CROISADE
Madame la princesse de Conti avait été si profondément blessée de la scène du matin, qu'elle ne put se lever de la journée, ni paraître au jeu. Par conséquent sa promenade secrète n'eut pas lieu ce jour-là. Mademoiselle Chouin ne fut point admise auprès de son lit; et si la jeune femme donna une pensée au musicien nocturne, elle fut bientôt étouffée par les inquiétudes que lui causa son frère. Elle "eut avec lui une longue conversation dans laquelle il lui raconta les détails sa funeste liaison : elle écouta avidement ce récit passionné, et ri révéla à son cœur bien des choses qu'elle ignorait encore.
— Mais, Louis, disait-elle, comment#avez-vous pu sacrifier à cette fille et votre avenir et la tendresse du roi ? , •
— Parce que je l'aimais follement.
— Vous voyez où ce sentiment vous a conduit, et à présent que vous ne l'avez plus, vous en rougissez apparemment.
— Je l'ai toujours, Louise, et c'est là mon malheur.
— Comment, reprit-elle au comble de la surprise, comment, après ce qu'elle a fait, après sa perfidie, vous l'aimez encore ?
— Plus que janiais ; et je ne la reverrai plus, car si je ne la tuais pas, je lui pardonnerais, et je ne veux ni l'un ni l'autre.
— La tuer ï tuer une femme î mais c'est un crime affreux I ^
— Pauvre sœur, vous croyez avoir aimé ; vous ne vous en doutez môme pas.
— Cela se peut, mon frère, je ne conçois pas qu'on tue sa maîtresse, encore moins qu'on lui pardonne une semblable infidélité ; le mépris seul me paraît pos-> sible dans la position où vous êtes.
M. le prince de Conti, que mademoiselle de Blois avait fait mander, arriva en sortant de chez monseigneur : il avait appris de lui la résolution de M. le duc de Vermandois, et, sans en connaître la raison, il l'approuva.
— Je vous recommande mon frère, dit la princesse ; je vous le recommande, monsieur, comme ce que j'ai de plus cher au monde. Je ne vous cache pas qu'il part . désespéré ; il veut trouver sur un champ de bataille la fin de ses douleurs. Veillez gur lui, retirez-lui cette funeste résolution ; faites-lui comprendre qu'il doit vivre avec ses chagrins, qu'il est aiméf puisque sa mort plongerait dans le deuil un pauvre coaur isolé dans ce monde, qui n'a que lui pour tout bien et pour toute affection.
— Ma sœur, interrompit M. de Vermandois, vous êtes injuste, vous l'êtes surtout pour notre mère, dont l'amour fut si éprouvé, vous l'êtes pour le roi, pour tout le monde, car toupie monde vous aime.
— Oui, reprit la jeune femme éclatant en sanglots, oui, vous allez partir tous les deux, vous me laissez seule en face de cette cour* où tant d'écueitè m'attendent sans doute : vous me quittez avec des résolutions funestes, avec des pressentiments cruels. Je vous re-
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commande l'ijn à l'autre ; soutenez-vous, soignez-vous mutuellement : Armand, si vous voulez que je croie à votre amour ; Louis, si vous voulez que je vive.
M. le prince de Conti fut au comble de la joie. Cette marque de tendresse à laquelle il s'attendait si peu le transporta au ciel. Il y a un sentiment inconnu aux hommes et qui les égare souvent dans les jugements qu'ils portent sur nous, c'est ce besoin de soutien que nous éprouvons toutes ; c'est l'horrible douleur de l'isolement contre laquelle nous n'avons pas de force. Mademoiselle de Blois était sous l'empire d'un de ces moments. Elle devinait par intuition combien l'absenoe de son mari et de son frère la laisserait abandonnée, et elle reculait devant cette crainte.
Pendant le reste de la nuit elle ne put trouver le sommeil. Elle repassa dans son imagination ce qu'elle avait entendu, ce qu'elle avait vu, et elle chercha à ' s'en rendre compte, avec son expérience de jeune fille. Tout lui sembla inexplicable. Son cœur battait à la découverte de cette passion si extrême à peine entrevue par elle. Elle se sentit un irrésistible désir d'aimer et d'être aimée ainsi. Ses regrets prirent alors plus de puissance, et elle murmura presque contre sa destinée qui lui interdisait jusqu'à cet espoir.
Le lendemain elle voulut aller à la messe, afin d'écarter les soupçons du roi. Elle sortit de sa chambre pâle et triste et trouva son service qui l'attendait. Le comte de Clermont-Chatte entrait en exercice. Il était mis d'un air miraculeux, et certes jamais plus beau chevalier d'honneur n'occupa cette place près d'une plus belle princesse. Mademoiselle de Blois rougit malgré elle en l'apercevant. Il la salua avec un grave et triste respect.
A la messe il y eut quelques chuchotements parmi les filles, madame de Buri les apaisa par son regard sévère, néanmoins la princesse s'en aperçut, et dès qu'elle fut rentrée elle en demanda la raison. Mademoiselle Chouin s'approcha d'elle et lui dit tout bas ;
— C'est, madame , qu'on a découvert notre musicien.
t- Comment cela, répliqua yivement la jeune femme.
— Madame de Richelieu Ta fait saisir, et jugez de son étonnement, c'est un homme de qualité, un homme de la cour.
— Vraiment?
— Un homme attaché à la maison de Votre Altesse Sérénissime.
— Et qui donc, s'il vous plaît?
— Le comte de Clermont-Chalte lui-même.
— Et qu'allait-il faire ainsi la nuit dans le parc ? Il y avait sans doute quelque rendez-vous ?
— Voilà justement ce que Ton ne sait pas. Madame de Richelieu le prenait pour un amoureux de madame la dauphine, elle Ta interrogé, il a répondu qu'il aimait à jouer de la flûte la nuit près des jets d'eau et des bosquets, qu'il n'avait pas d'autre but que celui-là, qu'il ne croyait faire aucun mal en se donnant ce plai- ' sir, mais qu'il y renoncerait volontiers si on y trouvait le moindre inconvénient.
— Voilà tout ?
— Oui, madame.
— Et le roi a-t-il été prévenu ?
— Je le crois bien, M. le dauphin aussi. Madame de Richelieu a voulu faire la duchesse de Navailles au petit pied. *
— Qu'a dit le roi ?
"— Il a interrogé lui-môme le comte, madame, et après cette conversation, il a assuré aux dames que c'était une pure plaisanterie qui ne valait pas la peine d'être prise au sérieux, que M. de Clermont lui avait donné des raisons excellentes, qu'il n'avait rien perdu de sa faveur, seulement il le priait de faire de la musique ailleurs que dans le parc de Versailles.
— Et monseigneur ?
— Monseigneur a ri.
— Allons, ma pauvre Chouin, nous voilç, privées de
notre joli concert, en vérité, c'est dommage, reprit mademoiselle de Blois après un instant de silence.
— Madame peut se donner ce plaisir-là chez elle, M. de Clermont sera trop heureux.
— Oh ! ce ne serait pas la même chose. L'entretien en resta là, mais non l'imagination de la
jeune femme. Quelque chose lui disait que son chevalier d'honneur n'allait pas ainsi la nuit dans les bosquets pour le seul agrément de jouer de la flûte. Elle sentit qu'un autre motif l'y attirait sans doute, et elle se mit à en chercher l'objet. Qu'il fût amoureux, c'était certain ; de qui ? Il y avait à la cour tant de femmes jeunes et charmantes f Elle songea alors à l'histoire de la pagode, aux regards tristes qu'il jetait sur elle, à l'empressement qu'il avait montré de se rapprocherde sa personne, car il avait payé la charge de M. de Coetquen deux fois sa valeur. Puis il allait dans le parc à l'heure de sa promenade, il jouait des airs passiohnés et craintifs, il ne s'occupait de nulle autre ; c'était donc elle peut-être.
— Qu'importe ! répondit-elle avec un grand soupir, est-ce que je puis m'occuper de ces choses-là?
M. le prince de*Conti passa cette journée auprès de sa femme ; il était malheureux de son départ, tout en en comprenant la nécessité. Sa position à la cour et dans son ménage n'était plus ténable. Sa femme avait maintenu jusque-là la mauvaise humeur du roi, mais il ne fallait qu'une circonstance pour la faire éclater dans toute sa force. M. le prince de la Roche-sur- Yon, tout à l'idée de sa gloire, n'emportait aucuns regrets ;(il aspirait aux* succès de son oncle le grand Condé, et celui-ci, charmé de retrouver son ardeur belliqueuse dans un prince de son sang, se plaisait à encourager son innocente rébellion.
— Ne pleurez pas, ma sœur, disait-il à mademoiselle de Blois, Conti, Vermandois et moi nous reviendrons couverts de* lauriers, et de lauriers conquis sur les infidèles encore, sur les Turcs, vous verrez quel ef-
fet cela produira. C'est presque une croisade, Qui a combattu les Turcs à la cour? personne, ni M. le prince, ni M. de Turenne de son vivant. Et quel pays nous allons voir ! Je Danube, le Pruth, toutes ees ri- * vières que Ton ne connaît pas. J'en ferai de beaux contes pour ma part.
— Vous êtes bien heureux, monsieur, d'être si gai.
— Je sais qu'à la place de mon frère, je ne consentirais pas à quitter une femme telle que vous pour tout l'empire 'ottoman réuni. Je sais aussi, il est vrai, que si j'étais à sa place...
— Que Dieu vous accompagne tous, interrompit vivement la princesse. Je suis inquiète de mon frère. Il devait être ici à six heures, il en est huit. Il est sorti à midi pour quelques préparatifs indispensables, pourvu qu'il ne soit pas allé à Paris ! S'il a cherché cette fille tout est perdu I
— Il ne peut pas reculer à présent, il viendra avec nous, il s'y est engagé d'honneur. A-t-il vu madame la duchesse de xLa Vallière ?
— Il Ta vue hier, mais il ne lui a pas confié son des- sein, la pauvre mère ! Cette tâche mlest réservée.
A di* heures du soir le duc de Vermandois revint pâle et défait comme après une grande maladie. Le départ était fixé à deux heures du matin. Madame la princesse de Conti se précipita à sa rencontre, car son inquiétude était extrême. Elle l'interrogea avec toute sa tendresse, il ne répondit d'abord rien, enfin vaincu, brisé par tant d'émotions diverses si longtemps contenues, il se jeta dans ses bras en sanglotant. Les deux princes de Conti respectèrent cette douleur efrpassèrent . dan s la chambà côté.
— Louise, s'écria le malheurenx jeune homme, au milieu de ses larmes, Iyouise je ne l'ai pas revue, je ne la reverrai pas, je vais me faire tuer, vous au moins gardez mon souvenir^
— Mais d'où- venez-vous ! qu'avez-vous fait depuis <œ matin, Louis ? poyrquoi m'avoir tourmentée ainsi ?
— Je viens comme un misérable insensé d'errer autour de sa demeure, je ne voulais pas y entrer, mais
é j'espérais qu'elle sortirait, que je l'apercevrais encore une fois. Elle ne s'est pas montrée : alors je n'ai plus été maître de moi, je suis entré. Hélas ! on m'a dit heureusement qu'elle était partie hier lorsque je l'ai eu quittée et que personne ne savait de quel côté elle se dirigeait. Il m'a semblé alors qu'on m'arrachait la vie, et jan\ais je ne ferai à l'honneur un plus grand sacrifiée qu'en renonçant à la poursuivre. |
— Mon Dieu ! qu'est-ce donc qu'une semblable passion!
— (Test l'amour, l'amour vrai, l'amour complet, l'amour qui perd, qui détruit toute l'existence de celui qui l'éprouve ainsi. Oh! c'est une horrible chose, voyez- vous, c'est un fléau, cTest un malheur, c'est presque un crime. Aussi je veux mourir, car si je vi-
' vais je serais capable de tout. Le roi ne me retiendrait même pas. Que lui dois-je tant à ce père qui ne m'a jamais souri, qui ne m'a jamais caressé ? Il m'a mis sur le front une marque déshonorante, il m'a fait bâtard. Je ne suis rien en France. Le dernier gentilhomme qui porte le nom de ses ancêtres a le droit de m'insulter s'il en a le courage. »
— Vous le disiez hier vous-même, mon frère, vous , portez le nom de Bourbon, il est assez beau, ce me
semble, pour ne rien envier à personne.
— On me Ta jeté comme une aumône, ce nom, ma sœur, on peut me le reprendre, car il ne m'appartient pas. Je suis fils de mademoiselle de la Beaume-le- Blaûc de La Vallière, voilà tout.
— Le fils d'une sainte et de Louis le Grand, n'estce pas assez?
— C'est assez pour vous , madame la princesse de Conti, princesse du sang aujourd'hui et qui n'avez gardé d'illégitime que l'affection de votre père. Ce n'est pas assez pour moi, duc de Vermandois, qui n'ai ni état, ni fortune indépendante, pour moi dont le père
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me repousse, et dont la mère pleure ma naissance : pour moi qu'elle a si indignement trahi.
Ce furent ensuite des sanglots, des cris déchirants^ de ces désespoirs affreux que rien ne' calme et que rien n'exprime ; ce fut ce complet découragement, lequel ne peut avoir de terme que la mort. Mademoiselle de Blois partagea sans les comprendre toutes les impressions de son frère. Ces deux êtres jeunes, naïfs, aimants, sentirent en ce moment tout ce qu'ils étaient l'un pour l'autre et jamais larmes plus sincères ne furent recueillies par un cœur plus dévoué.
L'heure du départ arriva. M. le prince de Conti se jeta aux genoux de la princesse, plus malheureux encore, si c'est possible, que M. le duo de Vermandois. Il jura à sa charmante femme qu'il reviendrait digne de son amour, qu'il l'aimerait toute sa vie; quant à elle, brisée de ses émotions successives, elle s'évanouit et ses femmes la transportèrent sur son lit au moment où les princes sortirent de l'appartement.
Le reste de la nuit se passa en convulsions. Madame de Buri, au comble de l'étonnement; elle qui n'avait jamais rien senti, engagea néanmoins la princesse à se faire violence et à se rendre à la chapelle.
— Car si Son Altesse Sérénissime laisse prévenir le roi par les bruits publics, il ne pardonnera ni à elle, ni à M. Je prince de Conti. *
— Vous avez raison, madame, je me lèverai. Envoyez, je vous prie, chez M. le prince : il m'a promis de m'accompagner dans cette occasion, afin de détouriiet de concert la colère de Sa Majesté, si c'est possible.
— Un des laquais de la maison de Condé est depuis ce matin à la porte, sans doute il attend des ordres*
— Voyez cela, madame, et faites que tout soit prêt à l'heure.
En entrant à la messe, la princesse avait les yeux rouges et le teint plombé. Elle leva les yeux vers le roi en tremblant. Il ne la regarda pas, son visage était sévère, et à plusieurs reprises il se retourna vers la place
occupée d'ordinaire parles princes de Conti. La jeune femme pensa qu'il était déjà pré venu f et que la tempête allait éclater. Monseigneur lui fit un petit signe d'encouragement, où il y avait presque une promesse de secours. Quant à M. le prince il était accompagné de M. le duc de Bourbon; cette circonstance lui paraissait grave pour la famille et il croyait devoir la Jraiter solen- » nellement.
Aussitôt après l'office, le roi marcha comme à l'ordinaire vers la galerie, suivi des princes et des dames. Il se retourna brusquement vers le grand Condé.
— Pourriez-vous me dire, monsieur, quel devoir si pressant retient les princes de Conti et de la Roche-sur- Yon ? je ne les ai point vus à la messe.
— Sire, répondit le héros, madame la princesse de Conti, mon fils et moi, nous demandons à Votre Majesté la faveur d'un moment d'audience, nous dési-
*rons avoir l'honneur d'entretenir Votre Majesté à cet égard.
— Et si le roi le permet, ajouta Monseigneur, j'assisterai à cet entretien.
— Vraiment, messieurs ! répliqua Louis XIV avec un sourire amer, un conseil de famille! Je pasâe chez madame la dauphine, vous pouvez m'y suivre.
Les princes marchèrent derrière le roi, un peu troublés, mademoiselle de Blois jeta un regard reconnaissant vers M. le dauphin.
— Ma sœur, lui dit-il, vous n'ignorez pas que tout ce que je pourrai faire pour vous, je le ferai.
Arrivée chez madame la dauphine, le roi avant de s'asseoir demanda aux princes s'ils pouvaient s'expliquer devant elle.
— Ce sera pour nous un honneur et un plaisir si Son Altesse Royale daigne rester, répondit le grand Condé.
— Que signifie cela, madame? ajouta le roi en se retournant versmadame la princesse de Conti, qui éclatait en sanglots et qui s'était précipitée à ses pieds. Qu'ont
donc fait les princes pour vous inspirer une pareille douleur?....
— Sire, ils ont désobéi à Votre Majesté, répliqua M. le prince, ils ont ét&chercher des lauriers sans vos ordres.
— Je ne vous comprends pas, monsieur, répondit froidement Louis XIV.
— Sire, les princes mes neveux et le duc de Vermandoissont partis ce matin pour la Hongrie.
Le roi réprima un mouvement de colère, il se fît un grand silence, pendant lequel on n'entendait que les pleurs de mademoiselle deBlois, toujours agenouillée. Monseigneur crut que l'instant de l'intervention était arrivé.
— Sire, mes cousins sont bien jeunes, bien impa- ' tients de marcher sur les traces de Votre Majesté. Le
sang qui coule dans nos veines à tous est bouillant et généreux, il nous faut de la gloire. N'excuserez-vous pas chez les autres cet instinct guerrier qui vous a conduit à une si haute renommée ? ne pardonnerez- vous pas une faute dont les motifs viennent de tant de courage et de dévoûment à votre service ?
— J'admire la manière dont vous défendez les rebelles, monsieur ; cette clémence convient peut-être au dauphin de France , mais je vous engage à vous en guérir quand vous régnerez. Oh! vraiment, messieurs les princes, vous voulez recommencer la Fronde et vous vous permettez d'agir sans y être autorisés par moi. Je vous avertis que le jeu est dangereux. Ce n'est plus ma mère et le cardinal Mazarin qui gouvernent, c'est moi, c'est moi qui ai toujours été le maître dans mon royaume et à l'étranger, c'est moi qui prétends surtout rester leanaître dans ma famille.
— Mais, Sire...
— Mais, monsieur, je sais ce que vous allez me dire. Les princes de mon sang se plaignent d'être éloignés des affaires et des armées, ils voudraient me servir à leur guise et non à la mienne. Ce ne sera pas, entendez-
vous? qu'exigent-ils î que leur manque-t-il ? après moi ne sont-ils pas les premiers partout? ne leur ai-je pas donné à tous des dignités, 'des richesses? ils désirent se mêler du gouvernement et ceci je ne le permettrai jamais. L'Etat c'est moi, tous me doivent obéissance, tous doivent se^ soumettre aveuglément à mes volontés. Il me semble que jusqu'ici la France n'a point à se plaindre de la manière dont je la dirige. C'est en vain que vous m'implorez, je n'oublierai jamais cette offense.
— Sire, Sire, ayez pitié de moi, de mon frère, de M. le prince de Conti, répétait la jeune fille.
— Je ne sais comment vous osez me le demander, madame, vous qui connaissez ma bonté pour ces deux indignes, vous qui savez combien je leur ai déjà pardonné. Craignez vous-même ma colère, vous étiez instruite de cette rébellion et vous l'avez cachée. Vous avez méconnu vos devoirs de fille et de sujette.
— Sire, je ne pouvais trahir mon mari et mon frère,
— Vous deviez avant tout m' obéir, madame. Je n'ai qu'une réponse à vous faire, messieurs: les princes qui ont agi sans mon autorisation n'ont plus rien à attendre de moi. Quelle que soit leur embarras en pays étranger, je n'en veux rien savoir. J'en préviendrai mes ambassadeurs. Cependant j'engage messieurs de Conti et M. de Vermandois à ne pas revenir en France, car le moins qui pourrait leur arriver serait de finir leurs jours à Pignerol ou aux îles Sainte-Marguerite, vous pourrez le leur écrire. Maintenant qu'on ne me parle plus d'eux, ils n'existent plus pour moi.
— Mais, Sire, vous me condamnez donc à vivre toujours séparée de mon frère et de M. le prince de Conti,
•interrompit la jeune princesse, qui suffoquait. *
— Vous êtes parfaitement libre d'aller les rejoindre, madame, si vous les préférez à moi. C'est à vous de choisir.
Madame la dauphine, attendrie des larmes de son amie, la serra dans ses bras.
r— Sire, dit- elle avec un accent de reproche, n aurez-vous pas pitié de cette enfant, sa douleur rétouffe. • — La seule chose dont je ne puisée avoir pitié, madame, c'est de la désobéissance.
Le bon dauphin était au bout de son énergie, et pourtant il souffrait réellement de l'état où il voyait sa sœur chérie. Il voulut tenter un dernier effort.
— Sire, je vous en .conjure, laissez au moins l'espérance.
— L'espérance est toute dans votre règne, monsieur, quant à moi tant que je vivrai jeme rappellerai. Leduc de Vermandois surtout m'a offensé et comme père et comme souverain, c'est là ma récompense d'avoir été trop bon, trop indulgent. lia montré depuis son enfance de grands défauts, et puis il a été si mal élevé I
— Il est certain que ni mon frère ni moi n'avons eu le bonheur d'être instruits par madame Scarron, dit vivement la jeune femme.
Un orage bien plus redoutable se forma sur ce front olympien à ces paroles hardies; tous les assistants en frémirent ; personne, pas même le grand Condé, tout héros qu'il était, n'aurait osé parler ainsi à Louis XIV.
— Si tous eussiez été instruits par cette sage et honnête personne, madame, vous seriez des sujets soumis, des enfants affectionnés, elle vous aurait appris à mesurer vos actions et vos paroles, et cela eût été salutaire pour tous les deux. J'excuse votre douleur, sans cela je vous aurais chassée de cette chambre et de la cour.
Je l'ai dit, il y avait dans mademoiselle de Blois tout l'orgueil au sang de son père. En s'entendant traiter ainsi elle releva la tète et osa le regarder en face. Leur ressemblance fut alors frappante, le roi lui-même, lareconnut et le plaisir de retrouver à la fois ses traits et sa fierté dans cette délicieuse créature, fut le meilleur calmant apporté à sa fureur. Madame la dauphinp s'en aperçut, elle espéra au moins le pardon de la -fille, si ce n'était celui des autres. Avec son tact ordinaire, elle comprit que le rbi serait plus miséricordieux seul avec
la princesse, et fit signe à M. le dauphin et à MM. de Condé de sortir sans bruit, comme elle-même allait le faire. Louis XIV vit ce signe et n'en fit pas semblant, intérieurement il était malheureux d'affliger sa fille, néanmoins en présence de témoins il n'eût jamais montré sa tendresse.
Aussitôt qu'ils furent en tête-à-tête, le roi se lova et fit deux tours par la chambre; il s'arrêta devant mademoiselle de Blois, qui restait debout appuyée contre p un meuble.
— Votre mère sait-elle l'équipée du duc de Vermandois ?
— Non, Sire, je dois lui porter aujourd'hui une lettre de son fils.
— Jamais les enfants de madame de Montespan ne se permettraient rien de semblable, ihssaventtrop qu'elle ne le leur pardonnerait pas.
— Ma mère est une sainte, Sire, elle a toujours tout * pardonné.
— J'entends, madame, ceci est encore une accusation contre moi. Vous êtes bien hardie, en vérité.
— Sire, c'est que je vous aime tant et que je suis si malheureuse !
Le cœur du roi s'attendrit à ces simples paroles.
— Ecoutez, Louise, laissez-moi casser votre mariage, rien n'est plus facile, il est nul, vous ne l'ignorez pas et les canons de l'Eglise m'y autorisent même. Vous épouserez ensuite un prince plus digne de vous, et vous ne serez plus malheureuse'.
— Je ne veux pas casser mon mariage, Sire.
— Je puis le faire sans votre autorisation, madame.
— Non, Sire, si vous voulez mon bonheur, il est entre vos mains d'une manière bien plus facile. Laissez-moi vivre près de vous, laissez-moi jouir de votre précieuse amitié. Permettez-moi de vous voir souvent, à toute heure, cela me consolera de tout. Nallez pas croire que je sollicite votre faveur Non, non, je ne vous demanderai rien, je ne me mêlerai de rien ; de quoi ai-je be-
soin d'ailleurs ? Ne m'avez-vous pas comblée ? je n'ai plus que vous au monde, je vous aimerai uniquement. Personne, fût-on roi du monde entier, n'est insensible à l'idée d'être aimé d'un être aussi charmant que Tétait mademoiselle de Blois. Louis XIV, le plus grand égoïste de son siècle, devait comprendre mieux qu'un autre la douceur d'un pareil lien. Il était fier de sa fille, il la chérissait autant que sa nature sèche le lui permettait, il n'avait garde de refuser cette tendresse naïve et sans intérêt.
— Je vous remercie, mon enfant, je suis heureux de voir votre attachement pour moi. Restez donc comme vous êtes, venez autant que vous le voudrez chez moi, vous y trouverez toujours un père.
— Et vous m'autoriserez à plaider la cause des absents, à vous rappeler ceux qui vous sont dévoués
comme moi et qui souffrent ?
Le roi fronça le sourcil; cependant il ne voulut pas gâter ce moment si rare où il parlait avec son cœur.
— Vous êtes bien exigeante, madame, nous verrons cela. Tenez, ajouta-t-il en portant un écrin de sa cassette, voilà ce que je vous destinais. Cela vous fera-t-il sourire et croirez-vous que je vous aime toujours ?
C'était un bracelet de rubis, avec des perles grosses comme des noisettes.
Entre la veuve d'une année Et la veuve d'une journée La différence est grande...
La FoNïAi?fB.
Le temps passa. Madame la princesse de Conti recevait souvent des nouvelles des voyageurs; le roi, jaloux de tenir sa promesse, entourait sa fille de tous les plai^ sirs. Jamais, depuis l'époque de ses amours avec mademoiselle de La Vallière, la cour n'avait été aussi brillante. La naissance de M. le duc de Bourgogne, îils de M. le dauphin, servit de prétexte à ces fêtes. La jeune princesse y brilla d'un éclat radieux. Elle était belle à miracles et les hommages les plus flatteurs l'entouraient. Cependant sa réputation restait jusque-là sans tache. Il n'était bruit à Versailles, car alors Louis XIV avait entièrement abandonné Saint-Germain, il n'était bruit que de son zèle à défendre M. le prince de Conti et à plaider sa cause auprès du roi.
— Elle l'aimait bien plus, disait le comte de Grammont, lorsqu'elle l'attaquait elle-mî&me, attendez et vous verrez.
Je ne sais si Louis XIV partageait cette opinion,
mais il restait sourd aux prières de la princesse et montrait même une sorte de mauvaise humeur quand elle insistait. Tout changeait cependant. Monseigneur, fatigué du grave et juste esprit de madame la dauphine, s'éloignait d'elle chaque jour davantage ; il passait une grande partie de son temps chez sa sœur, dont la jeunesse etla gaieté convenaient infiniment mieux à son caractère jovial. Malgré les observations de madame de Buri,il s'organisa des soupers joyeux, des parties brillantes, où la présence de Monseigneur autorisait mademoiselle de Blois à paraître : elle y conduisait sa dame et ses filles d'honneur. Le comte de Clermont-Chatte l'y accompagnait presque toujours, l'intimité remplaça bientôt l'étiquette dans ce petit cercle.
Un soir, M. le dauphin qui, à l'imitation du roi aimait beaucoup les loteries, en fit tirer une dans son appartement. Ainsi qu'on le pense bien, les lots avaient été disposés d'avance. Madame la princesse de Conti eut pour sa part un miroir en filigrane d'or, garni de pierreries, mademoiselle Chouin reçut une bague en émail bleu, sur laquelle était un chiffre en diamants. Ce chiffre était entrelacé de telle manière, que malgré tous leurs efforts, aucune des personnes présentes ne put en reconnaître les lettres. Un fait curieux, c'est que la propriétaire de l'anneau se montra la moins empressée d'avoir la clef de cette énigme. M. de Clermont- Chatte, après Tavoir bien çxaminé, déclara que c'était un talisman oriental.
*- Vous croyez? répondit le dauphin en riant.
— Oui, Monseigneur, pendant mes voyages j'avais un bracelet absolument semblable, seulement la plaque recouvrait un portrait.
Mademoiselle de Blois se sentit rougir.
— Avez-vous .encore ce bijou? nous pourrions le comparer à celui-ci.
— Non, Monseigneur, je l'ai perdu d'une étrange manière. , ' ,
—■ Où cela! aux Indes?
— Non, Monseigneur, à mon retour. Nous fûmes pris par les corsaires marocains, ils nous enlevaient tout et nous. emmenaient prisonniers lorsqu'une frégate française nous délivra. Je retrouvai une partie de mon bagage, mais non le bracelet, je le regretterai toute ma vie.
— Tu es malheureux avec les portraits, Clermont, continua M. deChiverni. Ne t'en a-t-on pas pris un autre dans l'Inde T Heureusement que tu en fais collection, tu en as toujours un autre dans ta poche cachée.
— Le portrait que j'ai perdu au Maroc était une copie de celui de l'Inde, reprit sérieusement le comte, je n'en avais, je n'en aurai jamais d'autre.
— Et celui de la belle pour qui vous soupiriez dans le parc, en cherchant bien vous le trouveriez dans quelque coin, continua M. le dauphin.
— J'ai eu l'honneur de dire à monseigneur qu'on m'avait dérobé deux fois cette adorable peinture.
— C'était donc la même ?
— Oui, Monseigneur.
— Voilà une constance tout à fait admirable, mes- %sipurs, prenez exemple. Et si l'on vous demandait le
nom de cette divinité, feriez-vous des difficul tés pour nous l'apprendre?
— L'objet de ce culte secret est aussi pur qu'il est beau, monseigneur, ni mes Jèvres, ni même mes regards n'auraient osé lui faire connaître ma passion. Son Altesse Royale doit comprendre que ce mystère caché à la divinité, ainsi que l'appelle Monseigneur, ne doit être révélé à personne.
— De mieux en mieux! un amour platonique!
— Monseigneur, ce sont les plus charmants, poursuivit M. de Grammont, il n'y a pas déraison pour qu'ils finissent.
— Qu'en pensez-vous, ma sœur? Ne voilà-t-il pas une belle histoire que nous conte là votre chevalier d'honneur? Si nous l'envoyions à mademoiselle de Scudéri, elle en ferait un roman en dix volumes.
Cet entretien, sorte de tête-à-tête public entre ma-
demoiselle de Blois et le comte de Clermont, l'avait mise dans un embarras extrême. Eux seuls en comprenaient la véritable portée. C'était un aveu que la princesse se trouvait fçrcée de recevoir sous peine de le révéler à tous. Elle se troubla malgré elle et la question de monseigneur ia trouva sans réponse. , — Qu'est-ce?..; Je ne sais, balbutia- t-elle.
— Vous êtes donc en Hongrie que vous ne nous écoutez pas, madame, pourriez- vous nous aider à trouver le nom d'une beauté cachée sous les nuages ? Cela est difficile, il y en a tant à la cour!
— Pas beaucoup qui ne percent bien vite les nuages de ce genre, monseigneur.
— Beaucoup plus que vous ne pensez, Gran^mont, dit le prinfce en regardant tendrement mademoiselle Chouin.
— Enfin qui cela peut-il être ?
— Mon Dieu I c'est bien facile à trouver, s'écria étourdiment mademoiselle de Lisbonne, c'est madame de Maintenon.
Cette saillie rendit un grand service à madame la princesse de Conti : elle^coupa court à la conversation. Nul n'osa poursuivre une plaisanterie sur ce terrain dangereux et le comte de Clermont en profita pour détourner les idées sur un autre sujet. Pendant tout le reste de la soirée mademoiselle de Blois demeura rêveuse, elle se retira de bonne heure et le lendemain elle fit une longue visite à madame de La Vallière aux Carmélites.
Cependant les princes se couvraient de gloire en Hongrie, il n'était bruit que de leurs exploits. M. le prince de Conti et M. le duc de Vermandois portaient partout cette tristesse qui les dévorait. M. le prince de la Roche-sur- Yon seul soutenait la réputation de la galanterie française et ses succès en amour étaient aussi nombreux que ses lauriers sur le champ de bataille. Madame la princesse de Conti en parlait souvent
au .roi, malgré le mécontentement que ses récits ne manquaient pas d'amener.
— Vous avez juré de me déplaire? hii dit un jour Louis XIV.
— Non, Sire, j'ai juré de vous amener à la clémence.
— Vous ne voulez donc toujours pas casser votre mariage?
— Moins que jamais, Sire.
— C'est dommage, car il se présente en ce moment un parti inespéré.
— Qui donc peut songer à m'épouser lorsque toute l'Europe sait que je suis mariée?
— Aussi n'est-ce en Europe.
— Ce n'est pas en Europe I
— Non. J'ai reçu de mon ambassadeur de la Porte la plus singulière communication!
— Ah! mon Dieu, c'est le Grand Turc!
— C'est bien autre chose, il s'agit de vous faire impératrice.
— Et où cela ?
— En Maroc.
— Quoi ! le roi de Maroc ?...
— Le roi de Maroc est amoureux de vous et il vous demande en mariage.
— C'est une plaisanterie, Sire.
— C'est une vérité. Voici la dépêche de Boutville. Ce Marocain a trouvé au bras d'un officier un portrait de vous; ce portrait l'a enflammé sur-le-champ, et tout son désir a été d'en posséder Foriginal anonyme. Le costume lui a montré que. c'était une femme de ma cour, il s'est informé, il a demandé à tous les échos, enfin il a découvert votre nom. Aussitôt il a chargé mon envoyé à Constantinople de me sonder à cet égard, se promettant, pour le peu qu'il eût la moindre espérance, de déployer sa magnificence par une ambassade digne de tous et de lui, à la demande officielle.
— Et qu'a répondu le roi ?
— Rien encore, je voulais vous consulter, répliqua
LA PRINCESSE DE CONTl 143
Sa Majesté en rïa,nt, peut-être serez-vbus tentée de régner sur les Barbaresques.
La princesse rit beaucoup aussi.
— Eh bien, sire, répondez au roi de Maroc que je suis très-reconnaissante de sa recherche, mais, qu'ayant déjà un temple dans l'Inde, je ne puis accepter un trône en Afrique, ce serait déroger.
Elle raconta au roi l'histoire de la pagode, sans parler de M. de Clermont-Chatte, bien entendu.
— Mais, madame, comment vos portraits courent-ils le monde ainsi?
— Votre Majesté a donc oublié celui envoyé au prince d'Orange? Rien n'est plus facile que d'en faire des copies.
— : Ne me parlez pas de cela, madame. Cet insolent Hollandais me le payera toute sa vie.
— J'ai une grâce à demander au roi pour ce qu'il vient de m'apprendre.
— Quelle est-elle?
— C'est de ine garder ce secret. Si on le savait à la cour on m'accablerait de plaisanteries, monseigneur surtout. Jugez donc, le roi de Maroc ! c'est comme qui 'dirait l'empereur de la Chine. Promettez-le moi, Sire.
— Je me tairai, si vous l'exigez, c'est pourtant un grand triomphe pour vos charmes.
— Demain on va à Marly, on y sera gai, on y sera disposé à médire, oh ! je n'irai pas plutôt.
— Soyez tranquille, ma fille, je ménagerai vôtre modestie.
Louis XIV eut toujours le goût du bâtiment. Lorsqu'il acheva Versailles il le trouva trop grand, il s'imagina qu'il lui fallait un château plus petit, où il irait avec ses familiers, une espèce de rendez-vous de chasse. Il choisit Marly dans l'idée d'en faire un pavillon et d'y épargner la dépense. Peu à peu les plans s'agrandirent et Marly coûta presque autant que Versailles. Il en fit un séjour ravissant, les meilleurs artistes y travaillèrent et Coustou y commença sa repu-
tation. Les voyages de Marly devinrent l'objet de l'ambition des courtisans, les listes en étaient triées et choisies, la faveur la plus grande était de n'en point être rayé. Les princes et les princesses du sang y accompagnaient toujours le roi, ainsi que leurs maisons. Madame la princesse de Conti avait une prédilection particulière pour cette résidence. Elle obtenait quelquefois d'y précéder son père, avec M. le dauphin, ce fut ce qui arriva en cette circonstance.
Madame de Buri avait fini- par se soumettre à la nécessité. Elle accompagnait partout mademoiselle de Blois, selon les devoirs de sa charge, et s'abstenait d'observations. Mademoiselle Chouin, depuis quelques mois, ne quittait pas sa maîtresse ; elle était de toutes ses parties et M. le dauphin se rapprochait d'elle avec un évident plaisir. Quelques propos circulaient déjà à cet égard, on parlait tout bas encore. L'histoire de la bague s'était répandue, et comme la fille d'honneur ne la. quittait pas, on assurait avoir déchiffré le fameux emblème : c'était un dauphin entrelacé / avec une licoime, armes de mademoiselle Chouin, le tout surchargé d'un L et d'un C, signifiant Louis et Charlotte, et surmonté d'une couronne fleurdelisée cachée dans un lacs d'amour.
En arrivant à Marly ce jour- là, mademoiselle de Blois se déclara souffrante, et n'admit dans son appartement que mademoiselle Chouin et monseigneur, arrivé un peu avant elle. N
— Mon Dieu! qu'on est heureux ici, dit le prince, et quelle joie d'être à l'abri <îe la cour et des courtisans ! J'ai aussi une bonne nouvelle à vous annoncer, ma sœur, le roi m'a dit ce matin qu'il se déciderait à me donner Choisy, nous y serons bien mieux encore, car nous y serons tout à fait chez'nous.
— J'aime ce château de Choisy, Monseigneur, j'y ai passé d'heureux moments, ce pays me plaît, il domine la Seine avec ses charmants bosquets et ses jolis coteaux. Le seul défaut que j'y trouve, c'est le voisi-
nage de madame de Montespan. Gardera-t-elle Petit- Boqrg après sa retraite? nous l'aurions sans, cesse alors, et je hais cet esprit méchant, tout charmant qu'il soit.
— Rassurez- vous, ma sœur, madame de Montespan n'est pas encore partie ; sa faveur, ou du moins l'ombre de sa faveur n'est pas à son terme.
Il s'était établi entre M. le dauphin et mademoiselle Chouin une liaison platonique que la vertu de la fille d'honneur avait jusque-là conservée innocente. MonT seigneur s'accommodait assez de ce joli mystère; c'était du nouveau, et puis il courait les comédiennes, il courtisait les femmes de la cour; de la sorte la satiété n'arrivait point. Mademoiselle Chouin adorait ce prince et ne se permettait pas d'en être jalouse. Elle connaissait son peu de beauté, et elle se rendait parfaitement justice. Cette confidence faite à madame de Conti devint dangereuse pour elle, elle lui montra sous un dehors honnête une union illégitime, elle agrandit le cercle de ce qu'elle croyait possible, et lui apprit qu'on pouvait trouver en dehors de ses devoirs le bonheur qu'ils refusent, sans cesser d'être estimable.
Ce soir-là, le retour qu'elle avait fait sur le passé, le spectacle qu'elle avait devant les yeux, la mettaient dans une disposition funeste. Elle cessa d'écouter l'entretien de son frère et de sa fille d'honneur. Elle se promena par la chambre, la porte donnait sur le parc, elle en franchit le seuil et s'enfonça dans la première allée. Lorsqu'elle eut fait quelques pas, elle aperçut M. de Clermont-Chatte, que son service retenait aux alentours du pavillon où était situé son appartement.
— Son Altesse Sérénissime m'ordonne-t-elle de la suivre? demanda-t-il.
Elle fut tirée de sa rêverie par ces paroles :
— Je n'ai point mandé madame de Buri, elle dort sans doute, monsieur, je vais me promener quelques instants, vous pouvez venir. Appelez quelques laquais,
je ne sais jusqu'où j'irai et ils me seront peut-être utiles.
Le eomte obéit, et revint près de mademoiselle de Blois ; de la sorte, ils pouvaient causer et ils n'étaient pas seuls. La jeune femme était < rassurée par eette espèce de sauvegarde. Ce, fut elle qui la première reprit sa présence d'esprit. Elle commença Ja conversation sur un ton de mélancolie qui se communiqua bien vite à M. de Clermont. Rien n'est sympathique comme la mélancolie, rien ne se gagne "plus promptement, mais aussi rien ne conduit aussi loin deux personnes qui s'aiment et qui sont au moment du premier aveu. La scène que la princesse avait eue avec le prince Maximilien de Bavière se renouvela presque de point en point : c'étaient les mêmes circonstances, la même heure, c'était aussi la lune, les bosquets, les cascades, c'était tout ce qui parle à l'imagination et au coeur. Seulement cette fois la jeune femme aimait à son insu, et ces paroles, dont "elle avait été charmée dans la bouche du prince Maximilien, l'enivrèrent dans celle du comte de Clermont. Elle ne fit point d'esprit avec lui, elle resta interdite, elle balbultia, elle écouta de toute son âme, et ne pensa pas à répondre. C'était ce ravissement d'un être qui s'ignore et à qui on révèle des espaces inconnus. Ce qu'elle éprouvait ne ressemblait en rien à ce qu'elle avait ressenti la première fois. L'amour des petites filles n'est pas de l'amour. Ils marchèrent ainsi pendant de longues heures sans s'en apercevoir. La disposition où était la princesse en arrivant près du jeune homme fut pour beaucoup dans les conséquences de cette soirée. Je n'essayerai pas 'de raconter cet entretien ; il ressembla à tous ceux de ce genre, et il l'a déjà été mille fois. Seulement, en rentrant au château, vers minuit, madame la princesse de Conti avait avoué au comte de Clermont-Chatte comment elle l'aimait depuis près d'un an, elle savait aussi de quelle passion le jeune homme était dévoré pour elle, et ils avaient formé mille projets de bonheur.
Elle trouva mademoiselle Chouin dans sa^chambre, «et rougit à sa vue.
— Madame, djt la jeune fille, nous n'avons pas voulu interrompre votre promenade. Voici une lettre qu'un courrier a apportée pour Votre Altesse, il y a une demiheure. *
Mademoiselle de Blois, descendue de son ciel par ces paroles, jeta les yeux sur l'adresse et tressaillit; elle rompit vivement ,1e cachet et , lorsqu'elle eut lu les quelques lignes tracées à la hâte, elle jeta un grand çri et tomba évanouie.