‹ Madame Louise de FranceChapitre 30 sur 44 · L'ISOLEMENT DU COEUR · texte numérisé non relu

L'ISOLEMENT DU COEUR

Le lendemain, lorsque madame la princesse de Conti se rendit à la messe, elle put reconnaître la vérité des prédictions de Monseigneur. Au lieu du sourire graciejix auquel elle était accoutumée çn paraissant dans sa tribune, elle ne reçut du roi qu'un regard sévère et interrogateur. Cependant elle ne baissa pas les yeux, forte de son innocence, de la résolution qu'elle avait prise, elle ne se troubla pas et continua de lire" ses prières avec le même calme que si elle n'eût eu rien à craindre. La comtesse de Buri ne partageait pas sa sérénité, elle avait deviné le mécontentement de Louis XIV, et elle s'attendait à une cruelle remontrance pour avoir quitté la princesse et ne pas avoir exactement suiti le devoir de sa charge et les ordres du roi.

En sortant de la chapelle, Bontems, valet de chambre de Sa Majesté, vint dire à mademoiselle de Blois qu'elle était attendue chez madame de Maintenon.

— Soyez tranquille, madame, dit-elle à madame de

Buri, dont elle comprenait Panxiété, je prends tout sur moi, vous serez excusée et blanche comme la neige.

— Votre Altesse sait que je ne suis poînt coupable ; elle ne m'a pas avertie qu'elle ne suivait plus 'Monseigneur : monsieur le duc de Chartres me parlait; je ne pouvais laisser ainsi son Altesse Royale.

— Je me rappelle très-bien tout cela, madame, encore une fois soyez tranquille.

— Dois-je accompagner madame T

— Non, je veux voir seule le roi, je le préfère ainsi.

La princesse se dirigea vers l'appartement de madame de Maintenon, alors favorite en titre, quoique madame de Montespan n'eût pas encore quitté la cour. Cette femme ambitieuse et vaine prétendait seulement au rôle brillant qu'elle était appelée à jouer. Elle se montrait alors aussi modeste qu'elle devint orgueilleuse. Bien loin de traiter les princes en inférieurs, ainsi qu'elle le fit plus tard, elle leur prodiguait les respects et les attentions. Elle alla au-devant de madame la princesse de Conti jusqu'à son antichambre, lui témoigna, sa reconnaissance de l'honneur qu'elle daignait lui faire, et après lui avoir offert un fauteuil, elle se tint debout devant elle.

— Asseyez-vous, madame, dit la princesse; je viens attendre ici le roi, qui m'a donné ordre de m'y rendre. Vous connaissez sans doute le sujet de cet entretien T

— Je l'ignore absolument, madame, répliqua la dévote d'un air béat, Sa Majesté n'a pas daigné m'en instruire.

— Dans tous les cas, madame, je désire rester seule avec le roi, vous voudrez bien vous le rappeler.

La marquise mordit ses lèvres et devint pâle de rage. Elle comprit l'affront qui lui était fait par une enfant, par une bâtarde, par la fille de mademoiselle de La Vallière, et elle jura de s'en venger. Lorsqu'elle fut

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Juasi-reine, elle le fit payer à la princesse par mille déains, par des ennuis de cour qui , semblables à des coups d'épingle, rendent l'existence insupportable, et si Louis XIV n'eût pas été si réellement attaché à sa fille, nul doute qu'elle ne fût parvenue à la faire disgracier. Mademoiselle de Blois se rappela souvent le fauteuil quTelle avait occupé ce jour-là, quand on lui offrait à peine un pliant, et quand madame de Maintenon la recevait sans bouger de son siège, même en présence de témoins.

Le roi ne tarda pas à arriver, madame la princesse de Conti le salua avec un respect plus grand encore que de coutume et attendit pour se rasseoir qu'il l'y eût invitée, en lui montrant un tabouret à côté de lui. La marquise restait à sa place; la jeune femme, se retournant vers elle, la pria de vouloir bien ne pas oublier sa demande.

— * Que désirez-vous de la marquise T reprit le roi.

— Son Altesse Sérénissime voudrait parler en particulier à Votre Majesté, Siré, je dois me retirer dans ma chambre, à moins que le roi ne me donne des ordres contraires.

— Puisque madame le demande, j'y consens; je vous rappellerai tout à l'heure. Il se peut qu'elle ait à me faire de telles confidences que mes oreilles seules doivent les entendre.

Madame de Maintenon fit une révérence et se retira presque aussi mécontente^de son amant que de la princesse, car elle s'attendait à tout autre chose. Elle se trouvait humiliée de n'avoir pas été retenue par lui, et quoique instruite d'avance de ce qui allait se passer, quoiqu'elle eût elle-même raconté au roi l'incident de la veille, elle regarda comme un manque d'égards de ne pas l'avoir admise à cet entretien intime et complètement hostile à mademoiselle de Blois. Elle avait élevé et elle adorait M. le duc du Maine; elle était jalouse pour lui de la tendresse de Louis XIV, et les enfants de madame de La Vallière lui semblaient

d'odieux larrons qui eu ravissaient la plus grande part à son élève chéri.

Aussitôt qu'ils furent seuls, madame la princesse de Conti se jeta aux pieds du roi et le supplia de l'entendre sans colère et de lui accorder une grâce.

— Que parlez- vous de préventions, madame, je n'en ai aucune, et quant à la grâce que vous sollicitez, c'est probablement la vôtre, vous n'êtes pas en position d'en solliciter pour qui que ce soit.

— Je suis sans crainte et sans remords, sire, et le placet que j'adresse à Votre Majesté ne s'adresse pas à sa clémence mais à sa justice.

— Comment? Qu'est-ce à dire?

— Une circonstance malheureuse, indépendante de ma volonté, a attiré sur moi la colère du roi et les regards de la cour ; il y a un moyen de réparer ce mal,, j'espère que Sa Majesté ne me le refusera pas.

— Vous me parlez, madame , d'une étrange manière.

— Je vous parle, sire, comme à mon père et à mon roi. Une étourderie, si vous voulez, a compromis mon nom avec celui du prince de Bavière', il faut que le prince de Bavière parte sur-le-champ, c'est là ce que je conjure Votre Majesté d'accorder à ma prière.

— Relevez- vous, madame, ce que vous faites est d'une honnête femme qui ne veut pas qu'on la soupçonne, et je vou£ en sais gré. Cependant vous avez été très-légère et vous nemériteriez pas d'en être quitte à si bon marché.

/ — Je suis bien jeune, sire, bien isolée. Votre Majesté ne l'ignore pas, peut-être ces considérations appelleront-elles votre indulgence. Je n'ai d'ailleurs rien à me reprocher de plus que d'avoir écouté dans le bosquet de Diane, pendant quelques minutes, des paroles de galanterie sans conséquence, pour moi du moins.

— J'en suis persuadé, cependant clest trop encore*

Tous les yeux sont sur vous; ce matin on ne parlait d'autre chose à l'Œil-de-Bœuf, à mon réveil je le savais. Vous voyez quel scandai^ !

«*- Ah ! sire, si Votre Majesté n'écoutait rien contre ses enfants, si on ne se plaisait pas à les noircir à ses yeux, ce scandale eût été bien moindre.

Le roi ne releva pas ces mots. Après quelques instants de silence, il reprit :

— Le prince de Bavière doit partir, je le ferai comprendre à la dauphine.

— Et au prince surtout, sire.

— Le prince est un. jeune fou qui devrait respecter davantage l'hospitalité qu'il trouve à ma cour, et ne pas s'attaquer à vous, madame»

La conversation dura ainsi près d'une heure entre le père et la fille. Le roi ne rappela pas madame de Maintenon et la princesse sortit sans l'avoir revue. 11 avait été longuement question de M. le prince de Conti, mademoiselle de filois ne trahit pas son secret, mais elle le défendit auprès du monarque qui l'attaquait vivement. Au fond de l'âme, Louis lui en savait gré, il en était heureux, et il le témoigna à sa confidente qui lui répondit .'

— Puisque la princesse défend son mari c'est qu'elle ne l'aime plus, sire. Lorsqu'une femme pardonne, c'est par indifférence, ou dans l'exaltation d'une passion violente. Nous sommes sûrs que la passion n'existe pas. Dieu fasse que je me trompe sur l'indifférence!

Les personnes qui ont une grande expérience de la vie, finissent par mettre cette expérience à la place de leur cœur. Elles jugent tout avec ce coup d'œil froid etsec du désenchantement qui ne se trompe presque jamais parce que rien ne l'aveugle, rien ne l'influence. C'est alors que l'on devient de grands politiques ou des femmes véritablement dangereuses. Qu'on ouvre l'histoire, excepté Agnès Sorel, qui du reste ne chercha à éveiller chez son amant que le patriotisme et l'amour de la gloire, et qui fut supplantée par eux, toutes les maîtresses des souverains ou des grands personnages, qui*

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exercèrent sur eux une puissance longue et entière, furent des femmes presque âgées. Ainsi Diane de Poitiers, ainsi madame de Main tenoh, ainsi la princesse des Ursins, ainsi Isabeaude Bavière et de nos jours encore Joséphine sur Napoléon. Une femme parvenue à la fin de sa jeunesse est un fruit mûr dont la saveur est dans toute sa force, il n'a plus la beauté de la fleur, mais il a sa beauté particulière, et si ses parfums sont envolés, il lui reste un goût exquis plus enivrant quelquefois. Malheureusement ce fruit ne dure pas longtemps dans cet état de perfection, chaque jour lui ôte de sa valeur jusqu'à ce qu'il la perde tout entière. Quelques-uns de ces fruits, "à force d'art, se conservent jusqu'à une saison nouvelle, et ceux-là, si privilégiés, sont les plus recherchés des connaisseurs, ils les préfèrent à tout, même à la rose naissante, ou si quelquefois la rose les attire, le fruit les rappelle et ils lui reviennent encore. Il y aurait un livre à faire sur ces influences irrésistibles d'une nature parvenue à sa maturité sur celle qui commence. Lorsqu'elles existent réellement, ce sont les plus durables de toutes.

Le soir au jeu on remarquait de l'inquiétude dans tous les regards ; il régnait une de ces grandes agitations qui annoncent les événements importants. Le prince Maximilien prenait congé du roi, sous prétexte d'une nouvelle qui le rappelait en Bavière; madame la princesse de Conti, dont le charmant visage était pâle et attristé, recevait ses compliments d'un air de langueur et presque avec distraction. Madame de Buri la suivait comme son ombre. M* le duc de Vermandois jouait avec frénésie au reversis avec M. le dauphin, Dangeauet Langlée, les deux plus fameux joueurs de l'époque. Mademoiselle Chouin se tenait derrière sa maîtresse dans son attitude de modestie ordinaire. Cependant on remarquait en elle quelque chose de plus agité qu'autrefois, ses yeux se tournaient fréquemment vers la table de Monseigneur, et se portaient ailleurs dès qu'elle rencontrait ceux de Son Altesse Royale.

Monsieur le prince de Conti causait avec M. le Prince et M. le prince de la Roche-sur-Yon. Leur entretien animé intriguait beaucoup les courtisans, qui, par respect, n'osaient y prendre part. Quant à Louis XIV, il conservait son attitude majestueuse et impassible, dominant tout de sa puissance et de sa volonté. À ses côtés la reine et si bonne , si timide, madame la dauphine, dont le visage sérieux ne se déridait un peu qu'en causant de son pays natal avec l'ambassadeur de l'empire, puis mesdames de Maintenon et de Montespan, celle-ci voyant son étoile pâlir, tandis que celle de l'ancienne gouvernante de ses enfants commençait à briller, tout ce cercle imposant se réglait sur le monarque, et jamais absolutisme, au milieu d'intérêts si opposés, ne fut plus entier que le sien.

Au moment de se séparer, le prince de Bavière ne put s'empêcher de revenir vers la femme dont il était idolâtre et de s'incliner devant elle.

— Je viens prendre vos derniers ordres, madame, car nous ne nous reverrons jamais, sans doute.

— Çoyez heureux, monsieur, et lorsque vous régnerez sur vos peuples, accordez-leur votre clémence en mémoire des amis que vous avez ici.

— Je vais chercher la mort en Hongrie, madame, ma vie est à Versailles, je la laisse loin de moi.

— En Hongrie, monsieur ! n'allez pas en Hongrie, si vous m'aimez.

— Oh ! Madame, ne me faites pas croire que ma vie .vous importe en quoi que ce soit, ne me trompez pas,

ne me permettez pas d'emporter un espoir que rien ne justifiera et qui me rendrait fou.

— Monsieur, interrompit la princesse très-émue, on nous écoute et nos discours pourraient être mal interprétés, je ne puis que vous supplier encore de ne pas vous rendre dans ce pays, vous en saurez plus tard la raison, attendez seulement un peu.

— J'obéirai à vos ordres, madame, mais je n'en mourrai pas moins.

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Monseigneur appela son beau-frère, il fallut quitter la galerie. Madame la princesse de Conti rentra chez elle et s'y enferma avec mademoiselle Chouin. Aussitôt qu'elle fut couchée, elles causèrent longuement, et la prinoesse trouva dans la raison éclairée de sa fille d'honneur un grand calme et un grand repos.

Mademoiselle de Blois resta toute la journée chez elle, triste et presque malheureuse de cette séparation. Le départ du prince de Bavière avait déjà effleuré son cœur, il lui sembla qu'elle restait isolée au milieu de cette cour, et son caractère changea entièrement.

Elle resta rêveuse et triste et prit dès lors une habitude qu'elle conserva pendant bien des années, celle de se promener chaque soir dans le parc aussitôt que la saison le permettait. Involontairement elle portait ses pas vers le bosquet de Diane où elle avait entendu ces paroles d'amour, si douces et si chères; elle les repassait dans sa mémoire, elle se les répétait à elle-même en se demandant si elle était condamnée à passer sa vie entière dans l'isolement, si, seule entre toutes les créatures, elle devait être déshéritée de bonheur. Ses rêveries se prolongeaient longtemps, et lorsqu'elle rentrait chez elle, ses yeux étaient rougis par les larmes. La seule compagne, la seule confidente de ses promenades était mademoiselle Chouin; la dame d'honneur dormait profondément. Un garçon bleu, gagné paivla princesse, ouvrait une des portes de service, personne ne se doutait de ses mystérieuses sorties, bien innocentes sans doute, mais bien faciles à transformer, à la cour surtout.

Une nuit, le temps était beau et calme, il faisait clair de lune, tout rappelait à la princesse le jour de cette fête qu'elle regrettait malgré elle. Assise sur un banc dans son bosquet favori, bercée par le mélancolique murmure des eaux, elle regardait ces blanches statues dont elle était entourée et les comparait, dans son imagination, à autant de spectres bienveillants venant peupler pour elle le monde idéal qu'elle s'était formé.

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— Vois-tu, disait-elle à mademoiselle Chouin, voistu ce charmant visage de pâtre qui tourne vers moi ses yeux immobiles et son chalumeau de marbre. Eh bien! je l'aime, il me plaît. Je cause avec lui, il me semble qu'il a vécu, qu'il vit encore pour moi seule et par moi. N'est-ce pas là une espèce de folie, dis-moi?

— La folie de toutes les âmes aimantes et inoccupées, madame. Folie douloureuse et chérie, qu'on ne veut pas perdre et que l'on oaresse.

— Vois jusqu'à quel point je l'ai poussée tout à l'heure, j'ai cru entendre du bruit vers cette statue, j'ai cru la voir remuer, et une note plaintive est arrivée jusqu'à mon cœur.

— J'ai entendu comme Votre Altesse, madame.

— Ce n'était donc pas une illusion, j'ai peur maintenant. Si quelqu'un nous avait suivies, si on se cachait dans ce bois autour de nous? '

Comme pour répondre à la princesse, le son d'une flûte jouant un air d'une douceur infinie, interrompit le silence de la nuit. Les deux femmes jetèrent un cri de surprise et se levèrent à la fois.

— Taisons- nous, murmura mademoiselle de Blois, n'interrompons pas ce charmant musicien, il ne peut être dangereux, puisqu'il s'annonce ainsi.

Elles reprirent leurs places et écoutèrent avec ravissement. A cet air en succéda un autre et ainsi çle suite pendant près d'un quart d'heure. Rien n'égalait le talent de l'artiste si ce n'est l'expression touchante qu'il mettait dans sa manière. Il avait fini qu'on l'écoutait encore.

— Que peut être cet inconnu, ma mie ? reprit madame la princesse de Conti. Je n'ai jamais rien ouï de semblable, et Batiste n'a pas dans son orchestre un enchanteur cctnme celui-là. Pour moi, je croisa du surnaturel, car personne ne peut être dans le parc à pareille heure, personne que les gardes et les jardiniers, et il n'est pas probable qu'ils sachent jouer d'un instrument aussi difficile. Cela doit être la statue.

— Dans tous les cas, madame, il faut rentrer parpru-

dence. Si c'était un homme et qu'il connût Votre Altesse, on saurait bien vite notre secret et adieu nos chères promenades.

— Si c'est un homme il se taira. Il y a trop d'âme dans sa musique pour qu'il puisse être méchant. Ah ! Chouin, quelle langue que la musique! comme elle pénètre jusqu'au fond du cœur! 11 doit être facile de so faire aimer lorsqu'on possède cette puissance. Mais rentrons, puisqu'il se tait. Demain peut-être l'entendrons-nous encore.

Les deux jeunes femmes reprirent la route du château, et pas un mot ne fut prononcé entre elles jusqu'à ce qu'elles fussent rentrées dans l'appartement de la princesse.

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