‹ Madame Louise de FranceChapitre 27 sur 44 · UN ROI ET UNE CARMÉLITE · texte numérisé non relu

UN ROI ET UNE CARMÉLITE

Louis XIV sortait du conseil lorsque madame la princesse de Conti lui fit demander la permission de la voir : il donna ordre de l'introduire, quoique ce ne fût pas son heure d'audience, et il alla au-devant d'elle jusqu'à la < porte de son cabinet, avec la sollicitude la plus vive,

— Que me voulez-vous, ma fille? lui demanda-t-il.

— Je viens à Votre Majesté dans toute la confiance de mon âme, comme à mon père, et j'ose espérer qu'elle ne me punira pas de ma témérité.

— Parlez, je vous écoute.

— Le roi m'a toujours montré une indulgence et une bonté si grandes, que je suis tout enhardie, malgré la délicatesse des choses que j'ai à lui confier.

, — Vous savez combien je vous aime, mon enfant, n'ayez aucune peur.

— Votre Majesté n'ignore pas quelje tendresse j'ai pour mon frère.

Le roi fronça le sourcil.

— Est-ce de lui qu'il s'agit? est-il déjà las de se

bien conduire? et cette indulgence que vous réclamiez tout à l'heure, doit-elle donc s'exercer en sa faveur?

— Oui, Sire, mais sa faute, du moins, n'est pas de celles que votre cœur ne peut excuser. Vous qui avez tant aimé madame la duchesse de La Vallière, vous comprendrez que son fils ait trouvé comme vous du bonheur auprès d'une jeune et charmante fille.

— Un amour avec une fille de la cour, madame, je ne souffrirai pas cela, et voup vous trompez étrangement si vous croyez obtenir de moi la moindre grâce pour lui.

— Sire, écoutez-moi avant de le condamner, écoutez-moi sans prévention. Hélas! mon pauvre frère, depuis quelques heures seulement, je comprends sa douleur et sa faute, aussi je vous en parlerai connue lai-même, maintenant que j'ai appris sa souffrance.

— Qu'avez-vous, ma fille? que signifient ces paroles? En effet, vos traits sont altérés, je ne trouve plus en vous la gaieté de votre âge.

— Ce n'est pas de moi qu'il est question, Sire, c'est de mon frère. Il y a du remède à ses maux, et c'est à cela seulement qu'il faut songer. Votre Majesté n'a jamais bien connu le caractère de M. de Vermandois; qu'elle me pardonne cette hardiesse, elle n'a jamais cherché à le connaître; il » est vif, impétueux, passionné, mais essentiellement bon et noble. Son premier besoin est d'être aimé, d'être encouragé, et son eùfahce s'est passée entre les larmes de notre mère et la grandeur de Votre Majesté. Votre position ne vous a permis ni à l'un ni à l'autre de lui montrer votre tendresse, son cœur s'est resserré pour ainsi 'dire; il a désespéré de lui-même et de son avenir. Glorieux et fier d'être le fils de Louis le Grand, il n'a pu supporter l'espèce de honte qui s'attache à une naissance illégitime; il a renié son infériorité, il a senti que le sang d'un héros bouillonnait dans ses veines : de là son indocilité, sa hauteur, son ambition. Quelques mots affectueux auraient calmé cette fougue, au lieu de

cela on a usé de rigueur. Votre Majesté, occupée des grands intérêts de l'État, n*a pas cherché à voir de près ce fils qui se montrait rebelle; ma mère, accablée de remords, expiant sa faute par sa pénitence, a quitté ses enfants, témoignages vivants de son péclré ; moi j'étais trop jeune pour offrir à mon frère ce qu'il cherchait autour de lui. 11 se crut repoussé,.déshérité d'affections, il désespéra de lui-même et de tous.

— Poursuivez, madame, j'écoute avec attention.

— Eh bieifl Sire, dans ce désespoir, il rencontra une jeune et belle personne qui, comme lui, n'avait rien à aimer au monde. Elle n'usa de son empire sur lui que pour le conduire au bien, .c'est à elle que vous devez attribuer le changement opéré en lui; elle lui a donné un bras pour le soutenir, une main pour l'encourager ; il s'est senti revivre, il a trouvé un but à ses efforts, depuis lors il a été l'exemple de la cour entière. Sans expérience tous les deux, ils se sont abandonnés au sentiment qui les attirait l'un vers l'autre; ils n'en ont pas prévu les suites, elles sont devenues si imminentes, qu'il n'est plus possible de les cacher.

— Madame, s'écria le roi pâle de colère, ce n'est pas à votre âge qu'on se charge de semblables négociations. Comment votre frère respeote-t-il assez peu sa dignité et la vôtre pour vous en faire la confidence? comment votre mari vous a-t-il permis cette démarche?

— Le hasard a tout fait, Sire, j'ai tout découvert, et j'ai voulu alors affronter seule votre colère. Nous sommes de pauvres orphelins, nous n'avons de soutiens que nous-mêmes, nous nous aimons, et si j'avais été coupable, mon fr$re eût imploré ma grâce. Quant à M. le prince de Conti, ajouta-t-elle avec un sourire amer, il ignore tout, je ne l'ai pas vu depuis que je suis instruite. Funeste lumière que je maudis sans pouvoir l'écarter.

~ Vous me paraissez déjà bien révoltée contre l'autorité conjugale, madame, prenez-y^ garde, c'est une

mauvaise habitude qui mène souvent plus loin qu'on ne le croit.

— Mon frère ! Sire, parlons de mon frère, il attendra, il souffrira. Que désire Votre Majesté?

— Quel est le nom de sa complice ?

— Votre Majesté daignera m'excuser, je n'exposerai pas cette malheureuse à sa colère. Je ne la nommerai point.

— Si je l'exige, cependant, il faudra bien me la faire connaître.

— Le roi ne l'exigera pas, qu'importe la personne. La position seule est intéressante.

— Elle doit, dans tous les cas, s'attendre à ma rigueur, et un couvent est le meilleur asile qui lui convienne désormais.

— C'^n est fait de mon malheureux frère, Sire, il retombera dans ses égarements.

— Il ne veut pas l'épouser, je suppose, et il n'attend pas de moi que je serve ses amours clandestines.

— Il veut l'épouser, parce qu'il l'aime et la respecte; mais je sais, moi, que cela est impossible, et je me charge de le lui faire comprendre, à une condition.

— La- meilleure Condition est ma volonté; cependant, voyons que prétendez- vous encore T ,

— La permission de reconnaître son enfant, et la liberté pour celle qu'il aime.

— r La reconnaissance de son enfant et la liberté pou celle qu'il aime? c'est de la démence. Il fallait alors se cacher de moi, maintenant que je suis instruit, puis-je tolérer ce désordre, sous mes yeux, dans votre maison, sans doute? Non, que cette "fille parte, vous dis-je;

Îu'elle aille cacher sa honte, que le duc de Vermanois rentre dans le devoir; alors seulement je pourrai lui pardonner.^

La princesse fondit en larmes avec des, sanglots si •^plents que le roi s'en inquiéta.

— N'était-ce pas assez de mon malheur, faut-il en-

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core assistera celui de mon frère ? Oh ! Sire, ayez pitié de nous, répétait-elle.

— Que parlez-vous de yotre malheur, ma fille? lorsque j'ai tout fait pour vous rendre heureuse, que vous manque- t-il?

— Mon père! mon père, ayez pitié de vos enfants!... Et elle se jetait dans les bras du roi, dont l'amour

paternel ne s'offensait pas de ces libertés chez cette fille chérie.

— Encore! expliquez-vous tout à fait, qui vous fait souffrir ainsi?

— Mt>n père, M. le prince de Conti nous a trompés, il ne m'aime pas. Et ses sanglots redoublèrent. ,

Le roi se redressa de .toute sa hauteur, avec un mouvement aussi brusque que si un aspic l'avait piqué.

— Vous délirez, madame, vous oubliez à qui vous parlez et de qui vous parlez.

La réponse de la princesse fut prononcée d'une voix si basse et si près de l'oreille du monarque que lui seul put l'entendre.

— Cela n'est pas possible! s'écria- t-il.

Et, faisant asseoir sa fille sur un tabouret à côté de lui, il essuya ses larmes, il l'embrassa, il l'interrogea avec des caresses, pour ainsi dire. Elle se calma un peu et répondit sans trop de difficultés à ses questions. A mesure qu'elle parlait, le visage de Louis XIV prenait une expression de chagrin et de tendresse que rien ne peut rendre. Il n'eut jamais d'affection que pour ses enfants naturels, et surtout pour mademoiselle de Blois, dont l'esprit et la beauté flattaient singulièrement son amour-propre. On assure qu'une des causes de sa haine pour le prince d'Orange fut le refus qu'il fît de la main de cette princesse, sojis prétexte que ceux de sa maison étaient accoutumés à épouser les filles des grands rois et non pas leurs bâtardes.

— Je ferai casser ce mariage, s'écria-il enfin en se levant agité. M. le Prince et les Condé se sont moqués de moi.

— Ohl non, Sire, interrompit la jeune princesse, ce mariage ne sera pas cassé, je l'aime trop, et puis d'ailleurs il est inutile de publier ces détails. Pourquoi en instruire la oour et l'Europe entière ? Mon mari ne % m'aime pas, peut-être m'aimera-t-il plus tard. Je ne lui plais pas; je lui plairai peut-être dans l'avenir. Non, pour me faire oublier mes chagrins je ne vous demande qu'uue chose, la grâce de mon frère, celle de la femme qu'il aime. Après je serai contente, je ne pleurerai plus, je vous le promets.

— Si jeune! si belle! reprenait le roi, et destinée à n'être jamais heureuse. Je ne puis souffrir cela.

— Mon père, mon père, si vous m'aimez ne repoussez pas ma prière.

Le roi se promenait toujours et semblait réfléchir. Son front était chargé de soucis. C'étaient bien ces sourcils froncés qui faisaient trembler la terre.

— Vous avez donc confié cela à la Dauphine ?

— Oui„ Sire, les chagrins de mon frère et les miens,

— Et vous en avez été contente ?

— Elle m'a comblée de bontés.

— * C'est bien, je l'en remercierai. Maintenant, rentrez chez vous, ma fille, prenez courage. Je vais songer à vous. Ne vous affligez pas pour votre frère, j'oublierai ce que vpus m'avez dit, c'est tout cefyie je puis promettre. Quant à la reconnaissance de l'enfant, il sera assez temps de s'en occuper lorsqu'il sera né. Je vous reverrai ce soir.

— Sire, je voudrais encore obtenir uie faveur de Votre Majesté.

— Laquelle?

— J'ai besoin de voir ma mère, je désire aller à Paris, ce soir même, afin d'être aux Carmélites demain matin de bonne heure.

— Allez, ma fille, je vous permets de ne point venir fcujeu.

— Oh! merci, merci; je ne sais comment remercier Votre Majesté de ses bontés pour moi.

Dès que la princesse fut de retour chez elle, ^elle fit appeler mademoiselle de Rechecourt, Celle-ci se présenta tremblante.

—Votre sort est réglé, mademoiselle, lui dit-elle avec une dignité bien au-dessus de son âge, vous allez quitter ma maison. Vous vous rendrez où bon vous semblera, entendez- vous T vous êtes libre. Je ne puis cependant oublier notre ancienne amitié , voici de quoi vous établir dans votre nouvelle position. Je ne puis, je ne veux plus vous voir, mais je désire connaître votre sort, il vous sera permis de m'en instruire. Allez et soyez heureuse, vous sortirez aujourd'hui même du château.

Mademoiselle de Rechecourt se jeta à genoux et couvrit sa main de baisers et de larmes.

— Oh! madame, quelle adorable bonté, que ne vous dois-je pas? aussi ma reconnaissance...

— C'est bien, c'est bien, Rechecourt, je vous crois. Obéissez à mes ordres, c'est la seule manière de me prouver cette reconnaissance dont vous parlez. Voici madame de Buri, elle ignore et ignorera tovit, soyez tranquille. Madame, continua- t-elle en s'adressant isa dame d'honneur, veuillez dire qu'on prépare mes équipages, je pars pour Paris dans une demi-heure.

— À cette heure, madame, et le cercle?

— J'ai l'autorisation du roi. Envoyez M. de Coëtquen chez -M. le prince de Conti, il lui dira de ma part que j'ai affaire à Paris et que je m'y rends.

Madame de Buri vit dans les yeux de sa maîtresse qu'elle ne permettrait aucune observation, elle s'inclina en silence et sortit.

Une demi-heure après, la princesse et sa suite étaient sur la route. Pas un mot ne fut prononcé. M. le duc de Vermandois accompagnait sa sœur; il savait par elle l'indulgence du roi ; tout à son amour, à ses projets, il ne devinait pas Pamère douleur de la jeune femme. En arrivant à l'hôtel de Condé, ils se séparèrent. Madame la princesse de Conti s'enferma seule

dans sa chambre, elle congédia sa suite, même mademoiselle Chouin, qu'elle admettait cependant à ses privés les plus iatimes. Cette longue soirée, cette longue nuit passée dans la solitude, ljii inspirèrent apparemment de nouvelles idées, car le lendemain à sa toilette elle semblait plus calme et moins affligée. Elle alla entendre la messe aux Graiides-Carmélites, puis elle fit dire à la sœur Louise de la Miséricorde qu'elle avait absolument besoin, de la voir en particulier.

— Répondez à Son Altesse, répliqua la pieuse recluse, que je dois rester encore une heure en oraison.

— J'attendrai, interrompit la jeune femme; préve- - nez ma mère que j'attendrai.

Et elle s'assit dans un coin du parloir, sans montrer ni mauvaise humeur ni impatience. Au bout de l'heure fixée, madame de La Vallière parut.

— Que me voulez-vous , madame , deinanda-telle.

— J'ai besoin de vous voir, ma mère, de vous ouvrir mon âme, car je souffre.

— Vous souffrez, madame, et que vous manque-t-U donc pour être heureuse ? ^

— Hélas! ma mère, il me manque l'amour de mon mari, moi qui l'aime tant, moi qui ai cru en sa tendresse; il nous a tous trompés.

— Priez alors, ma fille; contre de tels chagrins il n'y a d'autre bouclier que la prière. Cependant mon cœur vous est ouvert, confiez-moi vos peines, je vous aiderai aies supporter, je redoublerai de pénitence, afin de dé- , tourner ae vous la colère céleste. C'est, hélas ! tout ce que je puis faire à présent.

La jeune femme parla alors, elle parla longtemps. Ainsi que Louis XIV, la duchesse la regarda djun air de pitié et de tendresse. L'étonnement se peignit dans ses yeux. #

— Dieu m'éprouve et me punit jusque dans mes enfants, murmura la Carmélite ; iis souffrent tous les

deux, tous les deux souffrent 'par le cœur, par où j'ai' failli, par où j'ai souffert comme eux. Ma fille, il faut respecter la volonté de la Providence, il faut la remercier encore, vous pourriez être plus malheureuse. Surtout fuyez lés projets de vengeance. Jetez-vous aux pieds du roi pour obtenir qu'il ne fasse point d'éclat. Vous êtes unie devant Dieu à ce prince infortuné dont le désespoir doit être encore plus grand que le vôtre. Vous avez une belle mission, celle de le consoler, de le soutenir dans ses cruelles épreuves. Il vous aime, j'en suis certaine, j'ai lu souvent dans son âme; je n'y ai jamais trouvé qu'une grande passion pour vous, jointe- à une profonde mélancolie, dont je ne pouvais m'expliquer la source, la voilà connue maintenant. Soyez toujours la même, cachez-lui cette funeste découverte, cachez-lalui bien, ou vous amèneriez le désespoir dans son cœur. N'est-ce pas que vous suivrez mes avis, ma Louise ?. . — Je tâcherai, ma mère.

— Ne confiez plus à personne cette cruelle séparation. Ne cherchez de secours et de consolations que dans la prière ; je vous l'ai dit, vous n'en obtiendrez que là. Je le sais bien , moi, qui ai cru si longtemps en la distraction du monde! Tout est vide, hors la clémence céleste, hors cette bonté inépuisable qui nous écoute et nous protège, même lorsque nous en sommes indignes.

— Et vous, vous, ma mère?

— Moi, je ne suis qu'une indigne servante de Dieu. J'ai tant de fautes à me reprocher, tant de pénitence à faire pour l'expiation, que je n'ose vous promettre -un appui bien solide. Je ipe reproche ma tendresse pour vous; si j'étais une sainte, je ne devrais plaoer cette tendresse qu'après l'intérêt de mon Salut. Je n'en ai pas la force. Votre nom et celui de votre frère arrivent toujours de mon cœur âmes lèvres, et lorsque jemouille de mes larmes le marbre du sanctuaire, je ne sais pas souvent si notre séparation n'en est pas aussi bien la cause que mes remords.

. — Pauvre bonne mère!

— Je ne suis point à plaindre, car je crois et j'espère. Je regarde au ciel pour me détacher de la terre. Il faut que nous nous y retrouvions, pour cela acceptez avec courage l'épreuve qui vous est envoyée. Retour- : nez à Saint-Germain. Que le roi vous voie ce soir calme ^t résignée, sa colère s'apaisera.

— Combien il va m'en coûter do rencontrer le prince !

— Il doit être inquiet et alarmé de votre absence, • ne la faites pas durer plus longtemps. Allez, ma fille; la

destinée des femmes est de souffrir. Celle des princes est plus misérable encore. Au moins avez-vous autour de vous votre famille, vous êtes dans votre patrie. Comptez-vous cela pour rien? — Adieu, revenez ici, revenez souvent. Je vous apprendrai comment on se console dans la religion.

Madame la princesse de Conti reprit le chemin de la Cour. Son frère ne l'accompagna pas, il lui fit dire qu'il ne rentrerait au château que pour l'neure du jeu.

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