LE PERE ET LA PILL
Le lundi de Pâques, à dix heures du soir, Madame Louise était assise dans sa chambre à coucher; déjà déshabillée pour la- nuit, elle donnait à Marie une leçon de lecture. Cette enfant écoutait les avis de sa protectrice; elle les retenait tous avec une merveilleuse facilité, et l'exprimait parfaitement en français, malgré le peu de temps qui s'était écoulé depuis son arrivée à Versailles. Madame semblait triste ; son long regard seu portait alternativement sur la jeune fille et sur les lambris de son appartement. Une larme coula (Je ses yeux et tomba sur le livre de Marie ; l'enfant prit la main de la princesse, sans ajouter un mot, mais ce geste était tout un discours ; il montrait à la fois tant de dévoûment et de douleur qu'il était impossible de n'en pas être touché.Tout à coup on gratta à la porte.
— Que me veut-on? s'écria Madame Louise en s'essuyant vivement le visage.
— Madame, M. le marquis de Sancerre demande à voir Madame pour une affaire relative à Sa Majesté, et qui ne souffre point de retard, dit M. le marquis.
— Qu'il m'attende dans mon oratoire, je vais m'y rendre, et vous, madame Ivon, venez me passer un déshabillé.
La femme de chambre obéit ; la princesse, troublée et inquiète, se hâta de prendre un costume négligé et entra dans son oratoire. Le jeune colonel lui démanda pardon de l'avoir dérangée à cette heure et s'excusa sur la lettre qu'il venait de recevoir.
— Quelle lettre donc, Sancerre ?
— La voici, Madame, et voici celle qui l'accompagnait. Si Madame veut lire, elle verra que je n'ai pu me dispenser de lui parler ce soir/
Madame lut :
a Monsieur le marquis,
» On dit que vous êtes le filleul de Madame Louise, que vous la voyez à toutes les heures. Por-
m MADAME LOUISE DE FRANCE
tez-lui donc ce soir même la lettre ci-jointe ; pensez qu'il s'agit du roi, et qu'il y va de la vie ou de la mort. »
— Mon Dieu! mon Dieu! sauvez le roi! s'écria Madame. Que renferme cette lettre ?
Elle la décacheta et n'y trouva que ces mots :
«Madame,
» Vous êtes un ange ; il n'y a que vous qui puissiez empêcher un grand malheur. Prévenez le roi, à quelque' heure de la nuit que cela soit; il doit être assassiné demain matin. »
— Je vais le voir, j'y vais, j'y cours! Sancerre, hélas 1 vous savez mieux que moi où je trouverai mon père à cette heure.
— Chez lui, Madame ; madame Dubarry est à Luciennes, le roi n'est donc point dans les petits appartements. Si Madame veut écrire, je porterai sa lettre à l'instant.
— J'irai moi-même chez le roi; faute d'un écuyer plus convenable, vous m'accompagnerez, pauvre enfant 1 Ne perdons pas une minute, il est déjà trop tard. Oh ! je l'avais toujours craint.
Le marquis suivit la princesse dans les longs corridors et les nombreux passages qui séparaient son appartement de celui de Louis XV. (Tétait la première fois que la fille se rendait chez le père à cette heure, et il ne fallait rien moins qu'une circonstance aussi importante pour lui faire ainsi oublier l'étiquette. En arrivant à la dernière antichambre la princesse dit à l'huissier de service :
— Annoncez au roi que Madame Louise désire lui parler sur-le-champ , pour une affaire de la plus haute importance. Je me nomme, ajouta-t-elle à son compagnon; ce brave homme ne me reconnaîtrait pas ainsi vêtue.
L'huissier ouvrit les battants et introduisit Madame dans le cabinet çlu roi, où il n'y avait personne; le marquis resta, dans le salon d'attente. Après quelques minutes, l'huissier rentra tout embarrassé et apprit à Son Altesse Royale que Sa Majesté n'était pas dans les grands appartements, et que d'ailleurs elle avait donné ordre de n'admettre absolument personne, « pas même madame la comtesse, » ajouta cet homme en baissant les yeux.
— N'importe, annoncez-moi, monsieur; ce que j'ai à dire ne doit pas être différé d'une minute.
— Je ne puis, Madame ; M. le premier gentilhomme même n'arriverait pas jusqu'à Sa Majesté.
— Eh bien ! j'y arriverai , moi ! Savez-vous où est le roi?
— Oui... Madame.
— Alors conduisez - moi à l'instant. Si le roi blâme quelqu'un ce sera moi, et non pas vous. Marchons.
— Cela est impossible, Madartie. Que Madame m'excuse ; je serais perdu si je désobéissais aux ordres du roi ; on m'ôterait ma place, et c'est ma seule ressource. Et puis, Madame ne peut pas aller là.
— Je le veux, je le veux! Si vous refusez de m'obéir, je vous rends responsable des malheurs qui peuvent en résulter ; d'ailleurs, je vous répète que je le veux.
— Alors j'obéis, Madame; mais Madame me promet de garder le secret ?
— Je vous le jure; marchez... et ne craignez rien.
Ils s'engagèrent dans un labyrinthe dé galeries assez peu éclairées, où ils rencontrèrent seulement quelques gens de service, qui s'éloignèrent à leur aspect sans leur adresser une question.
Madame Louise avait rabattu sur son visage, le coqueluehon de sa baigneuse, nul ne la reconnut. Ils distinguèrent bientôt un bruit de voix, de joyeux rires, de ekoquements de verres. Arrivés à une porte près de laquelle les cris se faisaient plus particulièrement entendre, l'huissier frappa d'une manière inaccoutumée. On ne répondit pas, il ouvrit.
— Madame veut-elle entrer ? Maintenant elle seule peut parvenir jusqu'au roi ; de ce salon voisin elle observera tout. Il nous est expressément défendu de pénétrer sans ordre dans la salle à manger des petits appartements. Si Madame veut attendre , Sa Majesté viendra peut-être se reposer ici. J'ai fait ce que j'ai pu, je me suis exposé à tout pour servir Madame ; j'espère qu'elle voudra bien se le rappeler lorsqu'il en sera temps.
— C'est bien I Sortez !
Demeurée seule, Madame Louise jeta les yeux sur les étranges objets dont elle était entourée. Tout en ce lieu respirait la volupté, tout apportait à l'âme des pensées d'amour et de plaisir, et la pieuse princesse rougit en se sentant arriver au cœur mille, sensations nouvelles. Une lampe d'aï-
bâtre, suspendue au plafond, répandait un jour voilé sur les tapis, sur les meubles de ce palais cTArmtde; des tableaux à demi licencieux couvraient les lambris; des fleurs et des parfums exhalaient une odeur enivrante. La chaste fille de Louis XV n'avait rien rêvé, rien imaginé de semblable; sa surprise égala sa frayeur ; elle se croyait sous le poids d'un songe. La voix de son père, qui se fit entendre tout à coup, lui rappela l'endroit où elle se trouvait et ce qu'elle y était venue faire.
— Messieurs, disait-il, à la santé de la belle Joséphine !
— Sire, interrompit une autre voix qui la fit frissonner dans tout son corps, c'est à moi de porter cette santé, puisque la belle Joséphine m'a choisi pour son chevalier, malgré votre noble couronne.
Des cris inintelligibles répondirent à ces mots ; il sembla à Madame Louise que mille démons hurlaient à ses oreilles. Hors d'elle-même, elle se laissa tomber à genoux. La seconde voix qu'elle avait reconnue, c'était celle de M. le duc de Cumberland ! De ce moment, et malgré elle, la princesse écouta. Ce qu'elle entendit, ce qu'il lui fut possible de comprendre de l'étrange conversation
des convives, je ne le répéterai pas ; mais c'était quelque chose de si douloureux, de si horrible pour son cœur, qu'elle ne put contenir ses larmes, et que bientôt elle éclata en sanglots, les mains ■ jointes, toujours agenouillée, n'ayant même plus la force de prier.
Elle resta une heure de la sorte ; ne se souvenant de rien, oubliant jusqu'au danger de son père, forcée de prêter son attention à des paroles qui la pénétraient comme autant de pointes acérées, éperdue, succombant sous le poids de cette souffrance nouvelle et inouïe ; elle perdit presque entièrement connaissance.
Tout à coup la porte qui la séparait de la salle à manger s'ouvrit; un homme entra.... c'était le roil
Il paraissait triste et fatigué; son front chargé de nuages, sa démarche incertaine, lui donnaient l'apparence d'un vieillard ennuyé de ce qui l'entoure plutôt que d'un joyeux convive. Il s'essuya le visage et poussa un long soupir de découragement. Il vit en ce moment la princesse, dont* le coqueluchon cachait toujours les traits, et dont les sanglots à demi étouffés parvinrent jusqu'à lui ; elle ne s'était
pas aperçue de son entrée. Il courut à elle, con-
vaincu que cette douleur n'était qu'une feinte et qu'on lui avait adroitement ménagé une surprise en le mettant en face de quelque nouvelle beauté.
— Qu'avez-vous, madame? s'écria-t-il en cherchant à la relever. Ne savez-vous pas que vous êtes ici chez le roi de France, et que vos larmes trouveront un vengeur?
La princesse ne le reconnut pas et ne comprit point ce qu'il lui disait; elle resta dans la même position. Le roi commença à s'en étonner.
— Relevez-vous, madame, ou dites-moi qui vous êtes, ce que vous me demandez.
Même silence. Le roi, impatient, repoussa la baigneuse et découvrit le visage de Madame, sa fille, pâle comme un spectre, baignée de pleurs, le regardant sans le voir, enfin dans un état voisin de la folie.
— Louise! s'écria-t-il, Louise! qu'avez-votts? que me voulez-vous?
— 0 mon père, mon père! répondit la princesse revenue à elle-même et se jetant dans ses bras.
— Que vous est-il arrivé? Vous m'inquiétez vivement.
— Je venais vous sauver, mon père ! Prenez garde
à ceux qui vous entourent, ne sortez pas..., vous devez être assassiné.
— Quelle folie !
— Ne méprisez point cet avis, Sire. 11 y a tant de mécontents! il peut se trouver un second Damiens.
— Qui vous a prévenue ?
— Un biUét anonytae que voici.
— Et c'est d'après cette autorité que vous bravez mes ordres, que vous osez pénétrer dans cet appartement lorsque j'en ai défendu l'accès à tout le monde? Ce n'est pas votre place ici, Madame.
— Est-ce donc la vôtre, Sire? Est-ce celle du roi de France dans le moment où nous vivons? Aussi bien depuis longtemps je cherche une occasion de vous parler; autant celle-ci qu'une autre. Faites attention à ce que je vais vous dire, car mon avenir et le vôtre peut-être en dépendent. J'ai reçu ce soir le dernier coup ; mon cœur est brisé, rien ne doit
v plus m'arrêter à présent.
— prenez garde, Louise ! le lieu et l'heure sont mal choisis pour des remontrances; l'accompagnement fait à vos saintes paroles par le cliquetis des bouteilles et les joyeux propos vous donnera
des distractions. Nous reprendrons cela ailleurs. ... demain....
Il fit un pas vers la porte.
— Sire, au nom de ma sainte mère, qui est morte ! au nom de mon frère, qui est dans le ciel, écoutez-moi!
— Je ne puis, je ne puis, mon enfant ; d'ailleurs vous n'êtes pas en état de causer séAeusement ; il faut vous remettre, vous soigner. Rentrez chez vous. Cette émotion me touche , elle prouve que vous m'aimez; mais à présent,- laissez-moi, nous nous reverrons. Soyez tranquille, je ne cours aucuns dangers.
— Non, Sire, non, vous ne me quitterez point avant de m'avoir écoutée. Vous ne retournerez pas auprès de vos flatteurs, de ces vils courtisans qui vous perdent, sans savoir ce que votre fille a résolu pour vous sauver, vous et la France. Vous ne me quitterez pas, ou vous marcherez sur mon corps !
Et elle se plaça debout devant la porte, une main sur la clef, l'autre étendue en suppliante vers son père. Le roi, à cet aspect, se laissa tomber sur un sopha en murmurant avec humeur :
— Eh bien! expliquez-vous, et que cela ait un terme.
En ce moment un éclat de la voix de M. le duc deGumberland arriva clair et perçant comme si un écho l'eût répété.
— Voilà, Sire, ce que vous laissez dire ici, dans ce royal palais, souillé par tant de gens infâmes, par tant de lâches actions ! vous qui êtes né si bon et si noble, vous que tout un peuple a couronné du nom de Bien-Aimé! 0 mon père! pardonnez -moi l'audace de mes conseils : vous n'êtes pas heureux et vous n'êtes plus grand, vous vous endormez sur le bord d'un abîme. Cet abîme nous engloutira tous, je le sais, et qeux qui vous y auront entraîné seront les premiers à vous couvrir de boue en vous répétant que vous l'avez voulu !
— Vous parlez politique à merveille, Madame, je vous ferai entrer au ministère, répliqua Louis XV avec un sourire contraint.
— Je parle avec mon cœur et avec ma raison, Sire, je parle sous l'inspiration de Dieu. Vous avez reçu de votre glorieux aïeul un beau royaume; votre minorité a commencé ses malheurs, votre âge mûr les a continués, votre vieillesse les achève. Dans toutes ces calamités vous n'avez d'autre tort que votre faiblesse et votre insouciance. Encore une fois, pardonnez-moi ces mots ; car vous aimez votre
peuple, vous voulez le bien de tous. Vous ne voyez pas l'avenir, l'avenir effrayant qui se prépare. La licence des mœurs de la cour est descendue dans toutes les classes; le mal est devenu si commun qu'il a presque perdu son infamie. Vous êtes entouré d'hommes libertins et irréligieux qui vous font oublier les plus augustes de vos devoirs. Votre affection pour une femme dégradée a éloigné de vous votre famille, a inspiré le mépris aux étrangers. Les âmes pieuses prient et gémissent, le vice porte la tête haute, et tous ces maux retombent sur vous, qui les tolérez. Le peuple, que vous avez laissé pervertir, se révoltera contre les vieilles institutions de la monarchie; il se lèverait demandera plus de licence encore. Je sais que dans votre intérieur, pour vous engager à une démarche qui perdra l'État, on vous montre le sort de Charles Ier d'Angleterre comme une suite de votre résistance aux volontés de vos tyrans. Ce sont eux qui vous conduiront à l'échafaud si vous les suivez, Sire ; ce sont eux qui appelleront sur vous et sur la France la colère du ciel. Je vous dis la vérité; c'est la première fois peut-être qu'elle vous parvient sans déguisement. Excusez-moi, mon père, je vous aime tant!
Elle se jeta aux genoux du roi en les baisant, Louis XV l'embrassa sans répondre une parole.
-^ Maintenant, Sire, j'ai une conviction : c'est que je suis appelée à sauver vous et la France; c'est que nos misères voulaient une victime, et que cette victime c'est moi. Depuis mon enfance Dieu a manifesté ses desseins sur ma vie : il m'avait créée belle, il détruisit son ouvrage ; ma taille contrefaite ne me permit aucun des bonheurs de la femme. Mes sœurs, comblées des dons de la nature, ont eu une jeunesse florissante et gaie, et moi, vous le savez, j'ai vécu dans la retraite, j'ai fui le monde, j'ai prié! car dans* ce corps faible et disgracieux il y a une âme aimante, une âme qui s'est enrichie de tous les trésors que ma beauté avait perdus. Je n'ai plus vécu que par le cœur; j'ai passé mes jours et mes nuits à demander le bonheur des autres et à offrir le mien en holocauste. Dieu m'a cruellement éprouvée, et il a accepté ce sacrifice. Lorsqu'une fille de France se sera consacrée à lui et aura refoulé aux pieds les grandeurs pour racheter les iniquités de ses proches et de son siècle, il retiendra sa foudre ; il se contentera de cette immolation et il tournera de nouveau un œil favorable sur vous.
— Que signifient ces paroles, ma fille? Je ne vous comprends pas.
— Elles signifient, Sire, que je viens demander au roi la permission d'entrer aux Carmélites, et que je supplie mon père de me donner sa bénédiction,
— Que dites-vous, Louise ! Est-il possible ? aux Carmélites 1 Vous y mourriez bien vite, mon enfant chérie, vous ne supporteriez pas les austérités de cet ordre ; d'ailleurs, je ne veux pas que vous me quittiez.
— Dieu le veut, Sire ! et il est plus puissant que vous. Ces austérités qui vous effrayent, je les connais, je les pratique. Regardez (et elle entr'ouvrit sa robe) : voici la chemise de crin des fillçs de sainte Thérèse ; voici le cilice de la pénitence. Il y a longtemps déjà que je m'essaye à ce divin état d'épouse du Christ; vous voyez bien que je n'en suis pas morte.
— Vous avez tort, Louise, ne songez plus à cela. Je vous le répète, vous ne me quitterez pas.
— Vous me refusez ! Faut- il vous dévoiler toute ma misère? Quand vous saurez ce que je souffre, vous aurez pitié de moi, n'est-ce pas? Apprenez
donc ce que nulle créature humaine ne sait ni ne soupçonne : apprenez donc que cette pureté d'âme sur laquelle vous vous appuyez s'est ternie ; apprenez que j'ai nourri un sentiment coupable, que j'ai accueilli , adoré l'image d'un homme dans mon cœur.
— Et qui donc, Madame, s'il vous plait?
— Celui qui est là, celui qui tout à l'heure me faisait rougir par ses propos, c'est celui-là que j'aime; cet être avili et méprisable, c'est celui-là que j'aime!
— Le duc de Cumberland ?
— Oui, un hérétique, un étranger, un débauché, c'est celui-là que j'aime. Croyez-vous que j'aie assez souffert?
— Mais, chère fille, il peut renoncer à son hérésie, et alors....
— Et alors il m'épouserait peut-être, mais il ne m'aimerait pas. Vous oubliez donc que je suis bossue ! Et puis, on ne peut, on ne doit offrir une fille de France à personne. Il ne songe point à moi, vous voyez la vie qu'il mène ! Depuis dix-huit mois, sous mes yeux, il s'occupe de madame de Maulieu, une de mes femmes, ajouta-t-elle avec un geste de mépris. Maintenant il ne trouve pas que ce soit
assez ! Il m'a sauvé la vie, Sire, vous ne l'avez point oublié; ce jour-là il se jeta pour moi sous le car-" rosse de mes sœurs, ce jour là où je fus si heureuse de lui devoir l'existence. Ohl je l'ai bien pleuré, ce jour, car je me laissai entraîner par ma passion, je voulus à tout prix qu'il me regardât, qu'il m'accordât un éloge, je cherchai à briller à ses yeux du seul charme que je possède, de ma hardiesse. Ce fut une faute que de cruelles pénitences expièrent! Je le méprise et je l'aime, comprenez-vous cela, mon père I Je mourrai plutôt que de l'avouer à un autre qu'à vous. J'ai enduré les tortures de la jalousie, j'ai dévoré mes larmes, j'ai jeûné, j'ai macéré ma chair, l'amour a été plus fort, il a survécu à tout, il est là dans mon sein, il me brûle; je n'ai qu'un refuge contre lui, le cloître. Oh ! laissez-moi le chercher, mon père, si vous m'aimez ! laissez-moi le chercher.
— Ma fille, ma Louise, vous me faites un mal affreux. Cela ne se peut pas, cela est sans exemple dans les personnes de votre rang. Vous vous en repentirez plus tard. Si vous voulez absolument vous retirer de la cour, je vous donnerai une abbaye, à votre choix, la plus belle du royaume/Mais nous . ne serons pas séparés entièrement, vous viendrez à
Versailles, vous édifierez le monde par votre vertu, cela suffit pour votre repos, et cela ne troublera pas le mien.
— Non, non, Sire, pour votre âme, pour la sienne, il faut ma vie. Dieu vous pardonnera vos fautes et il le rappellera à lui, en échange de ce que je lui offre. Dans l'asile que vous m'indiquez, je serais comme dans ce salon, les cris des orgies, les bruits du siècle arriveraient jusqu'à moi, je regretterais peut-être, je souffrirais certainement. Au couvent, je serai seule ayec Dieu et l'avenir, le passé s'effacera. Je ne veux point d'abbaye, je ne veux point de distinctions, et je choisis la maison la plus pauvre que possèdent ces saintes filles, celles deSaint- Denis, près du tombeau de ma mère, de mon frère ! . . .
— Et du mien, Louise ! Vous l'avez dit, je ne suis pas heureux. Ce que vous me représentiez tout à l'heure, je le sais; ce tableau que vous m'avez mis sous les yeux, je le connais; je sens la pente qui m'entraîne et je n'ai pas le courage de m'arréter. Avant tout, je veux la paix avec ce qui m'entoure. Ils me tourmentent pour ces parlements, je céderai peut-être! Mon enfant, vous voyez que j'ai besoin de consolations, et vous persistez à me fuir, vous m'abandonnez !
— Non, mon père, je vais où Dieu m'appelle, pour vous et pour cet homme. Votre puissance doit se briser contre la sienne. N'hésitez pas, ordonnez mon départ : vous reposerez votre pensée sur moi, vous songerez que je suis au port et que je prie pour vousl L'avertissement que je vous ai donné, Sire, ne le perdez pas de vue. Maintenant que vous êtes prévenu, il sera facile d'éviter un malheur, mais je tremble, Sire, je tremble. ...
Le roi mit sa tête dans ses mains et fondit en larmes. Ainsi que je l'ai dit, Madame Louise était de tous ses enfants celui qu'il aimait le plus. La princesse respecta sa douleur et resta agenouillée devant lui, attendant sa décision. Pendant ce silence, le bruit de la pièce voisine redoublaif. La voix qui dominait les autres était toujours celle de M. le duc de Cumberland.
— Encore ! murmura Madame Louise. Mon Dieul mon Dieu ! chassez cette image !
Le roi se leva.
— Ma fille, dit-il, vous êtes libre, je ne m'oppose plus à votre volonté, à celle de Dieu; allez où votre vocation vous conduit. Je vous bénis comme père, je vous approuve comme roi. Le ciel vous protège et vous donne du courage 1 Je sais «e que c'est
qu'une souffrance de cœur, je sais ce que c'est que d'aimer et de mépriser ce qu'on aime. Le mépris brise les amitiés, mais il ne détruit pas l'amour. Adieu, je vous plains, je vous chéris et je vous admire.
Il fit un geste de la main et ouvrant vivement la porte, il rentra dans la salle du festin. Sa physionomie sombre, sa pâleur frappèrent tous les assistants, qui se tinrent debout en l'apercevant.
— Messieurs, dit-il, Madame Louise de France entre dans trois jours aux Carmélites de Saint- , Denis.
Il ne se fit aucune réponse ; les convives se dispersèrent. Ils sentirent tous cette douleur de père et la respectèrent. Le roi demeura seul, les coudes appuyés sur la table, au milieu de débris de toutes sortes. Personne n'osa le déranger et le grand jour le surprit dans cette attitude.
Madame Louise traversa de nouveau les passages qu'elle avait parcourus. Elle revint à la pièce où l'attendait M. de Sancerre. Elle ne lui parla pas, tant elle était émue. Mais arrivée à la porte de son appartement, elle lui donna sa main à baiser.
— Sancerre, lui dit-elle à voix basse, je vous re verrai demain.
Rentrée chez elle, elle écrivit à madame de Rupelmonde :
« Je sais maintenant ce que vous avez souffert, ma sœur; comme vous, j'ai assisté à une orgie; comme vous, je méprise ce que j'aime ; comme vous, je retourne à Dieu, seul refuge d'une âme brisée. Priez pour moi ; dans trois jours je serai aussi comme vous une fille de Sainte-Thérèse. »
La princesse cacheta cette lettre et allait en mettre le dessus ; tout à coup elle s'arrêta.
— Non, dit-elle, Dieu, le roi et moi connaîtront seuls cette honte. Et elle jeta le papier au feu.
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