‹ Madame Louise de FranceChapitre 3 sur 44 · L ORATOIRE · texte numérisé non relu

L ORATOIRE

Madame Louise suivit d'un œil mélancolique son jeune'filleul jusqu'à ce qu'il eût disparu. Quand la porte fut fermée, son regard y resta attaché, et une larme, se faisant joui» à travers seslongues paupières, tomba sur sa main.

— Mon DieuT s'écria- t-elle, c'est trop de faiblesse ; ayez pitié de moi !

Puis elle s'approcha de son prie-Dieu et se mit à genoux. La princesse était vêtue d'une sorte de déshabillé en taffetas blanc, garni de ruches pareil-

les ; elle et Mesdames ses sœurs ne quittaient point ce simple costume dans leur intérieur , excepté lorsqu'elles recevaient du monde% Aucun ruban n'ornait sa coiffure ; elle avait tout déposé avec son grand habit en sortant de la messe.

La pièce dans laquelle elle se trouvait, son oratoire, était fort petite; tendue en damas gris, et les ornements pareils, elle présentait le même caractère de simplicité que le reste de l'appartement. Dans une manière de rotonde se trouvait un autel consacré à la Vierge, dont la statue de marbre blanc était environnée de fleurs et de lumière. Un prie-Dieu de velours noir, placé aux pieds de la mère du Christ, était chargé de livres pieux et de chapelets. Tout autour de cette retraite silencieuse, des images saintes ornaient la muraille ; une lampe d'albâtre toujours allumée descendait du plafond. Quelques sièges en damas gris, sans dossier, en formaient le seul ameublement; on n'y voyait pas même de fauteuil pour la princesse ; devant Dieu elle n'était plus qu'une femme comme les autres et ne voulait accepter aucune distinction. En face de la chapelle de Marie, un crucifix d'ivoire admirablement travaillé se détachait sur la tenture. Les fenêtres entièrement closes, couvertes de doubles

rideaux , ne laissaient arriver aucun bruit du dehors ; on était bien seul en face du Tout-Puissant dans ce chaste asile, et l'âme pouvait s'entretenir avec lui sans crainte et sans distractions. Un sablier, un crâne rappelaient la brièveté du temps et notre destinée commune. Madame Louise aimait aussi à conserver des fleurs sèches ; elle s'entourait d'images de destruction et les recherchait avec une prédilection toute' particulière. A côté de la Vierge , sur deux autels plus petits, se trouvait à sa droite saint Louis, roi de France, à sa gauche saint Henri, empereur d'Allemagne ; des reliquaires précieux se voyaient autour des statues; de belles dentelles, des pierreries enrichissaient lé petit sanctuaire et formaient un contraste frappant avec la simplicité du reste.

Ce jour-là c'était la fête du roi, ainsi que je l'ai dit plus haut; c'était aussi celle de Madame Louise ; elle essaya de prier leur saint patron, mais l'agitation à laquelle elle semblait en proie ne lui en laissa pas la faculté ; elle se leva et fit plusieurs fois le tour de l'appartement en se frappant la poitrine et en versant des larmes amères; elle s'arrêta devant le. Christ et pria, elle revint devant la Vierge et pria ; tout fut inutile. Découragée enfin elle se jeta sur le

tapis en sanglotant et en suppliant le Seigneur d'éloigner d'elle ces horribles tentations.

Elle fut exaucée, sans doute, car. il lui vint une inspiration soudaine, et, se relevant, elle courut vers un petit coffre d'or garni de rubis, tira une clef de sa ceinture, ouvrit respectueusement la boîte et en sortit une lettre dont les plis déchirés annonçaient qu'elle avait été bien souvent froissée; elle la porta à ses lèvres, et, se remettant à genoux, elle lut ce qui suit :

« Ma Louise, mon enfant, je vais vous quitter, et l'incertitude de votre avenir est le seul tourment qui me reste en ce moment suprême. Depuis que vous êtes de retour dans cette cour où notre destinée nous attache toutes deux, j'ai étudié votre cœur et votre caractère, et j'ai vu avec douleur que je vous avais transmis les funestes qualités qui font le malheur des femnies ici-bas. Votre âme tendre est dévorée du besoin d'aimer, et comme vous ne trouverez pas en ce monde la réciprocité de sentiments qu'il faudrait à votre désir, votre exaltation naturelle vous fera rechercher auprès de Dieu cette céleste joie que vous rêvez. Ma fille bien-aimée, je vais rejoindre ce Dieu qui me rappelle, je vais échanger la couronne

périssable qui meurtrit mon front pendant tant d'années pour la couronne d'éternelle gloire. Je prierai pour vous, je prierai pour que, dans les moments d'épreuves que je prévois, mon souvenir vous apparaisse comme un ange sauveur. Je sais que je ne laisse derrière moi personne qui puisse me remplacer auprès de vous; le roi, vos sœurs, ne vous comprendront jamais. Votre frère au moins, et vous l'avez perdu ! Vous allez errer seule dans cette vie si diflérente de celle que vous vous feriez à vousmême. Ma fille, ma fille chérie, ne vous laissez point abattre par cet isolement. Reportez vos pensées et vos affections vers ce Dieu; aimez vos proches, aimez surtout votre père; soyez sa providence. Je le laisse livré à des influences infernales; priez pour lui, entourez-le de vos ailes, cher séraphin que vous êtes. Que ce soit là votre vocation, puisqu'il en faut une à votre imagination ardente. Et surtout, lorsque le désespoir viendra vous accabler, lorsque, fatiguée de tant de soins inutiles, vous sentirez votre courage faiblir, songez à votre mère, dont toute la béatitude sera de veiller sur vous. Ne laissez pas surprendre votre cœur par des sentiments étrangers à votre famille ; nous autres princesses, nous n'avons que des devoirs. Nos affections sont forcées

à se taire devant la raison d'État et devant le respect que nous portons à notre rang. Si plus tard votre sort se fixe selon vos vœux, n'écoutez pas les mauvais conseils : je leur ai dû tous les chagrins de mon existence, fuyez les intrigues et les exagérations de tout genre, et mettez toujours votre confiance en Dieu et en votre bon droit.

» Adieu! mon enfant; ma vue devient si faible, ma main si tremblante, que je ne puis plus continuer. Recevez ici ma dernière bénédiction, la bénédiction la plus tendre de mon cœur maternel. Cette lettre vous sera remise après ma mort; lisezla souvent ; qu'elle soit un baume pour vos blessures. N'oubliez jamais que je prie pour vous et avec vous. » Marie Leckzinska. »

Après avoir refermé ce papier, la princesse resta longtemps plongée dans la méditation. Peu à peu ses larmes recommencèrent à couler; enfin, se laissant de nouveau accabler, elle s'écria :

— Vous aviez raison, ma sainte mère ; personne ne m'aime, et je suis bien seule. Oh! rendez-moi le courage!

Elle se tut un instant et reprit :

— Je vais prier, puisque c'est mon seul espoir :

a Mon Dieu, sauvez le roi!

» Mon Dieu, protégez la France !

» Mon Dieu, appellez-fe à vous! »

— Non, aon, pas cela, pas cette prière, pas cette image! Vous, mon Dieu! vous seul, avec le souvenir de ma mère, mon père, ma famille, mes devoirs ; arrachez de mon cœur tout ce qui n'est pas vous et eux. Oh ! quel horrible supplice ! Ne me laissez pas succomber à la tentation, Seigneur! Seigneur, ayez pitié de moi!

En ce moment, la pendule du salon sonna onze heures. Madame Louise essuya ses yeux et se releva comme si une main invisible l'eût frappée.

— Onze heures ! Ils vont venir ! Il ne faut pas qu'ils sachent que j'ai pleuré. Une fille de France, est-ce que le chagrin peut l'atteindre !

Un sourire amer effleura ses lèvres à cette pensée. On gratta à la porte intérieure ; Madame rouvrit elle-même; la dame d'atours se présenta. Après les révérences d'usage :

— Quel habit Madame veut-elle mettre aujourd'hui?

— C'est la fête du roi, ma chère marquise, il faut me faire belle. Choisissez ce que j'ai de plus magnifique.

— Quelles pierreries?

— Des diamants, tous mes diamants. N'oubliez pas surtout les girandoles de la reine. Dites-moi, à propos, madame de Durfort, madame de Maulieu a-t-elle envoyée au dauphin l'épée que je lui ai fait faire? car c'est aussi sa fête, à ce cher neveu,

— Monseigneur le dauphin la portait ce matin à la messe, et il en a remercié Madame dans la galerie.

— C'est vrai, c'est vrai. Comment ai-je oublié cela? A mon âge être encore étourdie; c'est impardonnable ! Oh I ma chère Rosette, toi aussi, on t'a parée! Dites-moi, mesdames, si le marquis de Sancerre est resté longtemps à jouer avec elle. Je lui avais imposé cette pénitence pour le punir de sa fatuité. Cependant c'est un enfant bien aimable ! Nous pouvons commencer la toilette; j'ai permis à Madame de Maulieu de ne venir que pour le dîner. Allons, et surtout ne soyons pas plus d'une demiheure; c'est assez de temps perdu !

Madame Louise entra dans son cabinet de toilette, • suivie de ses femmes, auxquelles elle adressa les paroles les plus affectueuses et les plus douces.

— On ne s'aperçoit vraiment pas de l'absence de Madame de Maulieu, ma chère marquise, et vous la

remplacez à merveille. Mes sœurs seront contentes aujourd'hui , j'espère ; me voilà tout à fait à la mode.

Lorsque midi sonna, un maître d'hôtel vint avertir la princesse qu'elle était servie, et elle passa avec ses dames chez Madame Adélaïde, l'aînée des filles de Louis XV, où les quatre princesses se réunissaient pour prendre leurs repas.

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