‹ Madame Louise de FranceChapitre 25 sur 44 · MARIAGE · texte numérisé non relu

MARIAGE

Le temps qui devait s'écouler jusqu'au mariage de madame la princesse de Conti passa comme un songe. Il était question à cette époque d'une unioa entre Monseigneur et la princesse Victoire de Bavière, de sorte que toute la cour, depuis le roi jusqu'aux ministres, s'occupait des préparatifs de ces illustres hyménées. On intriguait de tous côtés pour entrer dans les maisons des princesses, on préparait des fêtes, on faisait monter des diamants, les tailleurs et les tailleuses passaient les nuits, c'était enfin un bouleversement général à Paris et à Versailles.

Chaque matin mademoiselle de Blois recevait un nouveau présent, soit du roi, soit de son fiancé. Son appartement était encombré de bijoux et d'étoffes. Elle essayait à toutes 'les .heures du jour de nouvelles parures. Sa jeune tête en tournait de joie. Monseigneur, qui Taimait tendrement, lui envoya un diadème et des pendants d'oreilles en rubis d'un prix inestimable. Elle retourna 'plusieurs fois encore au parloir des Grandes-Carmélites. Sœur Louise se complaisait dans ce

bonheur d'un amour, légitime, qui lui avait été refusé et qu'elle était si bien faite pour comprendre. SL le duc de VermandoiS accompagna toujours sa sœur. Il s'était fait en lui un changement prodigieux. Il paraissait gai, content, d'humeur égale, il se rattachait à la vie. Il portait fièrement ses insignes'de colonel général des Suisses, rendant aux princes ce qu'il leur devait néanmoins. Il se montrait respectueux envers le roi et M. le Dauphin, affectueux avec sa sœuf , presque tendre avec sa mère. Il supportait et provoquait même les plaisanteries sur sa tristesse passée, et prétendait que la bonté de Louis XIV lui avait ouvert une nouvelle route dans laquelle il voulait marcher désormais sans s'inquiéter de l'avenir, s'en rapportant en tout à la Providence et à la sollicitude paternelle. '

Mademoiselle de Rechecourt ne quittait pas la princesse; elle avait fait un petit héritage d'une tante de province qui lui avait permis une certaine éléganoe dans sa toilette. La future princesse de Conti lui av^ait donné de jolis bijoux, elle la comblait d'amitié. Aussi la fille d'honneur brillait-elle d'un éclat radieux. La seule personne préoccupée dans tout ce coin du château était madame Colbert, dont la surveillance autour de ses élèves se montrait plus séyère que jamais. On eût dit qu'elle redoutait pour eux un danger inconnu; elle les examinait l'un après l'autre, et cherchait à lire dans leur âme. Soit qu'ils n'eussent rien à lui dire, soit qu'ils eussent déjà appris la dissimulation, rien ne justifia ses craintes, et on arriva au 34 janvier sans le plus petit événement.

Ce jour-là môme, au matin, mademoiselle de Blois reçut un message de son père, il lui ordonnait de suivre madame Dupont qui devait la conduire près de lui. La bonne femme avait pris une mine de circonstance, bien plus importante encore qu'à l'ordinaire, et mais chait devant la princesse sans répondre à ses questions autrement que par ces mots :

— Votre Altesse verra tout à l'heure.

Elles arrivèrent à l'angle du château donnant sur la terrasse, à côté des appartements du roi, au premier étage, jusqu'à une porte fermée depuis longtemps sans doute, car madame Dupont eut beaucoup de peine à l'ouvrir. Un garçon bleu qui les suivait jeta dans la cheminée un fagot de bois menu; il produisit sur-lechamp une flamme vive et brillante. Le froid de cette petite pièce se tempéra un peu. Néanmoins la jeune fille s'enveloppa dans sa mante en grelottant, et ne pouvant comprendre ce que signifiait une entrevue dans un lieu inconnu; sa curiosité était vivement excitée et elle regarda autour d'elle.

La chambre était ronde, lambrissée en blanc et rechampie d'or. En face de la,porte, sur la cheminée, se • trouvait un portrait du roi de grandeur naturelle, peint à mi-corps, dans un médaillon ovale. Il resplendissait du triple éclat de la jeunesse, de l'amour et de la gloire. Vis-à-vis delà fenêtre donnant sur le magnifique panorama de la terrasse, dans une alcôve à demi enfoncée, au plafond en coquille, se voyait un lit en damas bleu, à courtine d'or; quelques meubles pareils garnissaient l'appartement. Ils n'étaient plus frais et paraissaient neufs pourtant comme ceux d'une demeure inhabitée. Un crucifix d'ivoire, posé sur du velours dans un cadre d'ébène, remplissait le fond de l'alcôve.

— Quel est cet oratoire, Mimi Dupont? cela ressemble à une cellule malgré l'espèce de luxe que voici.

— Le roi le dira lui-même à mademoiselle, répliqua madame Dupont. J'ai Tordre d'attendre ici Sa Majesté.

A peine avait- elle achevé de parler que Louis XIV entra, le visage pâle, la démarche lente, le regard triste. Il salua de ia main mademoiselle de Blois, qui s'était levée, puis il resta un instant immobile, examinant attentivement son portrait et la jeune princesse.

— Laissez-nous, madame Dupont, dit enfin le roi d'un air de bonté.

Madame Dupont fit une grande révérence et sortit.

— Ma fille! s'écria le monarque en ouvrant les bras dès qu'ils furent seuls.

Mademoiselle de Blois s*y précipita, des larmes de joie dans les yeui.

— Ma fille, reprit-il profondément ému, ma chère enfant! que ce moment est doux et cruel! J'ai voulu vous voir aujourd'hui, ici. J'ai voulu vous donner moi-même mes derniers conseils à l'endroit où vous êtes née. Cet appartement était celui de mademoiselle de La Vallière, et cette petite chambre me rappelle les plus doux souvenirs de ma vie. Là je fus aimé comme je ne le serai plus, comme je ne l'ai jamais été. Ce portrait et ce crucifix résument toute l'existence de votre mère. Elle m'a aimé, puis elle a prié et souffert, puis elle s'est repentie ; Dieu et moi avons seuls régné dans cette âme si pure et si tendre. Je n'ai voulu permettre à personne d'habiter ce sanctuaire, il a été fermé le jour où la divinité s'est éclipsée, on a muré la porte du temple. Vous seule, Louise, aviez le droit d'y demeurer, le voulez-vous?

— Vous me comblerez de joie en me le permettant, Sire. C'est le plus cher de mes vœux.

— Oui, je me vois encore à vingt-deux ans que j'avais alors, continua le roi sans paraître avoir entendu sa fille, je venais chercher ici le bonheur et l'amour près de cette créature adorable, dont les scrupules sans cesse renaissants mouraient sans cesse sous les preuves réitérées de ma passion. Comme mon cœur battait! quelles émotions enivrantes et a jamais perdues j'ai trouvées ici ! Ma fille, reprit-il après un instant de silence, vous allez épouser l'homme de votre choix, restez-lui fidèle, ne vous permettez pas la moindre faute, songez à votre mère qui est une sainte, songez à la tendresse que je vous porte, à tout ce que j'ai fait pour vous, mon enfant chérie. Soyez toujours pure et belle con\me vous voilà, rappelez-moi toujours cette pure et belle Louise à qui vous ressemblez tant.

La princesse baisa la main du roi et y laissa tomber une larme.

— Ne pleurez pas, ma fille. Pourquoi pleurer? tous ayez tout ce qui rend la vie précieuse. Juste assez de grandeur pour en être fière, et pas assez pour en être accablée; vous n'avez pointa vous occuper des raisons d'État, ni des querelles politiques. L'affection de Monseigneur pour vous, vous procurera, après moi, la même position à la cour. Votre mari vous adore, il est dévot, il sera constant. Ayez donc du courage et espérez dans l'avenir. Demain votre mariage sera béni; vous viendrez le soir dans cet appartement que je vais faire décorer convenablement pour vous recevoir. Vous serez libre d'habiter quelquefois aussi l'hôtel de Condé. Cependant je désire vous garder le plus longtemps possible auprès de moi. M. le Prince veut vous donner des fêtes à. Chantilly, au printemps, j'irai avec vous, vous serez de tous mes voyages. Etesvous contente, mademoiselle?

— Vous êtes trop bon, Sire. J'ai pourtant encore deux grâces à solliciter de Votre Majesté?

— Quoi donc, et que vous faut-il de plus?

— Veuillez ne rien changer à l'ameublement de cette pièce, que je l'habite telle qu'elle Ta été par ma mère.

— Comme il vous plaira. On ornera davantage le reste de Tappartementi

— Je ne suis pas la seule qui ait le droit d'y entrer avec vous aujourd'hui, Sire.

— Aujourd'hui, vous vous trompez J demain vous aurez raison, et le prince de Conti... ,

— Aujourd'hui je ne me trompe pas, Sire, vous avez deux enfants : le duc de Vermandois n'est-il pas aussi le fils du même amour?

— Quel indomptable caractère que celui de ce jeune homme ! comment voulez- vous que je lui montre en moi un père, lorsqu'il résiste même au roi ?

— Il ne résisterait pas au père, j'en suis certaine;

essayez une fois, une fois seulement Le lieu où nous soinmes doit vous parler pour lui. Il est né comme moi à cette place, que Votre Majesté daigne s'en souvenir.

— Qu'il vienne donc, répliqua le roi ému. Mademoiselle de Blois ouvrit la porte, dit quelques

mots à madame Dupont, qui attendait dans la galerie, et peu de minutes après M. le duc de Vermandois parut.

— Approchez, mon fils, reprit Louis XIV, votre sœur assure que je puis compter désormais sur votre obéissance et votre tendresse : cela est il vrai ?

— Sire, murmura le prince en se jetant aux genoux du roi, pardonnez-moi mes fautes passées, je tâcherai .de mériter vos bontés. \

— C'est bien, je suis en effet plus content de vous depuis quelque temps; cela continuera, je l'espère. Adieu, mes enfants, voici l'heure du conseil, je vous reverrai ce soir, et demain est un grand jour pour nous tous.

Il leur fit de la main un signe rempli de bienveillance et se retira.

— Oh ! s'il était toujours ainsi, s'écria le duc de Vermandois, qui né voudrait mourir pour lui !

— Mon frère, voici ma chambre.

— Elle est bien petite, c'est un singulier choix.

— C'est cependant à elle que- vous devez l'accueil fa- . vorable que vous ave/ reçu, Louijs. Cette chambre est celle qu'a occupée mademoiselle de La Vallière.

— Quoi! s'écria le jeune homme, c'est ici que le roi a aimé ma mère, c'est ici que se sont passées les belles scènes de leur jeunesse? Je comprends alors pourquoi ce souvenir l'a rendu bon et indulgent, je conçois pourquoi son œil était si tendre et sa parole si douce. C'est un reflet de son amour.

JLÏ regarda autour de lui, et sa figure prit une expression radieuse. Sa sœur l'examina toute surprise, elle ne l'avait jamais vu ainsi.

48 a LA PRINCESSE DE GONTI

— Qu'avez-vous donc, mon frère, à quoi pensezvous?

— Je suis heureux, Louise, un bonheur immense déborde mon âme ; je n'ai plus ni doutes, ni craintes, je suis aimé !

— Le roi vous aime, il vous a toujours aimé, je vous l'ai bien dit. '

— Le roi, oui, le roi, sans doute, répondit le duc d'un air distrait.

— Je rentre dans mon appartement, venez-vous avec moi ? madame Colbert vous tiendra compagnie pendant ma toilette avec Rechecourt. A propos, je veux la marier.

— Marier mademoiselle de Rechecqurt! et pourquoi faire, mademoiselle ?

Le prince prit, en interrogeant la princesse, un air de hauteur qui lui rappela son père, tant il y avait du Jupiter Olympien dans son sourcil froncé.

— Pourquoi faire , monsieur ? répéta mademoiselle .de Blois en éclatant de rire ; mon Dieu! pour qu'elle ait un mari apparemment, et pour qu'elle soit ma dame d'atours.

— Elle n'a pas besoin d'un mari pour cela; ne la gardez-vous pas auprès de vous ? n'est-ce pas une des conditions de votre mariage ?

— Je ne me séparerai pas de mon amie d'enfance, certainement, elle sera ma première fille d'honneur.

— Fille d'honneur comme mademoiselle de La Val- . 1ère, ajouta le prince en se parlant à lui-même.

— Comme mademoiselle de Fontanges ; mais je ne veux pas qu'elle se conduise comme elle, dût-elle être duchesse au même prix, et je lui donnerai un protecteur. .

— M. le prince de Conti et vous, ma sœur, vous suffisez bien, ce me semble, pour protéger les gens de votre maison.

— Nous verrons cela, mon frère, voilà Mimi Dupont qui m'attend. Donnez-moi la main jusque chez moi.

C'est la dernière fois que je sors seule; à l'avenir, madame de Buri sera toujours là. Elle est terriblement ennuyeuse, comme dit Mascarille : elle parle Buri, c'est une langue, je ne sais pas si je la comprendrai jamais.

Le lendemain, dés Taurbre, tout fut en mouvement dans le château de Saint-Germain. La princesse avait été fiancée la veille en grande cérémonie ; elle avait assisté à un dîner d'étiquette, reçu mille compliments, auxquels il fallut répondre. Elle ne dormit pas de la nuit, et cependant elle n'avait pas l'air fatigué en se N levant. On la para de toutes ses pierreries, on lui mit une admirable robe en brocart d'argent, brodée àe perles fines. Elle porta>>sur ses cheveux une couronne de diamants, et dans ses boucles des flots de perles de la plus belle eau. À son cou des rivières à plusieurs rangs ; son corps de jupe avait une sorte de plastron brodé de perles et de brillants, qui était la plus superbe chose qu'on puisse imaginer. Elle éclatait d'une beauté sans pareille, d'une beauté qui confondit la cour entière lorsqu'elle arriva ainsi parée.

— Mon frère, dit M. le prince de La Roche-sur-Yon au futur époux, vous aurez assurément la plus jolie femme de France. -

M. le prince de Conti ne répondit pas ; il semblait ïôveur depuis un entretien qu'il avait eu avec M. le Prince, trois jours auparavant. Son, bonheur l'accablait sans doute, car il en parlait à peine. Il regardait mademoiselle de Blois d'un œil presque craintif. Quant à elle, la joie la plus innocente brillait dans sa physionomie. Elle ne cherchait pas à la cacher, et, lorsqu'elle prononça le serment irrévocable, elle éleva la voix, comme pour être entendue de tous.

Après la messe, le roi la conduisit jusqu'à la porte de son appartement, où elle devait recevoir sa maison en cérémonie. On lui présenta, Tune après l'autre, se*s dames et ses filles, puis les chevaliers d'honneur et les pages, chacun prêta entre ses mains le serment ordi-

naite. Madame la princesse de Conti se rendit ensuite au dîner de Leurs Majestés, où elle fut placée à côté du roi, qui ne se possédait pas de joie. A la suite du dîner, il y eut comédie, puis le cercle avant le coucher. Les habits étaient d'une magnificence sans pareille; le grand Condé, ordinairement si négligé dans sa mise, voulut faire honneur à cette réunion, et consent à se laisser friser, raser, parfumer par son valet de chambre. On lui fit endosser un justaucorps. à boutonnières de diamants. M. le Duc, madame la .Duchesse et mademoiselle de Bourbon étaient couverts de pierreries. M. le prii^ce de -Conti portait une broderie de diamants fort gros, suivant les compartiments d'un velouté noir sur fond paille. La doublure de son manteau était en satin noir, piqué de diamants comme une moucheture : rien n'était comparable à cette richesse,

Lorsqu'arriva l'heure du coucher, les mariés furent conduits dans la chambre d'apparat, où ils se déshabillèrent en cérémonie, ainsi qu'on le faisait alors. Le roi et la reine leur donnèrent la chemise. Avant de se retirer, Louis XIV ferma lui-même les rideaux et embrassa sa fille.

Madame la princesse de Conti parut le lendemain p. la messe : c'était la même grâce, les mêmes regards, la même innocence que mademoiselle de Blois. Sa joie n'avait pas cessé d'être naïve, ses lèvres et ses joues avaient conservé leur fraîcheur. Elle regardait son mari avec une tendresse adorable, et ne montrait pas le plus léger embarras. Quant à lui, il se recueillit plus que jamais dans son bonheur. U n'entendait pas les questions, il ne voyait personne, à peine répondit-il au roi lorsqu'il lui adressa la parole.

— On perdrait la tête à moins, disait le chevalier de Lorraine à Monsieur.

Les divertissements continuèrent à la cour pendant plus de trois semaines.

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