SOEUR LOUISE DE LA MISÉRICORDE
Le lendemain, mademoiselle de Blois fut éveillée avant l'aurore. Elle n'appela pas néanmoins, elle se sentait le besoin dépenser, et penser lorsqu'on 'aime, c'est sentir son amour, c'est le goûter pour ainsi dire. Elle souriait à son avenir, à son présent, elle entrevoyait une vie de délices et de plaisirs, elle écoutait la sonnerie de sa pendule, comme pour presser les heures. Au moment convenu, madame Dupont entra dans sa chambre et ouvrit ses rideaux.
— Bonjour, Mimi Dupont, s'écria joyeusement la princesse, que m'apportes- tu là ?
— Un présent de M. le prince, je suppose, Mademoiselle; du moins c'est un laquais ventre-de- biche! qui Ta apporté ce matin.
— Donne, donne vite, un laquais ventre-de-biche mais, malheureuse ! n'est-ce pas aussi lalivrée de Conti? c'est de lui peut-être!
La jeune fille fit sauter le cachet et resta éblouie, enchantée, en face d'un médaillon entouré de brillants gros comme des noisettes, et dans lequel elle reconnut les traits de son fiancé.
— Oh ! regarde, regarde, le voilà, c'est bien lui! mon cousin, mon fiancé, que je l'aime! que je le trouve beau! N'est-ce pas, Rechecourt, que personne n'a meilleur air, ni une si belle taille?
Mademoiselle de Rechecourt, qui venait d'entrer, regarda le portrait sans répondre, puis elle le rendit à sa maîtresse. .• -
— Quels beaux diamants, Mademoiselle! lui dit-elle enfin. Ce sont assurément ceux que M. le cardinal Mazarin a vendus à M. le prince, çt dont on a tant parlé.
— Tu as raison, Rechecourt; eh bien! je n'y avais pas pensé, tant cette chère peinture m'est précieuse. Je vais la porter à mamèreaux Carmélites, et ce médaillon ne me quittera pas plus que celui-ci n'a quitté ma pauvre mère !
Elle montrait le portrait du roi.
— Hélas ! Mademoiselle, ne dites pas cela; madame la duchesse ne le porte plus depuis longtemps !
— Tu es toujours la même, Dupont, toujours tu veux m'ôter mes belles idées pour en mettre de tristes à la place; c'est très-mal. Je ne me ferai pas carmélite apparemment, puisque je me marie.
En parlant ainsi, mademoiselle de Blois se faisait chausser et roulait ses jolis doigts autour de ses cheveux blonds. Elle était ravissante, à demi-nue, appuyée . sur ses oreillers de dentelles, le regard voilé par une larme qui tremblait à ses cils.
— Tu me fais pleurer à présent, j'aurai les yeux rouges, continua-t-elle* Ma pauvre mère ! je vais la voir heureusement, et cessera un moment de bonheur que je lui apporterai.
La toilette continuait, la princesse se hâtait malgré elle; elle venait de mettre sa robe, lorsqu'un bruit de voix se fit entendre dans la salle qui précédait sa chambre. Elle resta tout émue : c'étaient M. le prince de Conti et madame Colbert qui discutaient.
— 11 est impossible que je ne la voie pas, disait Ta-
moureux jeune homme ; laissez-moi la voir, Madame.
— Je suis désolée, Monseigneur, le roi a décidé que Son Altesse ne recevrait Monseigneur que le soir, et^ malgré mon désir de lui être agréable, je dois obéir au roi.
— Mais il faut que je lui parle, une affreuse nouvelle m'a été transmise ce matin ; on retarde notre mariage. Elle seule peut fléchir le roi, Madame, il n'y a pas de temps à perdre.
La porte de la chambre à coucher s'ouvrit.
— Nous séparer ! s'écria la princesse en accourant à demi vêtue, qui ose dire cela, mon cousin, retarder ce mariage? Oh ! non, je cours trouver le roi.
M. le prince de Conti se jeta aux genoux de sa fiancée, lui baisa la main, dans une ivresse difficile à dépeindre. Elle, dans son innocente passion, l'embrassa tout à fait; il le lui rendit, et bientôt ils se mirent à pleurer, tant leurs jeunes cœurs étaient pleins de ces sentiments adorables qui ne peuvent se traduire que par des larmes.
— Non, non, répétait-elle, non! on ne retardera pas. notre union, soyez tranquille, Armand. Et pourquoi la retarder?
— Pour les articles, prétend mon oncle, il y a des difficultés.
— Qu'est-ce que cela nous fait, les articles ?
— Nous nous marierons d'abord, on les réglera après.
— Sans doute. Attendre à Tannée prochaine, je ne pourrais jamais. *
— Mademoiselle, interrom pit madame Colbert, Monseigneur doit se retirer. Je ne pourrai cacher au jroi que Son Altesse a forcé vos portes, et...
— Il ne les a point forcées, je lésai ouvertes. Je vais aux Carmélites, mon cousin, avec mon frère : accompagnez-nous, ce sera charmant.
, — Cela est impossible, Mademoiselle, le roi ne le permettra pas.
— Le roi ! le roi ! répliqua le prince, avait-il demandé
Ja permission lorsqu'il courait sur les toits pour retrouver Louise de La Vallière? x
— Mon cousin! continua la jeune fille,* ne prononcez pas ainsi le nom de ma mère, cela ne se doit pas. Puisque maman Colbert le défend, allez donc à Paris de votre côté ; par exemple, rien ne vous empêche de nous y rejoindre.
Madame Colbert sourit et s'inclina.
— Ce sojr, à mon retour, je verrai le roi ; je le supplierai, je le conjurerai; il m'écoutera, j'en suis sûre, et tout ira bien. Voilà ce que M. le prince, m'a envoyé ce matin ; n'est-ce pas là un charmant cadeau ? le plus précieux pour moi, Armand, v
— N'aurai-je donc pas aussi votre portrait, macousine ?
— Vous l'aurez, je vous le promets, je ferai venir Mignard.
— Madembiselle,il est l'heure de partir, dit madame Colbert.
— J'attends mon frère, maman.
— M.. le duc de Vermandois est dans le premier salon depuis quelques instants.
— Alors adieu, mon cousin, ou plutôt au revoir. Et, lui jetant un baiser du bout de ses doigts réunis
sur ses lèvres, elle rentra dans sa chambite à coucher.
Une demi-heure après, un carrosse renfermant mademoiselle de Blois, le duc de Vermandois, madame Colbert, mademoiselle de Rechecourt et le chevalier de Jumilhac, gouverneur du prince, roulait sur la route de Paris. Il s'arrêta devant la porte des Grandes-Carmélites. On annonça aux religieuses l'illustre visite qu'elles allaient recevoir, et les grilles du parloir s'ouvrirent. La supérieure parut seule.
— Et madame la duchesse de La Vallière, ne la verrai-je point, ma mère? demanda mademoiselle de Blois. .
— Sœur Louise de la Miséricorde est en ce moment à la chapelle; elle prie Votre Altesse de l'excuser si elle la fait attendre quelques minutes.
— Madame la duchesse de La Vallière a voulu prier Dieu avant de voir ses enfants; c'est une précaution contre son cœur, elle craint de nous trop aimer, ma sœur, ajouta M. le duc de Vermandois.
— Hélas! mon frère, nous lui coûtons si cher! Vous n'avez pas d'indulgence pour ses larmes.
— Non, continua le jeune homme, je ne conçois pas une piété qui m'enlève l'amour de ma mère, moi qui ne vais pas me marier, moi que le roi déteste, que tout le monde repousse, je serais si heureux de l'amour de ma mère \ elle aussi elle ne m'aime pas 1
— Taisez-vous, taisez- vous, ingrat! personne ne vous repousse; le roi vous gronde, parce que vous êtes un fou! Notre mère est un ange, elle nous cache son affection, parce que cette affection est un péché, mais elle nous chérit. Et moi, est-ce que je ne vous aime pas, Louis?
— Vous m'aimez, ma sœur, comme un enfant, et maintenant vous n'aimerez plus.que votre mari. Devenue princesse du sang, vous ne sentirez jamais la tache de votre naissance, vous ne comprendrez pas ce qu'il y a d'humiliant dans ce mot : bâtard 1 II me faudra obéir servilement à Monseigneur, qui est mon frère; mon sort dépend de lui, il peut, s'il le veut, me faire rentrer dans le néant. Je n'ai aucun droit ni à la couronne, ni aux honneurs. Toute la famille royale s'éteindrait, que jamais je ne succéderais au trône, on prendrait un étranger plutôt; moi, fils de Louis XTV, je ne suis, je ne puis rien être. Oh! ma mère a bien raison de pleurer sa faute, elle a fait un grand malheureux!
La grille s'était ouverte sans que les deux enfants, qui parlaient bas dans un coin du parloir, s'en fussent aperçus. Une noble et belle figure se tenait auprès d'eux et entendait leur conversation. Pendant que le duc de Vermandois exprimait l'amertume de ses pensées, les yeux de mademoiselle de Blois, baissés jusque-là, se relevèrent, et elle aperçut sœur Louise de la
Miséricorde, les mains jointes; la douleur peinte sur ses traits, dans l'attitude d'une personne qui prie, acceptant les paroles de son fils comme une expiation méritée, et les offrant à Dieu dans l'humilité et le repentir de son âme.
— Mon frère ! s'écria la princesse, voilà madame la duchesse, voilà notre mère .
Elle embrassa la sainte pécheresse, sans s'inquiéter de la règle ni de l'étiquette . Le duc de Vermandois lui prit la main qu'il baisa froidement.
— Ma belle maman , ma chère maman ! répétait la jeune fiancée, que je suis heureuse de vous voir ! '
— Et moi aussi, Mademoiselle, je remercie Dieu de toutes les grâces qu'il vous fait.
— C'est le roi qui m'envoie, Madame, il a voulu que je vinsse vous dire moi-même ses bontés. Il me marie à M. le prince de Conti, il me comble d'honneurs, de . présents; il me nomme hautement sa fille, enfin je n'ai rien à désirer.
— Portez au roi l'assurance de mon respect et de ma. reconnaissance, Mademoiselle, et rendez- vous toujours digne de ses bienfaits. On vous a remis ma lettre, poursuivit-elle en rougissant; méditez les conseils que je vous donne, ils sont dictés par mon cdbur et par ma raison. Je ne puis vous suivre dans votre brillante carrière, mes prières seules vous y accompagneront : puisse le ciel les exaucer! Et vous, Monsieur, repritelle après un moment de silence, en se. retournant vers son fils, le roi vous a rappelé à la cour, m'a-t-on dit ; vous réfléchirez sans doute, et vous ne le mettrez plus dans le cas de vous punir.
— Le roi a accordé ma grâce à ma sœur, Madame ; c'est à elle que j'en ai eu l'obligation, je ne l'oublierai pas.
— Toujours le même ! toujours cette hauteur, cet orgueil indomptable, oh! que de chagrins vous vous préparez, Monsieur ! .
— Ma mère, mon cousin de Conti va venir, inter-
rompit la jeune personne, pour briser la conversation, vous allez le voir : il est beau, il ressemble au roi. Voilà son portrait que m'a envoyé ce matin M. le prince : n'est-il pas vrai qu'il est charmant ?
La pieuse recluse sourit d'un sourire triste comme un rayon de soleil sur une tombe.
— Il a surtout une âme noble et de grandes qualités, c'est l'essentieVMademoiselle. Je le recevrai avec grand plaisir.
Madame la duchesse de La Vallière était aux Carmélites depuis six ans à peu près. Elle restait belle, malgré les austérités de sa vie.
« C'étaient les mêmes charmes que nous avions con- » nus autrefois ; je ne la trouvai ni bouffie, ni jaune; » elle est moins maigre et plus contente : elle a ses » mêmes yeux et ses mêmes regards ; la mauvaise » nourriture et le peu de sommeil ne les ont ni creu- » ses, ni battus ; cet habit si étrange n'ôte rien ni à la » bonne grâce, ni au bon air; pour sa modestie, elle » n'est pas plus grande que lorsqu'elle donnait au » monde une princesse de Conti, et c'est assez pour une » Carmélite. En vérité, cette retraite est une grande » dignité pour elle. »
Voilà ce que madame de Sévigné écrivait à madame de Grignan, justement ce jour où mademoiselle de Blois et M. le prince de Conti venaient au parloir des Grandes-Carmélites, de la part du roi. Ces lignes éloquentes peignent d'un trait la Madeleine du xvne siècle. Elle resta ainsi presque jusqu'à sa mort, arrivée à un âge avancé, comme pour apprendre au monde les consolations cachées sous la bure du cloître et lasolitude des cellules de Sainte-Thérèse. En ce moment, où ses enfants se présentaient ainsi^avec une position et des dispositions si différentes, un combat violent s'élevait en elle. Elle repoussait cet attachement mondain, très-puissant encore sur son esprit. Les plaintes et les douleurs de son fils brisaient son cœur; elle eût voulu lui ouvrir ses bras, consoler cette jeune âme,
froissée par les impossibilités de la vie et par les fantômes de l'ambition. Son devoir, ses serments de renoncer à tout ce qui est terrestre, .la forçaient au silence ; il lui fallait rester froide et sévère, lorsque Tes sanglots gonflaient sa poitrine. Elle voyait s'éteindrela tendresse de son enfant, elle voyait le découragement, le désespoir envahir ses facultés, et il lui était défendu de ranimer cette tendresse, de calmer ce désespoir : c'est le plus grand des supplices pour une mère. Heureusement l'arrivée de son gendre futur apporta une distraction forcée à ces douloureuses impressions. Elle le reçut avec la sérénité, la bienveillance de la vertu. . Elle crut lire sur sa physionomie l'assurance du bonheur de sa fille, et, lorsque ses yeux retombèrent sur ce pauvre être souffrant qui était aussi l'enfant de son amour, elle ne put s'empêcher de dire aux fiancés :
— Je vous recommande votre frère : aimez-le, il en a grand besoin.
Ce peu de mots arrachés à ses inquiétudes maternelles fit une impression profonde sur ceux qui l'entendirent. M. le prince de Vermandois rougit jusqu'au front ; et, prenant vivement la main de la duchesse, il y colla ses lèvres avec une émotion telle, qu'elle se communiqua même à la sainte carmélite. Elle fit un faible effort pour retirer sa main ; le prince la retint, elle ne chercha plus à la reprendre.
Pour mademoiselle de Blois, elle se sentait profondément heureuse entre toutes ces personnes si chères; elle ne devinait qu'à moitié les tourments de son frère et ceux de la sœur Louise. Ses regards ne quittaient pas M. le prince de Conti, qui la regardait sans cesse. L'amour sépare de toutes choses, semblable au liège qui surnage sur une onde pure comme sur des eaux dormantes, il en a la légèreté et la puissance d'isolement. Peut-être l'imagination de madame de La "Vallière la reporta-t-elle à l'époque où le plus grand roi du monde soupirait aussi près d'elle; peut-être les regrets d'une flamme mal éteinte, transformés en remords par des
années d'abandon, arrachèrent-ils un soupir à son âme ' purifiée. Elle contempla longtemps ce charmant tableau d'un amour partagé et sarçclionnépar le ciel; et, posant la main sur la tête de sa fille :
— Puissiez-vous, ma chère enfant, vivre longtemps ainsi!
La cloche annonça la fin des visites, elle appelait les religieuses à la chapelle ; madame de La Vailière se leva et dit adieu à ses enfants. Mademoiselle de Blois la reconduisit jusqu'à la grille avec madame Colbert et M. le prince de Conti. Mademoiselle de Rechecourt et M. le duc de Vermandois restèrent seuls quelques minutes. v
— Monseigneur, 'dit la jeune fille, je vous en supplie, ne vous laissez point aller ainsi à vos tristesses, vous ferez du chagrin à Mademoiselle.
— Ma sœur n'a pas besoin de moi pour être heureuse, répliqua le prince avec un sourire amer.
— Elle vous est tendrement dévouée, je vous assure, ne dites donc pas ainsi que personne ne vous aime, cela est injuste; vous avez une famille, vous n'êtes pas orphelin,
— Je suis plus qu'orphelin, mademoiselle, j'ai des parents qui ne m'aiment pas.
— Croyez-moi, monseigneur, il y a encore loin de là à un isolement absolu.
— Vous êtes donc orpheline, vous ?
— Oui, monseigneur. C'est bien moi qui puis dire : Personne ne m'aime !
— Personne ne vous aime! Eh bien! je vous aimerai.
— -i Monseigneur ! répondit la jeune fille en s'inclinant surprise et honteuse.
— Oui, nous réunirons nos deux infortunes, nous deviendrons l'un pour l'autre un univers, nous trouverons en nous ce que l'on nous refuse.
— Votre Altesse oublie que je n'ai ni rang, ni biens.
— Et qu'importe! je ne vous demande que l'amour.
Oh 1 oui, être aimé, uniquement, par un jeune cœur comme le .vôtre, par vous, ma compagne d'isolement, ce serait le bonheur suprême. Pourquoi ai- je donc cherché ailleurs ce qui était si près de moi? pourquoi ne vous ai-je pas ouvert mon âme plus tôt ? pourquoi aije perdu tant de temps à souffrir ? Hier, au jeu du roi, cette idée m'est venue pour la première fois; j'ai trouvé dans vos regards une pitié si tendre ! Voici ma sœur, pas un mot de tout ceci, je vous en conjure.
Madame Colbert appela mademoiselle de Rechecourt pour monter en carrosse^ Elle n'eut pas le temps de répondre, mais elle était vivement émue. Elle garda le silence pendant tout le voyage, M. de Vermandois aussi. Mademoiselle de Blois gazouillait comme un jeune oiseau. Arrivée à Saint-Germain, elle s'élança du carrosse, légère et joyeuse, cette charmante créature de qui La Fontaine disait :
— Conti me parut mille fois plus légère
Que ne dansent au bois la nymphe et la bergère :
L'herbe l'aurait portée, une fleur n'aurait pas
Reçu l'empreinte de ses pas.
Elle semblait raser les airs à la manière
Que les dieux marchent dans Homère.
La princesse se hâta de rentrer chez elle et de faire sa toilette, afin de se trouver au jeu le soir. Elle ne put arriver néanmoins que pour rencontrer le roi dans la galerie. Dès qu'il l'aperçut, il l'appela, l'embrassa devant tout le monde en l'appelant sa fille. Madame de Montespan, assise auprès de Louis XIV, prit un visage contrarié, son amant ne daigna pas s'en apercevoir.
— Voyez donc, marquise, lui dit-il, quelle démarche 4e déesse a ma fille !
— Je trouve, Sire, qu'elle me rappelle beaucoup mademoiselle de La Vallière, répliqua la favorite d'un air piqué.
— Pourrais-j e parler au roi T demanda timidement la jeune princesse.
— Certainement, mademoiselle, répondit Louis XIV en souriant, tant qu'il vous plaira.
— Mais au roi seul, insista-t-elle, ce que j'ai à lui dire est très-secret et très-pressé-
— Voyons donc ce grand mystère, reprit Sa Majesté en se levant et en s'approçhant de la cheminée avec mademoiselle de Blois.
— Sire, j'ai vu ma mère ce matin, elle m'a chargée de mettre toute sa reconnaissance à vos pieds. Elle vous supplie d'étendre aussi vos bontés sur mon frère.
Le front du roi se rembrunit à ces mots.
— *■ Qu'elle lui apprenne donc l'obéissance, alors.
— Sire, je vous en conjure, soyez indulgent pour lui, soyez-le pour moi, et ne remettez pas mon mariage à l'année prochaine, ainsi que vous en avez menacé M. le Prince.
— AhJ ah! notre plaisanterie a porté son fruit. Vous avez donc été bien inquiète, bien agitée, et le prince de Conti aussi, n'est-ce pas?
— Quoi ! Sire, c'était une plaisanterie ?
— Une épreuve pour mon jeune cousin. Calmezvous, ma fille, tout est décidé, au contraire. Vous serez mariée le 15 janvier.
— Le 15 janvier, Sire!
— Oui, dans trois semaines, et d'ici là vous recevrez vos étrennes comme princesse de Conti.
— Voulez-vous me les donner dès à présent, Sire?
— Vous êtes bien pressée, mademoiselle. -
— Dites une bonne parole au duc de Vermandois dans la soirée, cela me rendra si heureuse et cela vous sera si facile!
— Allons, vous avez un bon petit cœur, j'en suis bien aise.^Nous arrangerons cela, je vous le promets.
Le roi retourna à son jeu £t s'en occupa exclusivement jusqu'à la fin. Au moment de se retirer, il appela le prince de Marsillac.
— Faites venir ici le duc de Vermandois, lui dit-il. Le prince appfocha d'un air à la fois hautain et triste,
LAPRINCESSE DE CONTI 41
ii salua profondément; mais ce jeune regard était déjà rempli d'un feu sombre, il n'y avait rien dans sa physionomie de la gaieté de son âge. Son père l'examina un instant en silence.
— Monsieur, dit-il enfin, je marie mademoiselle de Blois; afin que vous ne preniez point de jalousie, je veux faire aussi quelque chose pour vous. Vous ne le méritez pas, cependant, et si je ne comptais sur votre repentir, je me reprocherais de vous récompenser ainsi. Vous êtes colonel général des Suisses. Vous pourrez en recevoir les compliments.
M. de Vermaçdois répondit par un profond salut, puis il releva la tête et ajouta :
— Je remercie le roi, mais je refuse. »
— Vous refusez, monsieur?
— Je refuse, puisque le roi ne me croit pas digne de la faveur qu'il m'accorde. Je tâcherai de la mériter, il me la rendra ensuite s'il le veut.
— J'exige que vous k gardiez pour cette réponse, monsieur, efle vous honore et me comble de 'joie; allez, je vous le répète, vous êtes colonel général des Suisses.
Le roi sortit alors de la galerie; la foule des courtisans entoura le jeune prince qui reçut les félicitations . avec la même hauteur et le même dédain. Son œil s'anima pourtant quand il rencontra celui de mademoiselle de Rechecourtqui suivait mademoiselle de Blois, et qui s'avançait vers lui.
— Mon frère, s'écria la princesse, que je suis heureuse 1 Vous voilà donc rentré en faveur.
— C'est à vous que je le dois, ma spur, et c'est vous que j'en remercie.
. — Prenez garde, mon frère, vous fâcherez encore le roi.
— Oh ! maintenant, murmura le jeune prince en se tournant vers mademoiselle de Rechecourt, je n'ai plus peur, je suis heureux.