LA FILLE D'HONNEUR
Madame la princesse de Conti, en arrivant à Saint- Germain, trouva son mari chez elle; il l'attendait, lui dit madame Dupont, depuis la sortie de la messe et il montrait une grande inquiétude.
— Vous voilà dpnc enfin ! s'écria-t-il, j'étais dans un état de crainte horrible en ne vous voyant pas revenir.
— Je vous ai fait prévenir hier par M. de Coëtquen, monsieur.
— Sans doute, mais je n'étais pas chez moi, je ne vous avais pas vue avant votre départ si précipité ; je ne pouvais, je ne puis encore m'expliquer cette hâte.
— Je voulais parler à ma mère, le roi me l'avait permis, et puis j'étais trop triste pour rester au jeu le soir.
— Trop triste, et pourquoi ? murmura le prince en pâlissant.
— C'était pour mon frère, pour mon frère seul, je vous assure, reprit-elle en faisant un effort visible sûr elle-même. C'était aussi pour lui que je devais voir madame de La Vallière.
— Qu'a-t-il donc encore T
— Permettez-moi de vous le taire, le roi Ta ordonné. C'est une affaire complètement personnelle à lui. Que Dieu le protège et le sauve! Notre famille n'est pas heureuse.
— Une lettre de Monseigneur, madame, dit madame deBuri, après avoir gratté à la porte et reçu la permission d'entrer. Votre Altesse veut-elle y répondre?
— Sans doute, répliqua la princesse après l'avoir lue, je serai charmée de cette soirée. Et vous, mon-' sieur, vous convient-il de m'accompagûer ce soir chez M. le dauphin, où nous sommes conviés à souper T
— Vous savez bien, madamte, que partout où vous êtes, je yeux être.
— Merci, mon ami, lui dit-elle en lui tendant la main avec émotion.
Le prince baisa passionnément cette main si belle et si blanche, et la retint un instant dans les siennes. Madame la princesse de Conti parut embarrassée, mais elle ne la retira point.
— Nous irons chez Monseigneur en sortant du jeu, qui pe se prolongera pas tard, la reine étant indisposée, probablement le souper nous conduira bien ayant dans la nuit, vous savez combien le dauphin aime à veiller.
— Cela ne vous fatiguefra-t-il pas T Je vous trouve pâle, vous n'avez pas bien dormi, sans doute, après votre voyage.'. . .
— Non, non. On sera gai, j'espère, et j'ai besoin de gaieté avant tout.
M. le prince de Conti garda le silence; mais cette sorte de gêne, un moment dissipée, reparut entre les époux. Un instant après, le prince se leva, prit congé et rentra chez lui. La jeune femme, restée seule, fit appeler mademoiselle Chouin.
*— Venez ici, Chouin, et donnez-moi un conseil pour tta toilette de ce soir, je veux être très-belle au jeu, très-belle surtout au souper. Mon Dieu! n'y aurait-il
pas moyen de me débarrasser pour ce repas de madame de Buri ? C'est une très- bonne et très-respectable personne, mais c'est bien la dame d'honneur la plus insupportable ! Trouvez-moi donc une défaite.
— Je n'en vois aucune, madame, à moins cependant que madame la dauphine ne renvoie madame de Richelieu; sans cela, s'il y a une dame d'honneur, les autres réclameront leur droit.
— Y viendrez- vous, Chouin ?
— Si madame me l'ordonne, répondit la jeune fille en rougissant ; mais je préférerais ne pas avoir cet honneur.
— Oh I oui, vous* craignez de veiller.
— D'ailleurs, si Son Altesse ne prend pas madame de Buri, je ne puis point la suivre, ,
— C'est juste. Occupons-nous donc de ma toilette. Que pensez-vous d'un habit de satin blanc avec de beaux points de Venise ?
— • Madame aura l'air d'une mariée.
— Oh 1 non, non, pas cela alors. Le pékin damassé fleur de mauve et des agrafes d'améthyste, qu'en dites-vous ?
— Cela sied admirablement à Votre Altesse.
— Je le prendrai alors. Ahlôtez ce portrait, donnez.moi celui du roi, il y a bien longtemps que je ne l'ai porté. Si madame de La Chapelle arrivait, elle vous accuserait d'empiéter sur ses fonctions, ainsi dépêchezvous. Les dames d'atours sont terribles.
— Quel beau portrait que celui-là, madame! Combien le roi était charmant alors !
— En voici un autre auquel je tiens beaucoup et que vous n'avez pas vu, je crois, je ne le possède que depuis quelques jours. C'est celui de Monseigneur.
— Mademoiselle Chouin referma vivement l'a boîte par un. mouvement involontaire.
-- Eh bienl qu'est-ce? On croirait que M. le dauphin vous fait peur à voir.
i— Madame... pardon... c'est malgré moi... le cou*
c LA PRINCESSE Dp 'CONTI 75
vercle est retombé de lui-même. Certes, c'est aussi une belle peinture que celle-là.
— Et un admirable visage. Ne le trouvez- vous pas ?
— Mon opinion est bien peu de chose lorsqu'il s'agit d'un si grand prince, madame.
— Ne la donniez-vous pas tout à l'heure librement sur le roi ?
— Votre Altesse me la demandait...
—Allons, Chouin, interrompit la princesse en riant, vous êtes si prude que vous ne voulez p^s même convenir de la beauté d'un jeune homme.
— En vérité, madame, cela est si faux que je regardais tout à l'heure M. le prince de Conti et que je m'extasiais sur ce délicieux visage.
Ce fut au tour delà princesse à se troubler. Elle parla sur le ehamp d'autre chose, et se remit à examiner sa toilette. L'heure arriva de s'habiller et bientôt on se rendit chez le roi. Sa Majesté s'approcha de sa fille chérie aussitôt qu'il Paperçut. Il s'informa de sa santé avec une tendre sollicitude : en la voyant si belle, Louis XIV crut à plus de tranquillité de sa part.
— Votre voyage vous a été salutaire, madame, lui dit-il; c'est une bonne chose pour la jeunesse que la distraction, et en courant par les chemins, on y laisse souvent sa douleur.
— Je remercie le roi , Sa Majesté a raison, je me trouve infiniment mieux.
Le prince de Conti s'approchait en ce moment ; le roi, à son aspect, fronça le sourcil, il lui tourna le dos sans lui parler, au grand étonnement des courtisans. Le prince resta ébahi et sa femme porta les yeux d'un autre côté, feignant de ne pas s'en apercevoir. Cette petite scène fut un événement dans Saint-Germain, et le soir même les conjectures les plus contradictoires se répandaient. Le mari de mademoiselle de Blois resta dès lors dans un isolement complet. M. le prince de la Roche-sur- Yon en fit mille plaisanteries qui furent bien près de mettre le public sur la voie. Madame de
Se vigne raconte différents bons mots de lui, que nos mœurs plus prudes ne me permettent pas de répéter. Bientôt, grâce à ces indiscrétions, le secret de ce ménage n'en fut plus un pour personne.
Cependant le neveu du grand Condé était une bonne et noble créature. Sa libéralité, sa franchise et sa bravoure le rendaient un digne descendant du Béarnais. Il se faisait aimer de tous, et certainement il le méritait. Les esprits sérieux lui accordaient pleine et entière justice. Les jeunes gens, les courtisans qui le vi- . rent en disgrâce, s'éloignèrent de iui, selon l'usage immémorial des cours. M. le dauphin continua cependant sa liaison d'amitié avec lui, et ce jour-là même, au souper, il le traita avec une distinction toute particulière.
Monseigneur n'avait aucun des goûts de son illustre père, il trouvait la grandeur ennuyeuse, et rien ne lui plaisait comme la conversation intime. Gai, d'humeur facile ,il avait la bonhomie d'Henri IV, s'il n'en eut pas les grandes qualités, aussi le peuple de Paris l'adorait. Les poissardes allaient le voir à Saint-Germain et à Versailles, il badinait avec elles, les connaissant toutes par leur nom, du moins celles qui venaient ordinairement en députation près de lui. Tant que madame la dauphine vécut, comme c'était une princesse réservée et sérieuse, Monseigneur fut obligé de se contraindre dans ses réunions intimes. Après sa mort seulement, il donna à sa maison l'air de sans gêne qui convenait à son caractère, A Pépoque où nous sommes, quoique marié depuis peu de temps, il faisait de nombreuses infidélités à sa femme. Mademoiselle Raisin, de la Comédie-Française, madame de Brou et mille autres se partageaient ses faveurs ; la princesse ne s'en inquiétait guère. Renfermée chez elle, elle se livrait à l'étude et aux souvenirs de son pays, dans de longues conversations avec une femme de chambre, nommée Bessola, qui Pavait suivie. Le roi venait souvent à son cercle, et lorsqu'après le jeu, M. le dauphin réunissait quel-
ques personnes amies de la gaieté et de la bonne chère,
1)resque toujours madame la dauphine se faisait maade afin de ne pas paraître.
Son absence permettait un peu plus de liberté, ce-
Sendant la convenance exigeait qu'aussi près d'une ame souffrante on modérât les élans de la joie. On se tenait un peu, Monseigneur en murmurait quelquefois, et il glissait à l'oreille de ses favoris une plaisanterie hasardée dont il riait à gorge déployée, soit qu'elle fût bonne ou mauvaise. Les femmes en rougissaient ou faisaient semblant d'en rougir, ce qui redoublait l'hilarité du prince.
Le jour où il avait engagé madame la princesse de Conti, il avait passé la journée à la chasse, où il avait été très-heureux, et sa belle humeur en augmenta. Aussitôt qu'il aperçut sa sœur , il alla au-devant d'elle.
— C'est vous qui présiderez la table ce soir, princesse, lui dit-il, madame la dauphine est fatiguée, elle nous a quittés en rentrant. Votre santé me paraît excellente, vous êtes plus belle que jamais, et cependant vous vous êtes mariée deux mois plus tôt que nous; vous avez l'esprit de conserver votre visage de jeune fille. C'est sagement penser, n'est-ce pas, mon cousin T
M. le prince de Conti répondit par une inclination, et se mêla aux autres convives.
— J'aurais bien désiré voir madame la dauphine, Monseigneur; pendant le jeu il m'a été impossible de causer avec elle, et j'en avais grand besoin, reprit la princesse en soupirant.
— Oui, pour faire comme ce matin, pourmouiller de larmes ces jolis yeux. Non, je ne le souffrirai pas, nous devons nous amuser à présent. Il y a temps pour tout, madame.
— Puisque vous le voulez, Monseigneur, il faut bien vous obéir.
Quelques femmes seulement se trouvaient dans cette
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réunion; l'absence de madame la dauphine, de madame de Richelieu, par conséquent, permit à madame la princesse de Conti de se débarrasser de sa dame d'honneur. Mademoiselle Chouin suivit la comtesse, avec un peu de répugnance peut-être.
— Où est donc cette jolie demoiselle de Rechecourt, madame? demanda M. le dauphin, pourquoi ne Pavez-vous pas amenée ?
— Elle est retournée dans sa famille, Monseigneur.
— Ah ! c'est dommage... Et quelle est la grosse fille fraîche qui la remplace ?
— Mademoiselle Chouin.
— Elle n'est „pas belle, pourtant sa figure me revient, ce doit être une joyeuse personne?
— Joyeuse et bonne, et spirituelle àPexcès, Monseigneur.
— C'est égal, cette petite Rechecourt avait un minois fripon à faire tourner la tête. Vous auriez dû la garder, mon cousin, cela réjouit les yeux. Madame la dauphine a congédié ses filles bien malgré moi; avez-vous consenti de bonne grâce au renvoi de Rechecourt? n'est-ce pas un coup d'autorité de la princesse ?
— Je ne me mêle en rien de la maison de madame, Monseigneur, je n'ai jamais regardé une de ses filles, je ne sais pas le nom d'une seule d'entre elles, et j'ignorais même qu'il y eût le moindre changement dans le service de la princesse, répliqua M, le prince de Conti.
— Nous, n'en croirons rien, je vous en avertis. Allons donc 1 à votre âge, c'est de l'hypocrisie.
— J'ai cependant dit la vérité, je l'atteste.
— Ma sœur, votre mari vous trompera bientôt, vous prenez tous les deux le bon moyen. Vous, en étant jalouse, lui, en faisant le saint, ah ! il vous en arrivera de belles !
Lorsque M. le dauphin appelait mademoiselle de
Blois, ma sœur, ceux qui l'approchaient se croyaient en droit de tout lui demander, car il était dans la meilleure disposition possible. Il est cependant à remarquer qu'il ne fit jamais cet honneur à aucun des enfants de madame de Montespan, et que cette princesse fut la seule de tous ses frères naturels qu'il traita en parente aussi proche. Nul doute que s'il eût régne, madame la princesse de Contine fût parvenue aux plus grands honneurs .
— Monseigneur, répliqua-t-ellë vivement, vous prenez trop à cœur les sentiments de M. le prince de Conti ; je suis très -tranquille à cet égard, et je remercie Votre Altesse royale de sa sollicitude.
Le bon dauphin resta stupéfait devant cette réponse sérieuse ; il riait et voulait faire rire les autres, sans la moindre arrière-pensée de malice. Il baissa l'oreille devant cette jeune colère , et adressa sur-lechamp une nouvelle question comme pour réparer sa maladresse.
— Où est -donc le duc de Vermandois ? il n'a pas paru depuis deux jours, aurait-il repris ses anciennes habitudes?
— Il est à Paris, Monseigneur, je l'y ai conduit moimême hier, il en reviendra demain, je suppose.
— Je l'avais fait engager ce soir, jç ne suis pas trop fâché de son absence, i| a une figure grave qui m'afflige et m'attriste. Mais voilà justement que vous lui ressemblez, ma sœur, et vous allez m'attrister aussi.
Le reste du souper se passa ainsi en plaisanteries qui tourmentèrent outre mesure le jeune ménage. En rentrant chez eux, ils se séparèrent. Mademoiselle de Blois pleura toute la nuit ; à son lever elle avait les yeux rouges et le visage bouleversé. Elle fit présenter ses excuses au roi de ne pas aller à la messe» et passa la journée chez elle. M. le prince de Conti vint lavoir, elle le reçut avec les larmes aux yeux, malgré ses efforts pour les cacher. Il ne la questionna pas cependant, mais il se montra si triste lui-même, que la douleur de
sa femme céda un peu devant la sienne. Elle lui tendit la main en lui disant :
— Je vais mieux, Armand, ne vous tourmentez pas. Le prince baisa cette main, et sortit presque suffoqué
par les sanglots.
Monseigneur, en apprenant l'indisposition de sa sœur, s'empressa d'accourir. La princesse reposait, madame de Buri restait dans sa chambre, il ne trouva au salon c^ue mademoiselle Chouin, assise auprès d'une table et lisant. Elle se leva à l'aspect de M. le dauphin, lui fît une profonde révérence, et attendit qu'il daignât lui adresser la parole.
— Voudriez-vous m'annoncer chez madame la princesse de Conti? mademoiselle, lui dit-il avee sa politesse accoutumée.
— Monseigneur m'ordonne-t-il de réveiller son Altesse ? elle dort en ce moment.
— Non, non, c'est inutile, j'attendrai, je ne suis pas pressé. Asseyez- vous, mademoiselle, et ne rougissez pas ainsi, vous me feriez croire que je vous effraye. Je suis chez ma soeur, sans suite, sans menins, sans étiquette, grâce à Dieu ! il serait mal à vous de m'y rappeler malgré moi. Que lisiez-vous donc là, mademoiselle ?
— La princesse de Clèvèfc, de madame la marquise de La Fayette, Monseigneur.
— Oh I c'est une charmante histoire à ce qu'on m'a assuré; madame de La Fayette est un? personne de beaucoup d'esprit. Est-ce la princesse de Conti qui vous a prêté ce livre ?
— Il appartient à madame, en effet, Monseigneur, et elle a eu la bonté de me donner la clé de sa bibliothèque.
— C'est bien fait à elle, vous êtes donc heureuse chez la princesse de Conti ?
— Parfaitement heureuse, Monseigneur.
— Vous n'aimeriez pas mieux être chez la reine ou chez Madame ?
LA "princesse de conti 81
— Tant que Son Altesse Sérénissime voudra bien me garder, je resterai près d'elle de préférence à toute autre.
— Pourtant les filles de la reine et celles de Madame arrivent quelquefois à de hautes destinées. Voyez mademoiselle de Fontanges et autrefois madame de La Vallière. Vous n'avez jamais envié la faveur, mademoiselle ?
— Mademoiselle de Fontanges se meurt et mademoiselle de La Vallière est aux Carmélites. Monseigneur voit où conduit cette faveur si enviée et si fragile. Je préfère ma modeste position, je suis certaine de ne pas la perdre.
— Vous êtes bien raisonnable pour une fille de votre âge, mademoiselle.
— Je me rends justice, Monseigneur, je sais que rien ne me permet d'aspirer aux hautes sphères dont me parlait Votre Altesse Royale, et je vis tranquille dans la mienne.
— Je ne sais réellement pas pourquoi vous êtes si modeste, l'esprit donne tous les droits à la célébrité, quand vous n'y joindriez pas votre jeunesse et votre fraîcheur.
Mademoiselle Chouin baissa les yeux en rougissant, et s'inclina pour toute réponse.
— Avez-vous envie de vous marier, mademoiselle ? demanda le prince, après un instant de silence.
— Non, Monseigneur, tout mon désir est de rester comme je suis.
— J'en suis fâché, vous m'intéressez, et j'aurais voulu faire quelque chose pour vous. Vous ne ressemblez pas aux autres filles, puisque vous ne songez pas au mariage, c'est leur unique but, leur unique affaire. Voyez cette Rechecourt, n'est-elle pas retournée pour cela chez ses parents?
— Je l'ai entendu dire, Monseigneur.
— Elle eût mieux fait de rester à la cour, c'est là qu'on trouve les bons maris. Ceux de province sont quelquefois incommodes, ils veulent qu'on les aime et
qu'on les respecte, et c'est fort difficile, convenez-en.
— Pas toujours, Monseigneur, et puis le devoir vous aide.
— C'est un secours bien fragile en général, made-' moiselle, nous sommes si faibles contre le péché 1
Le visage de Monseigneur prit une expression de crainte et de conviction qui prouvait jusqu'à l'évidence la vérité de ses paroles. Mademoiselle Chouin sourit tristement.
— Ma sœur m'a dit que vous étiez fort gaie, mademoiselle ; vous me semblez au contraire bien sérieuse pour votre âge. Est-ce que ma présence vous impose assez pour changer votre caractère ?
-r- Je sais trop ce que je dois à Son Altesse Royale, pour ne pas lui montrer le respect le plus...
— Mademoiselle, je tiens moins au respect qu'à l'amour des femmes.
— Monseigneur... permettez...
— Eh ! ne vous effarouchez pas ainsi pour une galanterie sans conséquence. Mademoiselle de Reehecourt n'est pas si timide, ni les filles de Madame la dauphine non plus.
— Aussi, Monseigneur...
— Vous allez me dire que l'une est chez ses parents, et les autres renvoyées; vous profitez beaucoup des exemples qu'on vous donne, à ce qu'il me semble.
— Trop heureuse de m'épargner ainsi des chagrins» Monseigneur ; mais si Monsieur le dauphin le désire,, ajouta- t-elle, avec l'intention visible de rompre l'entretien, j'irai voir si Son Altesse Sérénissime est éveillée. • ,
— Comme il vous plaira, mademoiselle, il vous semble donc que notre conversation a duré assez longtemps?
Mademoiselle Chouin entra dans la chambre de la princesse, elle la trouva avec la comtesse de Buri, à demi sommeillant; dès qu'elle eut annoncé l'arrivée de Monseigneur, elle reçut l'ordre de le faire entrer.
— Attend-il depuis longtemps, Chouin ? ajouta mademoiselle de Blois, %
— Depuis une demi-heure environ.
— Et vous êtes restée ainsi seule avec M. le dauphin ? demanda madame de Buri d'un air sévère.
^ — Son Altesse me l'avait ordonné, madame.
— On n'exécute point des ordres de ce genre, mademoiselle; si madame n'y prend garde, la réputation de sa maison va se trouver compromise. Ce billet de. l'autre soir au jeu, cette entrevue, on parlera bientôt des filles de madame la princesse de Conti comme de celles de madame la dauphine , et on sera obligé de finir de la même manière.
— Faites entrer M. le dauphin, madame, interrompit la princesse, et veuillez à l'avenir me laisser le soin de juger ce qui se passe chez moi.
M. le Dauphin s'approcha du lit de sa sœur et lui demanda avec un intérêt très- véritable de ses nouvelles ; celle-ci le remercia vivement, puis elle ordonna à ses dames de se retirer.
— Monseigneur, dit-elle dès qu'ils furent seuls, vous venez de me faire gronder par madame de Buri : pourquoi rester ainsi en tête-à-tête avec Chouin ? Vous me compromettez en compromettant mes filles, et je ne dois pas souffrir ces choses-là.
— Je vous assure, madame, que ces mercuriales me rompent la tête, répliqua M. le dauphin en riant : chez madame la dauphine, chez Madame, chez vous à présent on ne tient pas un autre langage ; il règne à la cour un air de pruderie incroyable : vous allez voir que cette Maintenon, devenue dévote pour faire oublier sa vie passée, donnera le ton à la France entière. Savezvous que ses progrès dans le cœur du roi m'effraient; j'aimerais mieux cent Montespan, au moins si elle est méchante, elle n'est pas hypocrite, on sait à quoi s'en tenir avec elle ; mais l'autre ! elle nous fera faire du chemin : elle a déjà détourné le roi de cette pauvre
petite duchesse de Fontanges, qtii se meurt. Je ne puis souffrir cette femme !
— Elle est bien belle !#
— Sans doute, elle est belle et spirituelle comme un démon; elle a l'expérience d'une femme de quarantecinq ans et le charme d'une femme de trente, rien n'est plus dangereux, vous dis-je : elle a fasciné M. de Meaux, au point qu'il la regarde comme un ange descendu sur la terre et appelé à convertir le roi ; avec de pareilles idées, elle aura tout le clergé à ses ordres.
— Monseigneur, il ne s'agit pas du roi, il s'agit seulement de mes filles d'honneur.
— Rassurez-vous, princesse, vos filles d'honneur méritent ce titre plus qu'aucune d'entre leurs compagnes, ce sont des parangons de vertu.
— Monsieur le duc de Vermandois demande à voir Son Altesse Sérénissime, interrompit madame de Buri après avoir gratté à la porte.
— Si Monseigneur le permet, nous le recevrons surle-champ, répondit madame la princesse de Conti, il me tarde de le retrouver.
— Je vous laisse avec lui, madame, nous allons courre un cerf dans la forêt, et M. de Soyecourt m'at- 1 tend, afin de me montrer les nouvelles meutes du roi ;
je reviendrai ce soir. Adieu, et soyez tranquille.