LA TOILETTE
Lorsque Madame Louise eut congédié ses dames en sortant de la messe, la comtesse de Maulieu monta dans sa chaise, qui l'attendait à la cour de Marbre, et se fit conduire chez elle. Gomme elle ne faisait que par intérim le service de dame d'honneur, elle avait obtenu la permission de ne point demeurer au château, où d'ailleurs la princesse de Ghistel, titulaire, conservait son appartement. La dame pour accompagner habitait donc une charmante
bonbonnière à demi cachée au milieu de l'avenue de Paris par de grands arbres, et assez rapprochée du palais pour que la nécessité de s'y rendre ne fût point une fatigue.
La grille d'un jardin délicieux venait de tourner sur ses gonds lorsque la comtesse, mettant la tête à la portière, aperçut un jeune abbé qui parlementait avec son suisse et paraissait vivement contrarié de son absence.
— Venez, venez, lui cria-t-elle; me voilà libre pour deux heures et je vais me mettre à ma toilette. Madame est dans son oratoire, et. . .
- — C'est trop juste, interrompit l'abbé , chacun son occupation.
La comtesse ne répondit pas et se fit conduire jusqu'à la porte de son cabinet de toilette, ouverte sur le parterre , l'abbé lui donna la main pour sortir de sa chaise.
— Mon Dieu ! que c'est joli I s'écria-t-il en entrant. En efiet, rien n'était plus élégant, plus recherché
que ce cabinet de toilette, qui eût fait envié au plus riche boudoir. Le plafond était une nichée d'amours; la tenture, en gros de Tours couleur de rose, recouvert de mousseline brodée, donnait une teinte douce au visage et l'embellissait encore. Un
grand tableau de Boucher, où madame de Maulieu était représentée en Vénus sortant de Tonde, vêtue d'une simple draperie, frappait d'abord les regards par la mignardise de ses formes et l'éclat de son coloris. Des fleurs sur la cheminée, sur les tables, partout, des cassolettes brûlant des senteurs, répandaient un parfum enivrant et dangereux. Puis mille chinoiseries, des magots plus laids que des singes, des bergers en veste de satin blanc et en culottes bleu de ciel, avec leurs bergères et leurs houlettes, des guirlandes, des ajustements épars, des bijoux de prix, des niaiseries de mode, enfin toute l'extravagance qui, à cette époque, caractérisait ce que Ton appelait une petite-maîtresse.
Le meuble le plus apparent et le plus nécessaire de l'appartement, la toilette, était en bois des îles, incrusté d'écaillés et d'ivoire, rehaussé de dorures. Les ustensiles en porcelaine de Sèvres, montés en or, avaient été symétriquement rangés, afin qu'on n'en perdît pas un seul de vue. Un grand miroir biseauté de Venise, au cadre de filigrane, était entouré de rideaux pareils à la tenture, formant au-dessus un petit dais couronné de plumes et descendant jusqu'à terre. En face de ce conseiller des grâces une duchesse étalait ses moelleux coussins. Trois grandes glaces
étaient placées entre les fenêtres, et derrière la duchesse une quatrième surmontait la cheminée; les portes étaient en glaces, avec des portières les voilant à moitié. Il n'y avait pas besoin de savoir que la maîtresse du logis était belle ; le soin qu'elle avait mis à multiplier son image ne pouvait laisser un doute à ce sujet.
Dans le coin le plus reculé, sous une sorte de dôme en verdure, une maison de chien en damas rose, avec des rideaux de mousseline, des encadrements dorés, des bouquets de plumes aux quatre coins et une profusion de rubans, servait d'habitation à une petite boule de neige, grosse comme le poing, qui montrait son museau et ses yeux noirs au milieu d'un flot de soies d'argent. C'était un bichon^ de la Havane, offert à la comtesse par un amoureux qui avait fait exprès le voyage pour rapporter cette merveille dans du coton et des oreillers. On ne le voyait jamais marcher; lorsqu'il sortait de sa niche, c'était pour habiter le manchon de sa maîtresse. Cet animal fabuleux se nommait Fanfreluche et ne vivait que de biscuits faits exprès pour lui; encore ne les mangeait-il point lorsqu'ils n'étaient pas du jour ou qu'il ne les trouvait pas assez sucrés; on avait déjà changé six fois d§ faiseur. Il repo-
sait en ce moment sur son coussin, recouvert de batiste et garni de dentelles pareilles à celles de la toilette, c'est-à-dire, puisqu'on était au mois d'août, de point d'Angleterre à quatre cents livres l'aune.
La comtesse déposa son manteau, fit décrocher ses paniers, passa un peignoir de toilette, et se jeta sur les coussins de la duchesse, en ordonnant à ses femmes de lui laisser une demi-heure de repos et de revenir ensuite la parer pour le dîner des princesses. L'abbé ne pouvait se lasser de contempler ces lieux enchanteurs, ainsi qu'il comptait le dire dans des vers qu'il méditait déjà, et où cette phrase rimerait avec yeux vainqueurs. La rime n'est pas trop riche, mais elle était suffisante dans ce bon temps pour un abbé et un madrigal.
— Chère comtesse, c'est un palais de fée. Où avezvous pris ce tapis d'Orient ? comment cette mignonne cascade, qui rafraîchit l'air, tombe-t-elle dans ce bassin d'albâtre? Depuis quand enfin avez-voijs fait arranger tout cela?
— Depuis la fin de mon deuil, l'abbé. J'étais si lasse, après la mort de feu M. de Maulieu, de n'avoir vu pendant deux ans que des catafalques et des rideaux noirs, que j'ai voulu m'égayer un peu.
Quant à savoir d'où viennent toutes ces choses, je l'ignore ; allez le demander à mon tapissier.
— Où est donc Fanfreluche? J'apporte des vers et des gimblettes pour lui.
— Il ne voudra ni des uns ni des autres. Le chevalier de Boufflers lui a rempli hier sa maison de couplets qu'il n'a pas regardés, et M. le duc de Cumberland lui envoie chaque matin des macarons qu'il ne veut seulement pas qu'on lui présente. Vous pouvez garder votre offrande, l'abbé; Fanfreluche et moi nous sommes rassasiés de bonbons et de poésie. Toute la faveur que nous pouvons vous faire, c'est de vous permettre de m'apporter ici ce cher amour. 11 est possible qu'il vous morde, mais qu'estce que cela vous fait?
L'abbé s'approcha du cher amour, qui se jeta sans cérémonie sur ses manchettes qu'il mit en pièces, ce qui fit rire la comtesse aux éclats.
— Vraiment, madame, vous avez deux favoris de maligne espèce, votre Bichon et le marquis de Sancerre ; je ne sais lequel des deux a le plus de méchanceté et d'espièglerie, reprit l'abbé presque en colère.
— Comment, l'abbé, révolte ouverte, médisance contre mes caprices! Prenez-y garde, nous nous brouillerons. Quelle heure est-il ?
r- Dix heures et demie.
— Sonnez mes femmes, et dites aiu laquais, qui attend mes ordres dans le jardin, que le suisse peut laisser entrer.
Les femmes arrivèrent; l'abbé obéit, la belle indolente quitta son sofa et s'assit sur* un pliant devant son miroir. Quelques minutes après on annonça :
— Son Altesse Royale monseigneur le duc de Cumberland.
La comtesse se leva et fit deux pas au devant de son noble visiteur, dont le beau visage portait l'empreinte d'une souffrance véritable.
— Déjà, monseigneur ! dit-elle avec toute la grâce possible. Comment! vous daignez venir si matin à ma toilette; c'est réellement trop aimable.
Le prince s'inclina sans répondre. Une femme de chambre lui avança un fauteuil; de l'autre côté l'abbé se tint debout. On coiffait la comtesse, ou du moins on ôtait de sa tète des rubis et des rubans nacarats pour les remplacer par d'autres ornements.
— Le nacarat est fort à la mode à la cour, ce me semble? dit le duc d'un ton grave.
— En effet, je crois que plusieurs dames enpor-
taient ce matins voilà pourquoi je change la couleur de mon habit.
— Alors tout le monde changera, madame, s'écria l'abbé; navez-vous pas sur vos traces toutes les grâces et tous les amours?
— Pas mal, l'abbé, répliqua madame de Maulieu, qui posait une mouche assassine, et qui sourit de façon à laisser voir deux rangées de perles dans une grenade, phrase obligée que l'émule de Dorât ne manqua pas de lui adresser. Le prince gardait un silence qui résistait aux agaceries les plus séduisantes; elle s'en, effraya presque, et comprit qu'une faveur signalée, éclatante, pouvait seule vaincre et ramener la joie dans son cœur. Le hasard la conduisit à son but. Depuis un moment l'abbé regardait d'un œil piteux sa! dentelle déchi-* rée.
— N'est-il pas vrai, monseigneur, que madame a deux fantaisies bien difficiles à supporter pour ses amis.
— Et lesquelles, s'il vous plaît?
— Son bichon Fanfreluche et son cousin, le petit de Sancerre.
—Madame les aime beaucoup, en effet, et autant l'un que l'autre, car elle les traite absolument de la
même manière,.elle leur passe toutes leurs sottises et les pare de ses rubans fanés.
— Nous y voilà, pensa la comtesse. Vraiment, monseigneur! Avouez que la place n'est pas mauvaise, et que, si je voulais en user de. même avec vous, vous la trouveriez encore plus agréable. Essayez-en. Voici un pompon bleu céleste que je n'ai pas encore porté ; voulez-vous que je l'attache à votre boutonnière! Cela donnera le ton, et vous verrez bientôt tous les courtisans se parer ainsi, quand ils devraient acheter eux-mêmes les rubans.
Le prince mit un genou en terre avec une physionomie radieuse, et reçut le joli présent, en baisant la main qui l'accordait.
— Vous me jurez, comtesse, que seul je porterai ces rubans? dit le duc.
Elle le regarda, et, étant de ses cheveux les turquoises et les fleurs qu'on y avait déjà placées, elle attacha sur son oreille gauche un pompon sans bouts absolument pareil à celui qu'elle venait de lui donner. Cette réponse muette charma le pauvre amoureux et lui procura un de ces bonheurs qui passent si vite et qu'on paye si cher par les regrets qu'ils laissent,
— M. le marquis de Sancerre !
Ce nom, jeté au milieu d'une pareille scène, glaça tous les assistants, hors madame de Maulieu, qui, en tacticien habile, aimait à voir augmenter autour d'elle les difficultés. Elle reçut donc le colonel avec une mine d'enfant gâté, si différente de son attendrissement de tout à l'heure que le prince en demeura confondu.
— Arrivez, arrivez, mon cousin; tirez l'épée. On vous accuse, on vous déchire, et je ne sais qu'alléguer pour votre défense, tant les faits, sont graves. Parce que Fanfreluche a dévoré les manchettes et les doigts de l'abbé, il vous en veut mal de mort, prétendant que seul vous soufflez à ce pauvre bijou toutes ses malices* Il y a aussi une affaire de rubans que vous aurez à vider ensemble. C'est très-sérieux, très-sérieux, en vérité 1
— Ma chère cousine, vous me contusionnez ! Quoi ! me voilà responsable des actions de Fanfreluche? Si Fanfreluche dédaigne les soins de M. Fabbé, c'est moi qui en suis cause î si Fanfreluche porte de vieux colliers, c'est à moi qu'on s'en prend I si Fanfreluche est jaloux, si on est jaloux de Fanfreluche, il y aura de ma faute 1 Par ma foi! je me récuse; Paris est moins difficile à gouverner que ce bichon-là î
Le prince était redevenu triste.
— Qu'en pense monseigneur? dit la comtesse.
— Je pense, madame, que le roi a bien donné le gouvernement de Luciennes au nègre de madame Dubarry, et que vous pouvez bien donner celui de Fanfreluche à un enfant.
Le marquis devint rouge comme une cerise et eut de la peine à réprimer un mouvement de colère. Il se contenta de saluer et de répondre :
— Je ferai observer à monseigneur qu'à Fontenoy il y avait beaucoup d'enfants comme moi.
— Je doute, monsieur, que dans un combat avec Fanfreluche, ils aient fait preuve d'autant de talent , que vous.
— Si monseigneur veut le permettre, je lui démontrerai combien il me serait facile d'en avoir autant qu'eux au jeu qu'on jouait alors.
— Silence! marquis; ceci passe la plaisanterie. Fanfreluche a mordu l'abbé et je lui ai trouvé des excuses; mais il est trop bien élevé pour ne pas savoir qu'il y a des gens avec lesquels on ne joue pas impunément, fût-on le bichon favori d'une reine.
— C'est pour cela que ces gens-là frappent, murmura l'incorrigible enfant.
La coiffure de la comtesse venait de se terminer;
elle pria M. le duc de Cumberland de lui pardonner si elle était forcée de passer son habit; l'heure du dîner des princesses approchait, elle devait être à son poste. Le prince, encore tout ému, la salua, et sortit en jetant un coup d'oeil hautain sur le colonel de Normandie. Madame de Maulieu accompagna Son Altesse et trouva moyen de l'apaiser par deux mots aimables. Lorsqu'elle rentra dans son cabinet, le marquis cachait dans sa poche un pompon bleu céleste absolument semblable à celui que portait sa cousine.
— Mauvais sujet! s'écria-t-elle, vous voulez donc me brouiller avec le genre humain?
— Non, madame, j'aurais trop à faire î vous vous raccommoderiez toujours. Mais convenez que votre prince est cruellement majestueux du haut de ses vingt-cinq ans et de son duché.
— Qu'est devenu l'abbé?
— Parti par le jardin; il a eu trop peur de se trouver seul avec ses deux ennemis. Vous êtes fort jolie ainsi, comtesse ; pourtant je dois vous dire que vous ressemblez beaucoup à une demoiselle de Saint-Cyr, de la classe des bleues. Pour un jour de Saint-Louis c'est bien simple, et pour vous c'est bien innocent.
— Qu'importe ! pourvu que je sois belle !
— Si l'abbé n'était pas parti si vite, il aurait à votre service une demi-douzaine de Vénus et toute une chaîne de Grâces; moi, je n'ai que mes yeux, mon cœur et mon épée. Cela vaut peut-être mieux.
— Faites-moi avec cela un madrigal ; je vous en défie î
L'enfant se mit à genoux, à la même placeet avec la même bonne grâce que le prince.
— Vous me défiez ! EsWl donc si difficile d'avoir : « Des yeux pour vous admirer,
» Un cœur pour vous chérir,
» Une épée pour vous défendre ! »
— Très-bien, très-bien, mon joli petitcolonel; on voit que vous êtes l'élève du maréchal de Richelieu; vous irez aussi loin que lui.
Et elle l'embrassa follement sur le front en le relevant.