‹ Madame Louise de FranceChapitre 31 sur 44 · DEUX FRERES · texte numérisé non relu

DEUX FRERES

Au lever de madame la princesse de Conti, la comtesse de Buri prévint Son Altessç Sérénissime que le comte de Coetquen, son chevalier d'honneur, désirant se retirer de la Cour, demandait à la princesse son autorisation pour vendre sa charge au comte de Clermont- Chatte, lequel avait déjà l'approbation du roi.

— Le comte de Clermont-C batte? il me semble que ce nom ne m'est pas inconnu, mais il m'est impossible de me rappeler la personne.

— Cela n'a rien d'étonnant, madame, M. de Clermont a quitté la France à l'époque du mariage de Votre Altesse, et n'y est pas revenu depuis.

— Où donc a-t-il passé tout ce temps ?

— Dans nos établissements des Indes. Sa Majesté l'y avait envoyé en mission. Il en rapporte d'étranges récits et de grandes curiosités.

— On me le présentera demain, je suis bien aise de le voir avant de signer son brevet.

Mademoiselle de BloiSj venait de se rappeler le jeune courtisan dont la bonne mine l'avait frappée le jour de

ses fiançailles, et, malgré elle, cette pensée la fit rougir. Le soir, au jeu, elle chercha à reconnaître dans la foule le visage dont elle avait conservé le souvenir, elle ne l'y rencontra pas. A peine déshabillée et débarrassée des importuns, elle entraîna mademoiselle Chouin dans le parc à leur place accoutumée. Elles s'étaient assises depuis quelque minutes seulement, lorsque le concert mystérieux commença. On avait choisi les airs de l'opéra d'Atys, dont un surtout fit venir les larmes aux yeux de la princesse, tant il y avait de déchirement dans la douleur de celui qui chantait. Les paroles étaient ainsi:

Je dois bientôt quitter la vie, Car j'ai perdu ce que j'aimais!

L'instrument le faisait entendre, pour ainsi dire.

— Ce doit être un amant malheureux, mignonne, dit la princesse. Il faut qu'il ait bien souffert.

— Mon, Dieu ! madame, je me meurs de peur, c'est Tâme de quelque pauvre amoureux qui erre dans ces bosquets. Personne à la cour ne possède un talent

x semblable, on le saurait, il se donnerait de gardé de ne pas le montrer. Votre Altesse a raison; il y a là du surnaturel.

— Eh bien! je le voudrais, je t'assure. Il me serait pénible d'imaginer que c'est un homme trompeur et léger qui vient dem'émouvoir ainsi."

— C'est un malheureux, madame, il n'en faut pas douter. Les hommes, comme le dit Votre Altesse, n'ont de cœur que lorsqu'ils souffrent.

— C'est une cruelle chose pourtant, ma belle, une triste condition de la vie. On ne peut être heureux lorsqu'on, n'aime pas, on est toujours malheureux quand on aime.

— Hélas! oui, madame, et malgré cela on veut aimer.

Le lendemain, à l'heure des audiences de-madame la princesse de Conti, l'huissiet introduisait le comte

LA PRINCESSE DE CONTI lil

de Clermont-Chatte. C'était un grand jeune homme de vingt-sept ans à peu près* admirablement "beau de visage et de taille. Il régnait dans sa toilette un luxe et une élégance d'une recherche sans pareille. Il avait surtout ce qui s'appelait alors un grand air, ce que Ton trouve bien rarement aujourd'hui, môme chez les gens de naissance et de rang, c'est une tradition presque perdue.

La princesse le reconnut alors , et il y eut dans sa pensée comme une espèce de gêne, qui se refléta jusque sur ses manières. Elle se remit néanmoins assez promptement, et adressa au comte quelques phrases polies. Les princes ont le secret de ces mots à» effet, presque toujours vides de sens et d'intérêt, avec lesquels ils séduisent. Leur éducation leur apprend à flatter les courtisans et à être flattés par eux, les plus médiocres même excellent dans cette science, l'amour-propre est le meilleur des maîtres.

— Vous avez tu de bien beaux pays, monsieur, et vous en 'rapportez, dit-on, de merveilleux récits.

— Oui, madame, et Votre Altesse sérénis^ime ne se doute guères du culte qu'on lui rend dans ces contrées.

-—J'y suis probablement inconnue, et si quelque chose delà France arrive jusqu'à ces peuples barbares, ce ne peut être que le bruit de la gloire du roi.

— La gloire du roi retentit dans tout l'univers, mais le nomde madame brille d'un éclat plus grand encore, s'il m'est permis de le dire.

— Et comment donc cela? reprit mademoiselle de Blois d'un air réservé.

— Oui, madame, un voyageur français, jaloux apparemment de faire admirer aux deux hémisphères la beauté de l'auguste fille de Louis le Grand, avait emporté de Paris un portrait de Son Altesse Sérénis-4sime madame la princesse de Conti, le portrait lui fut enlevé. p^r Tordre du roi de Lahore, auquel il avait eu l'imprudence de le montrer, et maintenant il est élevé à la place de l'idole dans la principale pagode de l'em-

pire. On lui adresse des hommages divins, on lui présente des victimes, les jeunes Indiennes lui offrent leurs sacrifices.

— Ceci est assurément une plaisanterie, monsieur, ou une fiction de voyageur.

— Ceci, madame, est une vérité, j'en donne ma parole d'honneur à Votre Altesse. J'ai vu la pagode et la divinité.

— Nous connaissons les exagérations de l'éloignement monsieur, et je vous assure que mon rang <Je déesse me semble bien peu de chose, vu cle cette distance.

La fille de Louis XIV coupa court à cet entretien par quelques questions sur la charge dont M. de Clermont voulait devenir titulaire, puis elle termina l'audience en lui accordant l'autorisation demandée.

Mademoiselle Chouin fut alors appelée, sans savoir pourquoi, la princesse avait besoin d'une conversation intime, il fallait qu'elle pensât tout haut, et cependant elle avait presque honte de sa pensée. Les cœurs jeunes et passionnés sont ainsi pleins de contradiction. Lorsqu'on peut expliquer tout ce qu'on sent, c'est qu'on a payé bien cher cette lumière, c'est que chaque découverte a été achetée par un coup de poignard; La princesse ràcouta à mademoiselle Chouin son apothéose, sans parler toutefois de celui qui la, lui avait apprise autrement que comme d'une gazette.

— Comment, madame, ce beau M. de Clermont a osé dire cela à Votre Altesse! Voyez ce que c'est que la beauté : tous les courtisans le pensent, mais pas un ne le montre à madame.

— Je vois, Chouin, que vous êtes de mon avis et que vous prenez toute cette histoire pour une flatterie.

— Sans aucun doute, madame. Non pas que la beauté de Votre Altesse ne mérite des autels mieux placés qu'à Lahore, mais qui donc, je vous prie, aurait porté le portrait de madame aux Grandes-Indes ? D'abord qu'estce qui va aux Grandes-Indes?

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— M. de Clermont- Chatte apparemment, puisqu'il en arrive, répliqua vivement la princesse.

Elle s'arrêta tout à coup et rougit. L'idée qu'if était lui-même le voyageur se présenta à son imagination.

— Cessons cette folie, Chouin, et parlons de notre idusicien. Je donnerais beaucoup pour le connaître.

— Le mystère pique la curiosité, madame, peut-être est-ce un homme bien vulgaire.

— Si je faisais cacher ce soir un laquais dansleparc?

— Oh ! madame, gardez- vous-en bien. Un laquais serait indiscret et le roi apprendrait nos promenades, on nous enfermerait chaque nuit.

— Madame de Buri en est très-capable. C'est cependant piquant d'être intriguée ainsi au milieu de la cour de France, sans qu'il soit possible de découvrir comment ceia se passe.

— Si madame voulait me croire elle n'en demanderait pas davantage.

— Monseigneur le dauphin, dit l'huissier de service, en ouvrant les deux battants de la porte.

Mademoiselle Chouin s'échappa par une porte dérobée.

— Je fais fuir une de vos dames, ma sœur, je ne me croyais pas si effroyable.

— Monseigneur, c'est le respect L répliqua la princesse en riai^t. •

— Et qui est cette belle respectueuse?

— Mademoiselle Chouin, monseigneur.

— Oh ! cette grosse et fraîche Hébé. Eh bien ! elle a tort de me fuir, car je ne la fuirais pas.

— Chut ! monseigneur, si madame de Buri vous entendait!

— Cette Buri est un vrai dragon en jupon, encore pire que madame de Richelieu chez la dauphine^Et cependant celle-là aussi surpasse toutes les duègnes espagnoles. Je voulais justement vous conter un bon tour de sa façon. Elle a avisé, je ne sais comment, car elle ne sort jamais, elle aavtèé donc un pauvre diable

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qui chaque nuit chante dans le parc son amoureux martyre sur un flageolet ou une flûte, n'importe. Elle a prétendu que cette déclaration musicale devait s'adresser à la princesse, elle en a fait son rapport au roi et on doit ce soir faire cacher des gardes suisses pour surprendre le malheureux Égipan. Madame la dauphine a eu beau prier, beau supplier, moi de même, elle n'en a tenu compte, elle a Tordre du roi et elle l'exécutera. Je donnerais cent louis pour qu'elle surprenne un marmiton en bonne fortune avec une jiardinière.

La princesse rougit beaucoup pendant ce récit, M. le dauphin ne s'en aperçut pas. Il reprit :

— Que pensez- vous de cela, madame ?

— Je pense, monseigneur, que madame de Richelieu se mêle de ce qui ne la regarde pas, et qu'elle va peutêtre compromettre quelqu'un avec sa police.

— Si cela arrive nous rirons, madame. Je gage que mon cousin de Conti l'approuverait. A propos, quand part-il ?

— Très-incessamment, après-demain, je crois.

— Nous ferons sa paix avec le roi, il a raison de s'en aller en Hongrie. Les jeunes princes se gâtent dans l'inaction. •

— Je crains bien que Sa Majesté ne pardonne pas, et j'ai retenu mon frère.

— Quoi ! interrompit M. lé dauphin évidemment troublé, le duc de Vermandois n'accompagne pas le prince de Conti, vous en êtes certaine ?

— Mon frère m'en a donné sa parole; et j'y compte.

— Vous avez tort, madame, de l'en empêcher, rien ne saurait être mieux pour lui.

— Monseigneur m'étonne en me parlant de la sorte. Mon frère serait perdu s'il désobéissait au roi, il n'y aurait pour lui aucune grâce à espérer.

— Et pourquoi? le roi est père, il finirait par s'apaiser.

— Le roi est roi, monseigneur, lorsqu'il le veut il

oublie^ le père. Votre Altesse le sait mieux que personne.

— Oui, mais je suis dauphin, et c'est là surtout ce que le roi n'oublie pas. Depuis qu'il se laisse dominer par madame de Maintenon, cette ambitieuse dévote, qui en viendra à gouverner la France, il m'éloigne plus que jamais des affaires et de son intimité. Cette pauvre madame de Montespan a nourri là un serpent dans son sein, il Tétouffera. Je ne lui donne pas un an à rester à la cour.

— Madame de Montespan trouve sa pareille, monseigneur, vous n'ignorez pas qu'en semblable occasion, elle a fait- autrefois la même chose.

— Oh ! madame, ceci ne se ressemble pas. Elle a accepté les hommages du roi, elle ne les a pas ménagés avec cette politique infernale qui refuse et accorde et proportion de ce qu'elle veut obtenir. Je déteste cette femme et je sens que je la haïrai toujours.

— Vous ne savez pas haïr, Monseigneur, votre âme est trop grande et trop belle.

Au moment où la princesse disait ces mots, la porte du salon s'ouvrit avec fracas, et M. le dus de Vermandois entra sans 'être annoncé. Il était pâle comme un spectre, ses vêtements en désordre et couverts de poussière, la sueur qui tombait de son front, indiquaient et une course précipitée et une émotion plus qu'ordinaire. Aussitôt qu'il aperçut monseigneur, il marcha vers lui sans s'inquiéter de madame la princesse de Conti, qu'il ne voyait pas même peut-être.

— Monsieur, lui dit-il, je viens de chez vous, on m'a dit que vous étiez ici. Il faut que je vous parle; ma sœur, laissez-nous.

— - Que signifie cela, monsieur ? demanda M. le dauphin, oubliez-vous chez qui vous êtes, à qui vous vous adressez ? êtes-vous ivre enfin ?

— Je ne suis pas ivre; monsieur, et vous n'ignorez pas de quoi il s'agit. Vous ne voulez pas plus que moi sans doute que nous nous expliquions devant madame

la princesse de Conti, ordonnez-lui donc de rentrer chez elle.

— Je ne yous demande aucune explication et je n'en attends aucune de vous, poursuivit M. le dauphin avec ■hauteur, je vous quitte la place et vous devez m'en remercier, monsieur, c'est plus que vous ne pouviez attendre de ma bonté.

— Et moi, monsieur, je veux que nous nous expliquions, s'écria le jeune prince en se jetant devant la porte, vous ne sortirez pas d'ici sans cela.

— Mon frère, vous manquez de respect à monseigneur, vous vous égarez, «poursuivi Via princesse.

— Laissez-nous, madame, vous dis-je, et n'excitez pas ma colère, je ne sais à quelle extrémité elle me porterait.

Monseigneur comprit qu'il ne pouvait éviter la scène; il tenait à garder son sang- froid pour montrer sa supériorité, il tenait surtout à ce que la princesse ignorât le sujejt de la querelle ; il lui prit la main et la conduisit vers sa chambre à coucher.

— Entrez là, nia sœur, je vais entendre ce jeune insensé, puisqu'il l'exige absolument ; je suis sûr que quelques minutes de conversatipn éclairciront tout, et nous vous rappellerons aussitôt, soyez tranquille.

— Monseigneur, répétait la jeune femme en s'en allant, n'oubliez pas qu'il est votre frère, Louis, n'oubliez pas* qu'il doit être votre roi.

Aussitôt que la portière fut abaissée derrière elle, M. le dauphin montra un siège à M. le duc de Vermandois.

— Je vous écoute, monsieur, lui dit-il froidement.

Le prince le regardait étonné de tant de sang-froid, et dominé malgré lui par la' dignité empreinte dans tous les traits du fils de Louis-le-Grand. Mais bientôt sa colère reprenant le dessus, il repoussa la chaise qui lui était offerte.

— Dites-moi, monsieur, comment on appelle à la

cour celui qui se rend coupable d'une infâme trahison envers son frère?

— On l'appelle, monsieur, un traître et un infâme.

— Et lequel de ces noms voulez-vous porter, monsieur ?

— Monsieur ! s'écria le dauphin en se levant rouge d'indignation, monsieur, prenez garde à vous !

— Je vous le répète, monsieur voulez-vous être appelé traître ou irifânje ?

Monseigneur ne répondit pas, sa colère s'était apaisée sur-le-champ, son vfsage exprimait une sorte de compassion mélancolique. Il leva lentement les yeux sur son frère, et d'un signe majestueux lui coupant la parole au moment où il préparait sans doute quelque nouvelle injure, il se rapprocha de lui.

— Monsieur, lui dit-il, pas un mot de plus, c'est assez, ce serait trop si je n'étais pas votre frère. Je sais

x pourquoi vous jouée ainsi tout votre avenir, et, de bonne foi, cela en vaut-il la peine?. Vous avez séduit une jeune fille d'un caractère indigne de vous. Vous l'avez aimée d'une passion folle ; cette jeune fille n'avait d'autre amour que l'ambition et la coquetterie ; je l'ai vue, elle a cherché à me plaire parce que je suis l'héritier du trône, que j'ai de grandes richesses, et que je pouvais mieux que vous satisfaire ses fantaisies. Elle vous a délaissé pour moi, parce que je l'ai payée plus cher, ainsi que je viens de vous le dire, et non parce qu'elle m'aimait mieux. Je vous le demande, une pareille femme doit-elle amener entre deux frères une collision semblable ? Faut-il, pour celle qui vous a oublié, Qublier à votre tour ce que nous sommes l'un à l'autre et ce que je puis être un jour pour vous ?

La modération de ces paroles domina quelques instants la fureur du prince et changea les dispositions de son âme.

— Oh ! que vous parlez bien en dauphin de France, monsieur, dit-il avec des larmes dans les yeux. Comme votre vie est belle ! comme l'abandon d'un objet aimé

Il4 LA PRINCESSE DE CONTJ

est peu de chose pour vous ! Vous avez tant de courtisans, tant de gens qui vous sont dévoués, vous avez une femme, une famille, un père et une mère qui vous chérissent. Si, comme moi, pauvre enfant déshérité d'affection, vous aviez placé toute votre tendresse, toute votre âme sur la tête d'une femme, si cette femme vous avait entraîné au point de lui promettre la foi du mariage, et si un jour, entrant chez cette femme sans être attendu, vous la trouviez parée des présents d'un autre, si vous voyiez dans sa main un billet d'un autre qui ne vous laissât pas de doutes sur l'infidélité de cette femme, et que cet autre qui vous aurait enlevé votre seul bien en ce monde fût votre frère, si tout cela vous était arrivé, monsieur, oh ! vous comprendriez mon désespoir, et vous ne diriez pas :xela n'en vaut pas la peine !

Le dauphin était essentiellement bon et pitoyable; en voyant cette douleur si vraie, si profondément sentie, il eut un remords de-ce qu'il avait regardé jusquelà comme une plaisanterie de franc jeu.

— Mon frère, c'était la première fois qu'il donnait ce titre à qui que ce fût, mon frère, je ne savais pas que* cette fille fût pour vous d'un aussi grand prix, sans cela je n'y aurais jamais songé, je vous le jure.

, — Oui, vous l'avez prise comme une distraction de prince, comme un joujou, répliqua amèrement le jeune homme; c'était encore beaucoup d'honneur pour elle.

— Je l'ai prise comme elle mérite de l'être , monsieur, comme on devrait toujours prendre ces sortes de créatures, si dangereuses pour les seigneurs de votre âge lorsqu'ils n'ont pas le bon esprit de juger sainement leur position respective.

Il y a dans le cœur humain d'étranges cordes. Quand nous aimons réellement, nous ne voulons permettre à qui que ce soit de nous dire ce que nous ne savons que trop nous-même. Ainsi le moindre mot sur notre idole, dont nous connaissons l'indignité, dont nous venons de publier les vices et les infidélités, nous semble alors une offense mortelle. Il en fut ainsi du duc de Ver-

mandois. Il était certain de l'indignité de sa maîtresse, il l'avait vue, il avouait qu'elle s'était vendue à M. le dauphin, il se révolta contre le mépris avec lequel monseigneur, parlait de sa conquête.

— Il se peut, monsieur, que mademoiselle de Rechecourt ait des torts envers moi, mais cela me regarde seul, et je ne souffrirai jamais qu'elle soit insultée, je vous prie de vous le rappeler.

Monseigneur, qui ne voulait pas exciter ce jeune fou, tourna la chose en plaisanterie.

— De mieux -en mieux! Prenez maintenant une lance et guerroyez par les chemins pour soutenir l'hon-

k neur de votre belle. Vous avez beaucoup à faire, je vous en avertis. Je ne suis pas le seul qui l'attaque : la listQ.en est nombreuse, et Ton cite entre autres un magnifique collier de perles auquel mon oncle d'Orléans ne serait pas étranger.

— De par le ciel, monsieur, s'écria le jeune homme en s'élançant vers le prince, de par le ciel, monsieur, cela n'est pas.

— Cela est, monsieur, reprit avec fierté le dauphin, dont la patience commençait à se lasser, et je vous trouve bien osé de me donner ainsi un démenti.

— Puissé-je vous en donner ôent* monsieur, car ce que vous dites est cent fois calomnieux.

— Vous m'insultez, monsieur le duc de Vermandois.

— Eh bien I oui, monsieur, je vous insulté, je vous insulte à dessein, car je vous hais, car* je voudrais vous forcer à m'en demander raison. Si vous n'êtes pas un lâche, vous le ferez, et quoique nous soyons sans témoins, je saurai bien vous y forcer.

— Insensé ! vous jouez votre tête, revenez à vous.

— De la pitié ! du ménagement ! dernière injure. Vous ne voyez donc pas qu'il me faut une vengeance de vous qui avez souillé la femme que j'aime, et par vos caresses et par vos plaisanteries, vous ne voyez donc pas que rien ne me coûtera pour cela, que je vous

y contraindrai, .que vous aurez beau vous retrancher derrière votre grandeur...

— Vous m'assassinerez alors, monsieur, car rien ne me forcera à me défendre contre vous.

— Oh ! oui, je le comprends, je ne suis qu'un bâtard, et par cela même indigne de croiser le fer avec Votre Ahesse Royale. Ah! rien ne vous y forcera !

— Rien.

— Rien ? reprit-il avec un rire effrayant.

— Absolument rien. - , *

— Pas même cela ?

Et, s'approchant du fils de Louis XIV, il lui donna un soufflet dont le bruit retentit dans toute la chambre.

Le premier mouvement de Monseigneur fut de tirer son épée et de s'en servir, le duc de Vermafldois avait déjà la sienne en main, lorsque madame la princesse de Conti, effrayée des éclats de voix qu'elle avait entendus, se, précipita dans le salon et fut bientôt entre les combattants.

— Monseigneur, mon frère ! répétait-elle en allant de l'un à l'autre, qu'y a-t-il, au nom du Ciel î qu'est-ii arrivé ? pourquoi ces armes, cette colère ?

Ainsi que je l'ai répété plusieurs fois, M. le dauphin avait un noble et généreux caractère : ennemi de l'étiquette et de la grandeur autant que son père en était entiché, il aurait préféré être un bon bourgeois de Paris, libre de s'amuser, de rire avec de joyeux compa-

- gnons, à toutes les pompes de Versailles. Son esprit, sans être brillant, était juste et il comprit qu'il ne pouvait se trouver offensé, puisqu'il lui était interdit

v de demander une réparation sans perdre son adversaire. Un mot de lui et son frère périssait sur Téchafaud, le roi eût été inflexible. Cependant le sang d'Henri IV bouillonna encore quelques instants dans ses veines à l'idée de l'outrage qu'il avait reçu, il eut quelque peine à dominer son ressentiment, et il y eut, pendant plusieurs secondes, un combat acharné entre sa générosité et sa colère, enfin la clémence l'emporta.

— Taisez-vous, madame, n'appelez personne ici, que nul ne pénètre le secret de cet entretien, si vous aimez votre frère, si vous m'aimez.

— Me 1 jeûneur.... ayez pitié de sa jeunesse, qu*a-til fait? s'il vous à manqué, excusez-le, il n'est souvent pas maître de lui.

— Ne craignez rien, madame, il est sauvé. Un instant plus tard si je ne l'avais pas désarmé, il voulait attenter à sa vie, car le malheureux enfant a la tête perdue de l'infidélité de sa maîtresse.

— Louis, s'écria la princesse en se jetant dans les bras de son frère, vous ne pensiez donc ni à moi ni à notre mère?

Le bon dauphin en faisant ce meùsonge rougit jusqu'aux cheveux. -

— Monsieur, dit-il, croyez-vous qu'il y ait des occasions où le dauphin de France voudrait avoir la liberté d'un simple gentilhomme?

Peu à peu, le sentiment de sa bonne action reprenant le dessus, il ajouta :

— Comme le dauphin de France a des devoirs plus étendus que les autres, il a aussi de plus grands droits. Celui de la clémence est le premier de tous, et il ne saurait y renoncer : je vous donne ma parole que jamais le roi, jamais personne ne saura le mouvement de désespoir auquel vous vous êtes abandonné. Vous pou- ' vez reprendre votre épée.

L'arme de M. le duc de Vermandois s'était échappée de sa main aussitôt que l'exclamation de sa sœur lui avait montré l'énormité de sa faute. Les yeux baissés vers la terre, la tête inclinée, il comprenait à peine les paroles du dauphin, ces derniers mots lui en révélèrent toute la noblesse. En se baissant pour ramasser son épée, ses genoux se ployèrent involontairement, sa tête s'inclina encore davantage, et il se trouva devant son frère dans l'attitude de la prière et du repentir.

— Relevez-vous, relevez- vous, monsieur, je ne me

souviens plus de rien. Cependant il me faut une réparation, et celle-là, je l'exige de votre honneur.

— Laquelle, monseigneur, je suis prêt à toutes.

— Vous allez remettre dans le fourreau cette arme, avec laquelle vous vouliez répandre votre propre sang, et vous me promettrez de né la retirer jamais que pour le service du roi ou pour la défense d'une bonne cause.

— Je le jure, monseigneur, - -

— C'est bien. Si vous avez à cœur votre renommée, vous ne reverrez plus la personne qui vous a conduit à de si fâcheuses extrémités : vengez-vous par le mépris. Je n'ai pas besoin de vpus assurer que pour moi je n'en entendrai plus parler.

— Monseigneur, veut-il me permettre de lui adresser une prière ?

— Parlez, monsieur.

— Son Altesse Royale comprendra facilement combien le séjour de la cour et celui de Paris me seront odieux désormais. Je n'oserai plus paraître devant ceux que j'ai offensés et dont la généreuse.,.

— Bien, bien, monsieur, ensuite ?

— Je ne dois, je ne peux plus revoir celle qui m'a égaré, il faut que je parte, je suivrai mes cousins de Conti à l'armée de Hongrie.

— Mon frère, et le roi!

— Je voulais supplier monseigneur d'intercéder pour moi auprès de lui, de m'obtenir son indulgence, lorsque je serai parti. J'espère me conduire de manière à montrer de quel sarfg je sors et à ne pas faire honte au nom de Bourbon que je suis si fier de porter.

— Bien, monsieur, j'aime à vous voix dans ces dispositions, et si le roi daigne m'en croire, vous serez bientôt rentré en grâce auprès de lui.

— Vous me comblez, monseigneur, répondit le duc de Vermandois, une larme dans les yfeux.

— Le prince de Conti partant dans la nuit -d'aprèsdemain, il ne vous reste que le temps de faire vos préparatifs. Je reçois ici vos adieux, il vaut mieux que

vous ne vous présentiez pas chez moi. Vous avez une grande tache à effacer, qu'à votre retour elle soit ca-» chée sous les lauriers.

— Elle sera couverte de mon sang, monseigneur. M. le dauphin fit un signe amical de la main et

quitta l'appartement. Il avait repris à la fin de cette scène toute la dignité de son père. Madame la princesse de Conti, interdite et tremblai! te, le suivit jusqu'à l'antichambre ; il la congédia en cherchant à la rassurer. Rentrée chez elle, elle trouva son frère appuyé contre la cheminée, et triste.

— Ma sœur, lui dit-il, je ne reviendrai pas de cette guerre ; il s'est passé aujourd'hui de telles choses, que je ne puis rester en ce monde.

— Et quoi donc, Louis ? Vous me faites mourir !

— J'ai donné un soufflet à M. le Dauphin ! Vous comprenez qu'un pareil affront veut du sang, et que je ne puis plus me trouver en face de monseigneur : vous comprenez pourquoi il m'a interdit sa présence.

Madame la princesse de Conti, étourdie de cette énormité, tomba sur un fauteuil ; elle ne trouva pas une parole.

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