera plus.

« Monseigneur,

» Vous m'avez souhaité de si bonne grâce une heureuse chance, que je me croirais coupable en ne vous faisant point part de la réalisation de vos vœux et des miens. J'épouse M. de Serlay et je me regarde comme très-privilégiée d'être appelée à, embellir la vie d'un honnête homme. C'est sans aucune arrière-pensée que je quitte la cour. Pendant mon veuvage ^e me suis tfmusée des brillants papillons qui s'y rencontrent; j'ai ri des plus habiles, .j'ai joué les spts, je les ai trompés tous. C'était bien aisé! Je n'eus jamais qu'un seul désir et qu'un seul amour dans le cœur; cet amour

obtient aujourd'hui sa récompense. Puissiez-vous, monseigneur, arriver aussi doucement au port ! Je ne sais quand j'aurai l'honneur de vous revoir; j'ai mille affaires jusqu'à mon départ, et il me tarde d'ensevelir mon trésor de félicité loin de ceux qui me l'envieraient et surtout de ceux qui ne peuvent la comprendre.

» J'ai l'honneur, etc.

» Comtesse de Maulieu. »

— Qu'il la montre, cette lettre, s'il le veut. Mon cousin, notre honneur est sauf.., et ma vertu aussi!

— Oh! quant à ce dernier chapitre, madame la comtesse, vous n'en devez encore compte qu'à Dieu.

— Maintenant ma démission, et tout sera fini. Sancerre , vous avez voulu me punir et vous m'avez récompensée. Aussi bien je trouve Versailles triste et ennuyeux. Je veux voyager, et pour cela il me fallait un mari. Vous êtes un vrai serpent, monsieur le colonel, Vous avez autant d'esprit et de malice que Voltaire. Quant au cœur, vous avouez de si bonne foi que vous n'en avez point....

MADTAME LOUISE DE FRANCE v 481

— Le cœur ne s'avoue pas, il se prouve, et j'ai bien des années devant moi pour ces preuves-là. Adieu, belle des belles. Que va deveitfr le trône dont vous descendez? qui l'occupera après vous? Puissiez-vous ne pas être comme tous les rois déchus : ils regrettent la couronne, et la couronne ne veux plus d'eux lorsqu'ils l'ont quittée. Adieu. Vous êtes une adorable femme de n'avoir point de rancune!

Lorsque le colonel eut fermé la porte de l'appartement, la comtesse prit la boîte et la regarda dans tous les sens. Puis1 elle fit jouer le ressort du couvercle et lut tout haut :

a A MA BIEN-AIMÉE DlANE, «t 28 décembre 1769. »

— Le même jour 1 cela est drôle ! il a beau dire, cet enfant, il a été très-amoureux de moi ; on ne se venge que quand on aime. Je ne serai pas duchesse ; c'est un tnalheur. Personne ne saura que je l'ai tenté ; chacun pensera que j'ai repoussé le prince; les rieurs seront pour moi. Mais décidément ce petit Sancerre est le plus joli lutin que je

connaisse.

itt MADAME LOUISE DE FRANCE

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