‹ Madame Louise de FranceChapitre 29 sur 44 · DEUX MOIS APRES · texte numérisé non relu

DEUX MOIS APRES

Le temps court, il court plus vite encore dans la vie réelle que dans les romans. Un des grands malheurs de notre existence, malheur que rien ne peut empêcher apparemment, puisqu'il se propage de générations en générations c'est de ne nous apercevoir de cette vérité que lorsqu'elle ne nous apporte que des regrets. Si nous étions bien persuadés dans notre jeunesse du peu de durée de nos chagrins et de nos joies, si nous savions préparer l'avenir par le présent, nous aurions moins de larmes à verser ; la moitié de nos douleurs arrivent par notre faute, et nous nous consolerions plus vite si nous savions combien on se ponsole de tout.

Madame la princesse de Conti avait été fort malheureuse pendant quelques mois; mais elle s'était fait une sorte d'héroïsme, et elle avait décidé qu'elle n'en conviendrait pas. Le roi n'en conserva pas moins la plus grande froideur pour son gendre, et toute la cour l'accabla de dégoûts; peu à peu la jeune femme, à force de chercher à se distraire, laissa envoler son chagrin. Elle se plut dans les fêtes et les parties de plaisir; elle

reprit toute sa gaieté, sa beauté devint éclatante, elle eut mille adorateurs, qu'elle s'attacha à désespérer ; son mari l'adorait de plus en plus, il en était jaloux jusqu'à la frénésie, et rien ne peut dépeindre ses tourments, car mademoiselle de Blois ne lui montrait que de l'indifférence, presque du mépris.

Il ne trouva de refuge que dans la religion et dans les entretiens de la sœur Louise de la Miséricorde : elle soutenait son courage en lui montrant un meilleur avenir, lorsque sa fille, plus âgée, apprécierait les imminentes qualités qui le distinguaient.

— Elle vous aimera de nouveau, lui répétait-elle, laissez-la se rassasier de fêtes, elle sentira le besoin de retrouver le bonheur lorsqu'elle aura épuisé le plaisir.

— . Le bonheur, répondait le prince, ah I madame, n'est-il pas cruel de me parler ainsi ? le bonheur ! il est enfui sans retour.

— Voyez ce que deviennent ces joies de la terre, Monseigneur, voyez où je suis à présent ; regardez le ciel, c'est là que vous* serez récompensé de vos épreuves, et soumettez-vous à la volonté de Dieu.

Après chacune de ces entrevues, M. le prince de Conti revenait un peu plus fort contre ses dégoûts ; mais le soir, la froideur du roi, la coquetterie de sa femme, l'indifférence qu'elle lui montrait le ramenaient à sa position ; il passait des nuits affreuses, il demandait la mort à grands cris, car il ne trouvait dans son avenir aucune espérance.

Un jour de la Saint-Louis, on avait célébré la fête du roi avec une pompe très-brillante : madame la princesse de Conti avait dansé un menuet d'une grâce tellement ravissante qu'on ne parlait d'autre chose à la cour. Il y avait alors à Versailles un prince de Bavière, frère de madame la dauphine, dont la tête s'était tournée pour mademoiselle de Blois. C'était une passion folie, indomptable ; il ne pensait qu'à elle, ne parlait que d'elle, et certainement il eût essayé toutes lçs extravagances possibles pour réussir. Beau, bien fait,

agréable d'esprit, il avait justement cette tournure d'imagination qui plaît aux jeunes femmes, et s'il eût voulu s'en donner la peine, de nombreux succès le lui auraient prouvé ; mais il n'avait d'yeux que pour madame la princesse de Conti, et les préférences fes plus marquées d'une autre n'auraient pu Pen distraire.

Ce jour de la Saint- Louis, il faisait un temps admirable : monsieur le dauphin proposa une promenade aux flambeaux dans le parc, la jeunesse tout entière se hâta d'accepter, et lorsque le roi se fut retiré chez lui, on sortit du château pour se répandre dans les bosquets. Il est impossible de rien voir de plus beau que le coup d'œil de cet admirable lieu, ainsi peuplé de seigneurs et de dames couvertes de pierreries et de velours : la lune brillait, sa lumière éclipsait celle des torcHes portées par les pages et les officiers ; l'eau des bassins réfléchissait ces illuminations, qui semaient de paillettes brillantes les jets d'eau et les cascades ; des musiques cachées exécutaient les plus beaux morceaux des opéras de Lully, tout portait à la volupté, à la tendresse, à cet enivrement involontaire dont rien ne garantit qu'une raison austère ou des principes inébranlables.

Le prince Maximilien de Bavière suivait son idole et brûlait à ses pieds tout l'encens de son cœur ; elle Técoutait rêveuse et préoccupée, pour la première fois ces paroles brûlantes arrivaient à son oreille sans l'égide du devoir, elle tremblait et de crainte et de surjprise, les mots expiraient sur ses lèvres; elle voulait repousser loin d'elle cette séduction dangereuse, et cependant elle l'aspirait avidement, elle comprenait enfin ce qui manquait à sa vie. Peu à peu le prince et la princesse restèrent en arrière, la troupe joyeuse changea* de route sans qu'ils s'en aperçussent : ils continuèrent à marcher, et bientôt ils se trouvèrent seuls à l'entrée du bosquet de Diane, éclairé par la lune, couvert par le mystère et embaumé des senteurs des bois.

— J.e ne saurais aller plus loin, dit-elle, nous sommes égarés, je n'entends plus rien, il faut revenir sur

nos pas, monsieur : on nous cherchera, sans doute, et voyez à quoi vous m'exposez avec vos galanteries; Elle essayait de sourire pour cacher son trouble.

— Des galanteries , madame ! voilà bien le malheur de ce beau pays, iï mesure tout à son point de vue : la passion s'appelle ici galanterie, comme le caprice, et vous n'avez qu'un mot dans votre langue pour ce qui est vrai et pour ce qui est faux, pour ce qui est solide et pour ce qui est léger.

— Ne voyez- vous pas, monsieur, que nous en agissons ainsi par prudence ? "Une honnête femme peut quelquefois entendre des galanteries ; mais tout ce qui est sérieux nous est défendu : nous acceptons le badinage, nous y répondons, c'est un échange de fausse monnafe qui n'engage personne et qui amuse tout le monde.

Le prince remua tristement la tête. '

— Vous avez raison} madame, du badinage, toujours du badinage !

— Hélas ! monsieur, ne faut-il pas redouter le reste à l'égal de la mort ? Regardez autour de vous, dans cette cour même que vous accusez de futilité, combien de victimes l'amour n'a- 1- il pas semées sous ses pas : ma mère d'abord, mademoiselle de Fontanges, la première Madame, la connétable, madame de Longueville, et mille autres que je pourrais vous citer.

— Cet amour n'était pas comme le mien, madame, désintéressé, prêt à » tout, sans craintes et sans reproches.

— Mademoiselle "de Montpensier me disait l'autre jour que tous les hommes assuraient la même chose, et parmi les victimes' j'ai oublié celle-là, cependant elle mérite presque la première place.

— Elle a aimé un simple, gentilhomme, un fat, un écervelé.

— Elle a été bien près d'en faire un comte d'Eu, un duc de Montpensier, ma pauvre cousine l Mais, brisons làl Jje ne veux pas rentrer avec vous au château.

Continuez votre promenade, moi je vais retrouver Monseigneur. C'est déjà trop d'une si longue absenpe. Madame de Buri prendra ses airs de prude, et si le roi et M. le prince de Conti le savaient, ils ne me le pardonneraient pas.

Le prince voulut répliquer, elle lui imposa silence, et faisant de la main un geste impérieux, elle se dirigea seule du côté où les cris joyeux retentissaient par intervalle. A peine eut-elle tourné une allée, qu'elle rencontra plusieurs personnes qui la cherchaient avec des torches, et madame de Buri à leur tête.

— Il était temps ! pensa-t-elle.

— Monseigneur est inquiet de votre Altesse, madame, et je craignais vivement qu'elle ne fût indisposée, dit la dame d'honneur, d'un ton contraint.

— J'ai voulu me promener seule un instant, madame, voilà tout, il n'y avait pas de quoi inquiéter personne. Où est Monseigneur ?

— On s'est arrêté au tapis vert, afin d'attendre madame.

— Allons-y donc, puisqu'il n'est pas possible de faire " autrement.

La jeune femme pensait tout haut sans s'en apercevoir. Elle oubliait les témoins qui l'entouraient, elle oubliait cet espionnage des cours, si habile à saisir un geste, un mot, et à le traduire selon son intérêt, elle causait avec son cœur, avec son imagination, qui venaient de se réveiller ; et ce langage si nouveau pour elle lui semblait bien plus doux à entendre que les compliments et les phrases vides de sens dont elle était saturée.

En arrivant au tapis vert, elle fut tout étonnée d'y trouver Maximilien déjà établi près de son beau-frère et aussi tranquille que s'il ne l'eût jamais quitté. Son regard le remercia de cette attention. Elle comprit qu'il évitait de la compromettre, elle y vit une preuve d'amour de plus et une raison de lui.être reconnaissante, dont elle s'applaudit en secret. A peine fut-elle réunie

aux promeneurs, que mademoiselle Chouin se glissa derrière elle.

— Madame, murmura-t-elle, puis-je parler à votre Altesse ?

— Comment, mignonne, que me voulez-vous ?

— Que madame prenne garde, on cherche à nous entendre. Monseigneur le prince de Conti a suivi madame de bien près lorsqu'elle s'est écartée. Il n'a pas reparu depuis. Son front était soucieux; il a repoussé ses gentilshommes qui voulaient l'accompagner, voilà pourquoi Monseigneur a envoyé madame de Buri à votre rencontre. J'ai craint qu'elle n'ait pas prévenu madame et j'ai cru devoir le faire.

— Je vous en remercie, répliqua la princesse, j'ignorais tout cela, en effet, et il est bon que j'en sois instruite. Pas un mot à personne, Chouin, vous me le promettez.

— Votre Altesse connaît mon dévouement pour elle, cela me suffit.

La gaieté s'était enfuie par cet incident. M. le dauphin, sincèrement attaché à sa sœur, craignait les suites de son imprudence. 11 vint à elle sans affectation pendant qu'on retournait au château, et il la conduisit à la tête de la troupe.

— Vous avez été inconséquente, madame, et si madame de Maintenon apprend cette légèreté, vous n'en serez pas quitte pour un sermon, je vous le jure. Madame de Montespan n'aura plus le crédit de vous défendre, ainsi qu'elle le faisait dans l'intérêt de sçs enfants, et je crains pour vous toute la sévérité du roi.

— Je vous assure, Monseigneur* que je n'ai pas songé à tout cela. Le prince Maximilien parlait de son pays, de ses voyages, j'ai cru que nous étions à cette heure à l'abri de l'étiquette, puisque nous l'avions bravée par notre promenade même, et j'ai marché sans savoir où, intéressée par les récits du prince de Bavière.

— Vous êtes trop jeune et trop belle pour prêter cette

attention à des contes plus ou moins vrais, madame ; je le dis à regret, je ne sais aucun moyen d'arrêter la colère du roi.

— Pourquoi le roi serait- il en colère, Monseigneur? Qu'ai-je fait de si étrange ?

— Dieu veuille que je me trompe ! Votre madame de Buri est. une fine mouche, elle ne prendra pas cette aventure sur elle. Je ferai ce qui dépendra de moi, mais je ne suis pas le maître.

Bien qu'elle ne voulût pas en convenir, madame la princesse de Conti avait une étrange peur des suites de son étourderie. Au lieu de rentrer chez Monseigneur prendre des sorbets et des glaces, elle prétexta une migraine pour se retirer chez elle. Ses dames la suivirent jusqu'à la porte de sa chambre, où elle les congédia, ajoutant qu'elle était souffrante et qu'elle avait besoin d'être seule avec madame Dupont, accoutumée depuis son enfance à la soigner. Elle ouvrit la porte elle-même et resta stupéfaite en apercevant M. le prince de Conti, appuyé contre la cheminée, les traits bouleversés, le visage pâle et djins l'attitude de la désolation. Elle fut sur le point de s'enfuir, car elle prévoyait une scène désagréable ; son mari lui prit la main et la conduisit vers un fauteuil. Elle ne fit aucune résistance, s'assit machinalement comme un automate et attendit. Le prince se promena quelques minutes par la chambre, puis il vint se placer devant sa femme et la regarda.

— Vous avez donc résolu de me faire .boire le calice jusqu'à la lie, lui dit-il d'un ton amer? Vous avez donc résolu que je deviendrais le jouet de cette cour oisive ? Vous vous êtes trompée, madame, et toute fille du roi que vous soyez, j'espère assez en sa justice pour être sûr de m'en faire entendre lorsque j'irai la lui demander.

— Je ne sais, monsieur, de quoi vous parlez en ce moment. Que signifient ces paroles? Qu'avez- vous à me reprocher ? Je suis curieuse de vous entendre, et

les moyens de vous répondre ne me manqueront pas. Il y avait dans cette phrase une bravade si altière, un mépris si écrasant, que le prince. fut quelques secondes sans répliquer. Une douleur poignante brisait son âme, il lui fallut un effort suprême pour la cacher. Il fut pour ainsi dire obligé de se recueillir en luimême, enfin il parla.

— Depuis deux ans, madame, j'ai tout supporté de vous, je me suis laissé fouler aux pieds sans murmurer, je vous ai permis de courir à ces fêtes qui me composaient un martyre, je n'ai jamais résisté à la moindre de vos volontés. J'avais peut-être le droit d'attendre, en retour, sinon de l'amour, au moins des égards, au moins de la pitié, et vous n'en avez eu aucuns, et vous vous êtes montrée dure et cruelle, et vous venez ce soir de mettre le comble à mes tourments en vous compromettant aux yeux de tous.

Mademoiselle de Blois resta dans la même attitude sans paraître émue le moins du monde.

— Vous ne pensiez pas que j'étais là, vous ignoriez donc que je pouvais vous suivre?

— Je sais que vous m'avez suivie, monsieur, répondit-elle avec la même tranquillité.

Le prince fit un mouvement de surprise.

— Vous avez parlé alors comme si je devais vous entendre, si vous ne l'aviez pas su vous eussiez accueilli autrement les discours qu'on vous adressait sans doute?

— Vous êtes jaloux, monsieur, c'est un affreux défaut. Je vous avertis qu'il me déplaît infiniment.

— Répondez donc, madame, répondez. Était-ce une comédie, un jeu joué pour m'induire en erreur, pour me rendre la risée de tous?

— Puisque vous avez tout entendu, monsieur, que puis-je ajouter de plus?

— Oui, oui, j'ai entendu cet étranger vous adresser les protestations de son insolent amour; oui, il ose prétendre à se faire aimer de vous; oui, vous lui avez

répondu avec tout Fart de votre coquetterie perfide, mais vous étiez émue, mais votre voix tremblait et vos joues devenaient pâles; vous l'aimerez, madame, il a raison, si vous ne l'aimez déjà peut-être.

— Je ne l'aime pas, monsieur, interrompit la princesse irritée, vous savez bien que je ne puis aimer personne, moi !

— Oh! madame, que vous êtes cruelle! de quelles blessures horribles ne percez-vous pas ce cœur qui vous adore! Vous ne saurez jamais ce que vous me faites souffrir.

— J'en suis désolée, monsieur, ce n'est pas mon. intention. Vous n'ignorez pas que souvent on détruit, on tue l'avenir d'un autre malgré soi, selon la fatalité des circonstances.

1 — Encore ! impitoyable enfant! vous jouez avec ma vie!

Une larme tomba sur la main du prince en sillonnant son visage; debout en face de sa femme, il semblait l'image de la douleur. Bientôt il se mit à pleurer amèrement, mademoiselle de Blois le regarda, plus surprise que touchée. Lorsqu'il se sentit suffoqué, lorsqu'il ne fut plus maître de lui, il tomba à genoux devant elle.

— Pardonnez-moi, Louise, pardonnez-moi ; je vois bien, hélas! que je vous ennuie et que je ne vous afflige pas. Je ne puis dominer ma misérable passion, je suis jaloux, je le suis jusqu'à la frénésie, jusqu'à la démence; je voudrais vous, arracher à ces plaisirs qui vous enivrent, à ces hommages qui vous étourdissent; je voudrais vous garder pour moi seul, vous couvrir de mes regards, afin de vous préserver des autres, et je sens que moi, votre mari, je sens que je suis pour vous le dernier des êtres; je sens qu'aucuns liens ne nous attachent, je sens que vous ne m'aimez plus, vous qui m'avez tant aimé, et alors je désespère de la bonté de Dieu, de mon salut éternel, il me semble que je serais capable d'un crime pour reconquérir votre amour.

Madame la princesse de Gonti écoutait avec embarras ces protestations déchirantes, elle essaya plusieurs fois de relever le prince toujours à genoux devant elle, et chercha à s'éviter une réponse pénible.

— Non, je ne me relèverai pas que je n'aie lu dans votre âme, comme vous venez de lire dans la mienne. Cet entretien doit amener un résultat, il faut que je connaisse mon sort. Je ne puis supporter plus longtemps cette incertitude, ces fausses espérances toujours détruites et toujours renaissantes. Qtrànd vous aurez parlé, je ne pourrai plus me Créer de chimères, la réalité les éteindra toutes.

— Pourquoi , monteur, revenir sans cesse sur un sujet aussi douloureux, pourquoi renouveler ces pénibles discussions dont vous devriez sentir comme moi l'inutilité T Qu'exigez-vous enfin T

— Je vous l'ai dit, je me meurs, je veux recevoir le dernier coup, ou me reprendre à l'existence... c'esttrop souffrir.

— Je vous en conjure, laissons cela, vous me faites un mal affreux.

— Ayez pitié de moi, Louise, parlez...

— Vous le voulez donc absolument?

— Je l'exige.

— Eh bien! Armand, je rends justice à votre mérite, je sais ce que vous valez, je sais tout ce que je vous dois, et je n'y manquerai jamais...

— Ensuite, ensuite..

— Eh bien! que désirez-vous de plus ?

— Il faut me dire si vous m'aimez, si vous m'aimerez toujours, s'écria le malheureux prince au désespoir, que m'importe le reste.

— Toute mon amitié, toute ma tendresse sont à vous, je vous le jure.

— Et votre amour?

La princesse se tut.

— Oh! mon Dieu! mon Dieu! elle ne m'aime plus, elle ne pourra plus m'aimer!

La princesse se taisait encore.

— Elle ne m'aime plus, elle ne pourra plus m'aimer, c'est ma destinée qui le Teut ainsi, je ne dois ni me plaindre, ni l'accuser.

— Armand, je tous en supplie, calmez-vous, vous me faites un mal affreux. Pourquoi vous décourager, pouvons-nous répondre de l'avenir? Je vous ai passionnément aimé, ainsi que vous le disiez, les circonstances, la destinée, ont changé la nature de cet amour, mais il peut reprendre sa première forme, puisque les brillantes qualités qui me l'ont inspiré existent toujours. A présent, il sommeille sans doute, il se réveillera, le bonheur doit revenir, vous le méritez trop bien pour qu'il vous ait quitté sans retour.

— Est-ce bien vrai? ne m'abusez- vous pas?..., Louise, n'est-ce pas une fausse joie que vous me donnez là?

: — Je vous parle selon mon cœur, selon mon désir, je vous aime trop pour vous voir malheureux, Dieu fera le reste.

— Il faut donc attendre, mais attendre ainsi en vous voyant indifférente, je ne le puis, j'aime mieux vous fuir, j'aime mieux essayer de mériter le prix que vous me laissez entrevoir par quelque action éclatante. Ohi si je trouvais de la gloire à mettre à vos pieds! ma situation à la cour est si embarrassante. Le roi m'accable de dégoûts, tout le monde me fuit, excepté Monseigneur et M. le prince, je ne trouve que froideur et dédains. Il faut que je parte, peut-être l'absence me rendra-t-elle plus tranquille, peut-être attendrai-je mieux loin de vous. Mon frère m'a fait part d'un pro* jet que j'avais repoussé hier, et qui me paraît maintenant le seul à exécuter. Le Turc fait la guerre aux Hongrois, ce brave peuple lutte seul contre les ennemis de la Foi, le reste de l'Europe est en paix, là seulement on peut se faire un nom et rapporter des lauriers. C'est une guerre sainte, c'est une guerre juste, nous allons nous y rendre.

— Et le roi, croyez* vous qu'il y consente?

— Le roi n'y consentira pas, il tient les princes de son sang dans une nullité oisive qui convient à sa politique* et qui les efface. Mon frère et moi nous nous y soustrairons, il nous pardonnera au retour.

— Voulez- vous que je sollicite son approbation ?

, — Cela est inutile, il la refuserait, et nous empêcherait de partir. Je m'arracherai au triste bonheur de vous voir, j'irai loin de vous combattre pour la religion et pour la gloire, pendant ce temps, vous me resterez fidèle, Louise, vous ne donnerez à personne ce cœur, mon seul bien en ce monde?

— Je vous ai dit, Armand, que je n'oublierais jamais ce que je vous dois.

— Le prince de Bavière, je le laisserai à Versailles, il vous verra chaque jour, il vous parlera encore de sa flamme, et qui sait?...

— Le prince de Bavière partira, monsieur, j'irai prier demain le roi de l'exiger de lui, cela est nécessaire à votre repos, à ma réputation.

— Oh î vous êtes un ange, Louise, un ange qu'il faut adorer à genoux.

Il lui bfisa la main par un mouvement passionné, la princesse la retira avec un froid embarras.

— Vous me permettez donc de courir en Hongrie?

— Je crains que vous n'irritiez le roi par cette fuite, vous connaissez son inflexibilité pour la désobéissance.

— Je ne puis cependant rester ici davantage, ma position n'est plus tenable. M. le prince a promis à La Roche-sur- Yon de nous excuser auprès du roi, le roi l'écoutera.

— Le roi n'écoute que lui-même et madame de Maintenon.

— Eh bien 1 il faut risquer quelque chose pour sortir atout prix de l'état où je suis; pourvu que voifs me restiez, vous, peu m'importe le reste l

— Réfléchissez néanmoins avant de prendre cette décision, elle est grave, monsieur, très-grave.

— Mon frère en a parlé à Monseigneur, qui, tout en ne lui dissimulant pas le danger , Ta néanmoins engagé à passer outre. Le roi s'apaisera* vous dis-je.

— - Que vous le connaissez peu I II n'oublie jamais la moindre infraction à sa volonté, si par hasard il la pardonne ; à votre retour vous le trouverez inexorable, vous vous fermez à jamais la porte des honneurs et du com-, mandement.

— Je crois que vous vous trompez, le roi aime la gloire.

— Il aime la gloire acquise pour lui ou avec sa permission.

— Nous comptions emmener le duc de.Vermandois.

— N'en faites rien, au nom du ciel ! c'est pour lui surtout que ce serait dangereux, mon pauvre frère ! d'ailleurs il vous refuserait, il ne quittera pas la France.

— Est-ce que cette passion dure toujours? Cette fille est donc bien séduisante ?

— Plus séduisante que vous ne pouvez le croire. Elle a maintenant jeté le masque, elle affiche publiquement sa conduite. C'est une manière de Ninon de Lenclos, elle en a la beauté, l'esprit et l'adresse, mais elle n'en a ni le cœur, ni les qualités solides. Elle reçoit la cour et la ville ; tous les princes, tous les ambassadeurs, les courtisans les plus brillants assiègent sa porte. Mon frère est fasciné d'une façon incroyable. Il a en elle toute confiance, et je ne voudrais pas assurer qu'ils ne soient point mariés secrètement.

— Le trompe- t-elle ?

— Tout le monde l'assure, et rien ne le prouve malheureusement.

— Elle n'a pas l'audace de se présenter chez tous, j'imagine T

— Jamais; lorsqu'elle a perdu son enfant, j'ai reçu d'elle une lettre à laquelle je n'ai pas répondu; depuis lors elle a gardé le silence.

— Votre pauvre frère! il est bien malheureux aussi. Cependant il est aimé, peut-il se plaindre?

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