LAURIERS FUNÈBRES
En revenant à elle, la jeune princesse se trouva dans son lit, entourée de ses femmes. L'impassible visage de la dame d'honneur à son chevet, et mademoiselle Chouin tout en larmes, agenouillée à côté d'elle, formaient un contraste si étrange, qu'elle ne put s'empêcher d'en être frappée.
— Ce n'est rien, mignonne, dit-elle à celle qui souffrait. Madame, ajouta-t-elle en se tournant vers l'autre, faites commander mon carrosse, il faut que je parte sur-le-champ pour Paris. '
— Je ferai observer à Son Altesse que. le roi compte la trouver ici demain et que je ne puis me permettre...
— Vous vous permettrez dem'obéir, madame, je suppose. Qu'on prie Monseigneur de vouloir bien monter un instant ici.
Quelques minutes après, Monseigneur le dauphin arriva.
— Qu'y a-t-il, ma sœur ? Vous êtes malade, m'a-t-on dit? ce mal a été bien subit. Aussi comment vous promenez-vous au serein, il n'y a rien de plus dangereux.
— Laissez-nous, ordonna la princesse* à sa suite; Chouin, tu peux rester, j'aurai besoin de toi. M. le prince de Conti est de retour, continua-t-elle aussitôt qu'ils furent seuls. Il est descendu à l'hôtel de Condé. Je vais l'y joindre, Monseigneur, je tâcherai d'être revenue pour le dîner du roi, mais, si je n'y paraissais pas, je compte sur vous pour m'excuser.
— Soyez tranquille, d'aijleurs le roi trouvera tout simple que vous soyez allée près de votre mari.
— Non pas, car mon mari est en disgrâce.
— Vous avez été bien vivement surprise de cette ( nouvelle, madame, poursuivit Monseigneur en riant,
bien joyeuse, joyeuse jusqu'à en perdre connaissance.
— Sans doute, sans doute, interrompit la princesse % embarrassée, mais ce n'est pas tout, M. le prince de Conti m'engage à m'armer de courage, sa lettre est triste, il ne me parle pas de' mon frère, lui serait-il donc arrivé quelque malheur ?
— J'espère que non, répliqua gravement M. le dauphin, cependant ce sont les hasards de la guerre.
— Vous me faites frémir, Monseigneur. Ne suis-je pas assez malheureuse, sans avoir encore à pleurer mon pauvre Vermandois ?
On avertit la princesse que ses équipages étaient prêts, elle se hâta de se couvrir d'une mante et ordonna qu'on la conduisît au galop à l'hôtel de Condé. Ses réflexions, pendant la route, furent bien douloureuses. A.u moment où une passion coupable s'emparait de tout son être, son mari revenait. La veille encore elle était libre, peut-être sa présence l'eût-elle sauvée du dangereux bonheur qu'elle avait goûté, peut-être eûtelle été retenue au bord du précipice dans lequel elle descendait déjà. Elle avait défendu qu'on appelât M. de Clermont ; par une délicatesse de femme, elle craignait de le rendre témoin d'une réunion dont son amour s'alarmerait certainement.
— Il le saura assez tôt! pensait-elle.
En entrant dans la cour de l'hôtel, son cœur battait
t50 LA PRINCESSE DE CONTI
à outrance, tour la première fois, elle avait un tort à se reprocher ; quelque innocente qu'elle fût encore, sa oonscience la bourrelait. Lorsque M. le prince de Conti s'élança au-devant d'elle, au lieu de se jeter dans ses bras, elle se courba involontairement comme pour s'agenouiller, il ne lui en laissa^pas le temps. M. le prince delà Rocbe-sur-Yon marchait derrière son frère ;' mademoiselle de Blois cherchait des yeux le sien.
— Mon Dieu, dit-elle, où est Louis? qu'avez- vous fait de Louis ?
— Il est resté blessé à Vienne, ma sœur, interrompit vivement M. le prince de la Roche-sur-Ton.
— Blessé dangereusement ? et pourquoi l'avez-vous quitté?
— Il n'est pas seul, M. deLiancourt est près de lui.
— Je veux partir sur-le-champ, il faut que je le soigne, pauvre Louis ! à l'étranger sans moi, mais dites-moi donc si la blessure est grave.
— Bien grave, murmura son mari.
— Et vous êtes parti?... Il est mortt s'écria-t-elle, je vous connais, mon cousin, vous n'auriez pas abandonné Vermandois, il est mort!
Elle éclata en sanglots et en cris. Tout fut en mouvement dans l'hôtel. Cette douleur désespérée d'une sœur qui perd son frère unique, celui qu'elle regardait comme son appui, son ami, sa famille entière, se fit comprendre de tous. Le grand Condé vint près de sa nièce lui offrir les consolations de son amitié. Elle Pécoutait à peine et continuait à pleurer. Son mari lui baisait les mains, son beau-frère pleurait avec elle. Après quelques heures de spasmes, elle éprouva te besoin d'apprendre des détails. Le plus jeune des prinoes se chargea de les lui donner.
M. le due de Vermandois avait cherché la mort depuis le commencement de la campagne ; il avait fait des prodiges de valeur et en était sorti sain et sauf. Enfin, la veille de la dernière bataille, soupant avec
ses cousins dans leur tente, il leur déclara qu'il voulait à tout prix être tué le lendemain.
— J'irai plutôt à la bouche d'un canon, avait-il dit, Je ne dois, ni ne veux retourner en France. Voici trois lettres que vous remettrez à leur adressé en y rentrant. Vous supplierez ma soeur, le seul être de ce monde dont je sois aimé, d'accomplir ma volonté dernière; vous lui apporterez mes derniers adieux, ma dernière pensée.
Le lendemain, en effet, dès le commencement de l'afiaire, M. le duc de Vermandois se précipita dans les rangs de l'ennemi, il reçut dix blessures à la fois, pourtant il ne tomba pas. JfM. de Conti le perdirent de vue en cet instant, malgré leur extrême désir de le joindre ; un gros de Musulmans se jeta entre eux et il continua sa course désespérée. Ils ne le retrouvèrent plus. Après la victoire, ils parcoururent en tous sens le champ de bataille, visitèrent tous les cadavres, dont la plupart étaient dépouillés, enfin ils reconnurent son cheval étendu mort au milieu d'un cercle de Turcs et à côté de lui un corps privé de vie, défiguré par un éclat de bombe, mais dans lequel ils crurent retrouver les traits du fils de Louis XIV. Ses gens n'hésitèrent pas à l'affirmer, et son valet de chambre surtout jura qu'il n'y avait pas le moindre doute à conserver. Il fut religieusement enseveli dans un cercueil de plomb, et ses » domestiques le ramenaient en France, où il ne tarderait pas à arriver.
Chacun de ces détails était un coup de poignar dans le cœur de mademoiselle de Blois. Elle voulut se bercer d'une illusion dangereuse et répétait qu'ils s'étaient trompés, que son frère n'était pas mort. M. le prince secoua la tête-
— Ne croyez pas à cela, ma chère enfant, il n'existe plus ; on ne se sauve pas ainsi sans laisser de traces^ lorsqu'on est criblé de blessures, en pays étranger. D'ailleurs il n'y avait pas d'erreur possible, votre *ûari, les domestiques du malheureux jeune homme le
connaissaient trop. Lorsqu'un homme a la volonté arrêtée de mourir, il y réussit toujours.
Madame la princesse deConti pompit le cachet delà lettre qui lui était adressée ; elle en contenait une autre; elle lut en frémissant le nom que portait lasuscription: à mademoiselle de Rechecourt
— Comment, pensa-t-elle, comment il lui écrit! à elle qui a causé 3a mort !
Voici ce que lui disait son pauvre frère.
— « Vous ne serez point étonnée, ma sœur, vous qui » savez tout. Je devais mourir, <sar j'avais perdu ce » qui attache à la vie, l'amour et l'espoir de l'avenir. » Vous, chaste et pure jeune fynme, vous ne com-
> prendrez pas que j'aime encore celle pour qui je » meurs, vous serez surprise de cette constance dans
> le malheur qui me poursuit. C'est vous cependant que » je charge de lui faire remettre mon testament, le tes- » tament de mon cœur; je vous supplie de n'y pas » manquer et de lui donner en même temps tout ce » que je laisse de fortune. Riche, elle ne se vendra plus ! » Veillez sur elle, Louise, vous qui l'avez tant aimée. » Oubliez comme moi sa faute, elle peut encore revenir » à la vertu, elle peut sentir un jour combien je I*ai- » mais et le mal qu'elle m'a fait : alors, ma sœur, si » elle se repent, si elle me regrette, adoucissez ses re- » mords, dites-lui qu'elle espère en Dieu, dites-lui » que je lui pardonne et que je ne veux pas qu'elle » soit malheureuse.
» Quant à vous, Louise, vous qui m'aimez tant, vous » qui m'aimez si bien, vous allez cruellement souffrir. » Soyez bénie mille fois pour la tendresse et les con- » solations que vous m'avez, prodiguées, que le ciel » vous en récompense, vous étiez mon ange sauveur, » et si j'avais pu vivre, j'aurais vécu pour vous. Je » vous laisse entre les mains d'une^mère qui vous » adore, que vous n'aimez pas moins. Le roi vous » chérit, vous êtes jeune, belle et brillante, vous vous
» consolerez. Ne m'publiez pas tout à fait néanmoins, » car mon plus pur et mon plus doux souvenir est pour » tous, et mon âme ne vous quittera pas. Assurez M. le » dauphin que je meurs son serviteur dévoué. Je » remplis mon devoir en effaçant avec mon sang l'in- » jure "faite au nom çlè Bourbon, injure qu'il m'a si » noblement pardonnée. Si le roi daigne me regretter » un instant, dites-lui que, s'il avait voulu être moiL » père, je serais revenu digne de lui. Que votre mère » prie pour moi à présent; peut-être, si elle m'avait » montré plus d'affection, ne serais-je point à la veille » de l'éternité.
» Maintenant, adieu, ma sœur, ma bonne sœur, adieu » jusqu'au jour où nous nous retrouverons. Pensez à » moi ainsi que je penserai à vous jusqu'à ma dernière » heure. Je vous embrasse avec tout ce que j'ai dans » l'âme de sentiments d'amitié. Soyez à jamais heu- » reuse.
» Louis-Henri- Auguste. »
L'autre lettre était soigneusement cachetée . Laprin- " cesse la plaça sous son oreiller sans la montrer à personne.
— Monsieur, dit-elle à son mari, le duc de Vermandois a disposé de sa fortune, il me charge de la remettre intacte à une personne qu'il me désigne, sans que ce secret soit révélé. J'espère que vous me permettrez de le faire.
— Vous savez bien, madame, que vos volontés sont sacrées pour nioh
— Il me faudra retourner à Marly de bonne heure ; je veux annoncer à Sa Majesté la mort de mon malheureux frère et peut-être obtenir votre grâce à la faveur de cette triste nouvelle. La souffrance rend plus indulgent. Vous irez pendant ce temps aux Carmélites remettre à madame de La Vallière les derniers adieux de son fils : nous nous retrouverons ici ce soir.
A dix heures, le cairosse de mademoiselle de Blois
i&4 LA PRINCESSE DE CONTI
outrait dans la cour de Marly. Le roi était au conseil ; la princesse envoya le premier gentilhomme de sa chambre pour le prévenir qu'elle lui demandait un quart d'heure d'audience avant le dîner.
— Si la princesse de Conti vient me demander le pardon du prince, cette entrevuç est inutile, car je ne l'accorderai certainement pas, vous pouvez le lui dire, monsieur.
— Sire, madame la princesse de Conti paraît fort triste et fort souffrante, elle a daigné me charger d'assurer au roi qu'elle avait un grand événement à apprendre à Sa Majesté.
— Qu'elle attende alors dans mon cabinet jusqu'à la fin du conseil.
La tendresse de Louis XIV pour sa fille était telle, qu'il fit ce jour-là ce qu'il n'avait jamais fait peut-être, fl renvoya ses ministres une demi-heure plus tôt et se hâta de se rendre auprès d'elle ; il trouva la princesse, assise sur un tabouret, la tête cachée dans ses mains, pleurant à chaudes larmes. Toute à sa douleur, la malheureuse princesse n'en tendit pas l'arrivée de son père; * à l'aspect de ses larmes, il courut à elle et la prit dans ses bras.
— Qu'avez-vous, mon enfant? demanda-t-il, d'où vient ce désespoir ?
. Pour toute réponse, mademoiselle de Blois lui donna la lettre de son frère. En reconnaissapt l'écriture, le roi la posa sur la table et ajouta d'un air d'humeur :
— : Encore quelque folie de M. de Vermandois : cela ne finira donc jamais !
— C'est la dernière,- Sire, répondit la jeune femme dont le cœur se ïendait, car il n*existe plus !
— Il n'existe plus \ cela n'est pas possible, interrompit vivement le roi, qui retrouva une étincelle d'amour paternel.
— Lisez> lisez, Sire, et vous verrez bien.
Louis XIV lut les quelques lignes tracées par oe fils de son amour, parle premier-né de ses enfants naturels,
et il lui revint au cœur un souvenir de ce intiment si beau, le seul, véritable de toute sa vie* II se rappela le jour où celui qui venait de mourir était arrivé au monde, ce jour où il l'avait reçu dans ses bras, ivre de joie ; il se rappela les baisers qu'il lui avait donnés et les paroles de sa mère : « Sire, aimez mon fils comme vous m'aimez L » Héla$ ! ce vœu n'était que trép accompli ; ainsi qu'il avait abandonné Louise de La Vallière, il avait abandonné Henri de Vermandois : cette lettre lui retraçait tout cela. Le pauvre jeune homme demandait à son père un regret, ce regret devint un remords. Ses yeux se reportèrent vers sa fille qui pleurait et il se sentit au milieu de sa tristesse une sorte de soulagement. Celle-là au moins il l'avait toujours chérie. Son charmant visage lui rappelait celui de sa mère; ses larmes lui rappelèrent en même temps toutes celles que versait depuis tant d'années la pénitente; il serra sa fille sur soi* sein, en s'éeriant :
— Mon enfant, mon enfant, au moins soyez heureuse vous !
— Mon père, je vous remercie de m'ahner ainsi, ma* lien ne me rendra mon frère \
— Cela est au-dessus de mon pouvoir, ma fille, plût à Dieu que cela me fût possible !
— Vous pouvez au moins me rendre mon mari, Siref Le roi fronça le sourcil.
— En ce moment affreux, voulez-vous donc, que je soi» seule, mon père, voulez-vous que je n'aie pas une seule consolation? Mon pauvre Vermandois ! son dernier vœu a été pour moi. Ne l'exaucerez-vous pas, Sire ? Le vœu d'un mourant est sacré.
. Pour la première fois, le roi était frappé dans sa postérité,lui qui devaitplus tard lavoir disparaître presque tout entière. Jusque-là, il avait seulement perdu des enfants au berceau et qu'il connaissait à peine. Il craignait la mort ;" cette- faiblesse, la seule de ce roi si fort, il la cachait avec soin, pourtant il n'était pas moins dominé par elle. Il entendit donc la prière faite au
nom de la mort, et l'exauça avec une sorte de terreur.
— Eh bien I qu'il reste donc près de vous, mais qu'il ne s'attende à aucune marque d'attention de ma part. Je ferai comme si je ne le voyais pas ; c'est tout ce que je puis accorder, et c'est à vous que je l'accorde. Qu'il ne me vienne pas saluer, c'est inutile; il reprendra son rang et ses attributions de prince du sang en disgrâce. Je le souffrirai dans votre appartement; dans le parc, à Marly, il devra s'abstenir du jeu, du dîner et de la promenade. Vous lui ferez comprendre cela.
La princesse baissa la tête et se tut.
— Il est bien entendu, reprit vivement le roi, que le prince de la Roche-sur-Yon restera en exil.
— Quoi, Sire!...
— Je sais que l'idée de ce voyage est venue de lui seul, d'ailleurs il n'est pas votre mari. Avez-vouS fait connaître à votre mère le malheur qui l'a frappée?
— M. le prince de Conti est allé aux Carmélites, ^tvec la lettre de mon pauvre frère. J'irai moi-même demain, si, comme je l'espère, Votre Majesté me permet de retourner à Paris ce soir.
— Vous le pouvez, madame, je comprends votre impatience; vous êtes dispensée du reste du voyage.On ne prendra le deuil qu'au retour à Versailles, cela dérangerait tout Marly: cependant je vais décommander les spectacles.
Un coup frappé à une porte intérieure fit monter la rougeur sur le visage du roi ; il prit vivement la main de sa fille et la conduisit jusqu'à l'entrée ordinaire de son cabinet.
— Allez, mon enfant, prenez confiance en Dieu et priez pour l'infortuné jeune homme qu'il nous a enlevé» c'est aussi ce que je vais faire. Ah ! s'écria-t-il, au moment où la princesse sortait.
Il lui adressa une question à Toreille ; la jeune femme secoua tristement la tête et répondit de la même manière. Le roi fronça le sourcil et embrassa mademoiselle de Blois sur le front.
La première personne qu'elle rencontra dans le salon d'attente fut le comte de Clermont-Chatte, pâle et défait : il s'avança vers elle et lui demanda ses ordres d'une voix tremblante.
— Je retourne à Paris, monsieur, et je n'ai pas besoin de vous, répondit-elle avec autant d'émotion que lui. Je vais rester quelques jours à l'hôtel de Condé; lorsque vous devrez reprendre votre service, je vous ferai prévenir.
Ce congé si cruel, auquel la douleur de mademoiselle de Blois donnait un peu d'adoucissement, n'en blessa pas moins M. de Clermont au cœur; il s'inclina profondément sans rien répondre. Madame la princesse de Conti le regarda et fut si frappée du désespoir empreint sur tous ses traits, qu'elle en eut elle-même un chagrin plus vif.
— Je vais, avant de partir, chez Monseigneur, vouspouvez m'y suivre, monsieur, poursuivit-elle ; ensuite vous serez libre. Une fois que j'aurai quitté Marly, les perspnnes de ma maison ne seront plus tenues d'y rester.
Le comte se rapprocha et s'inclina de nouveau ; il jeta autour de lui un coup d'oeil rapide, et, voyant qu'il ne pouvait être entendu :
— Oh! madame, murmura-t-il, ce retour me fait-il donc perdre toute espérance ?
— Soyez prudent, répondit très-vite la jeune femme, il faut oublier ce rêve d'hier, ou sans cela nous ne devons plus nous revoir.
Elle le croyait ainsi, elle qui ignorait la passion, elle croyait pouvoir s'arrêter au milieu de ce torrent qti emporte tout ce qui l'approche; elle ne savait pas qu'une fois engagée dans cette pente, il est presque impossible de retourner en arrière. L'abîme nous attire, quoique nous n'en connaissions pas le fond, même lorsque nous savons y trouver la mort.
M. le dauphin reçut dignement la nouvelle fatale. Il avait saisi la nuance si délicate d'un prince,
d'un frère, d'un homme d'honneur offensé qui pardonnerais qui n'oublié pas.
— Devant le tombeau, ma. sœur, dit-il, tous les ressentiments sont éteints. Je plains de tout mon cœur le comte de Vermandois, c'est mourir bien jeune! Cependant sa carrière était bornée par son imprudence; il ne pouvait être que malheureux avec des passions comme les siennes. Dieu l'a appelé, il faut nous soumettre.
— Hélas ! Monseigneur, vous ne le connaissiez pas comme moi f Sans cette misérable Rechecourt, il ne se fût jamais oublié ainsi. Et il l'aimait encore en mourant!
— (Test qu'elle est bien séduisante, madame, jfai eu moi-même bien dé la peine à la quitter.
— Et savez-vous ce qu'elle est devenue Tj'ai malheureusement besoin d'en être informée. *
— Elle a vécu quelques mois en province ; elle est maintenant revenue à Paris où elle a séduit, je ne sa» comment, une vieille présidente qui Ta retirée chet elle. Elle joue la dévotion; je suis persuadé que ce n'est qu'un moyen; il y a dans cette fille trop de la courtisane pour qu'elle puisse jamais s'en dépouiller entièrement.
— Je ne veux plus la voir et cependant je dois avort des rapports avec elle, comment faire ?
— Prenez un intermédiaire, un de vos domestiques, par exemple, quelqu'un de discret, de sûr.
La princesse pensa sur-le-champ au comte de Cleiv mont, et saisit ce prétexte pour le rapprocher d'elle. En quittant l'appartement de monseigneur, au moment où elle allait monter en voiture, elle lui dit:
— J'aurais besoin de vous demain à Paris, monsieur, trouvez- vous à l'hôtel de Condé vers midi ,- vous aurez soin de ne pas engager votre journée.
Le retour de la princesse auprès de son mari était at^ tendu avec impatience ; chacun l'interrogea dans la f«mille. Ellq raconta ce qui s'était passé, comment M. le prince de Conti était à moitié rappelé, comment M. fe
prince de la Roche-sur-Yon ne l'était 'pas du tout; les deux frères acceptèrent cette nouvelle chacun avec lçur caractère. L'aîné s'estima heureux de se rapprocher de son idole; le cadet pensa qu'il aurait plus' de liberté pour ses plaisirs. M. le prince et M. le duc ne voyaient que la disgrâce ; les gens raisonnables regardent toujours le côté sérieux de la vie. Quant à mademoiselle de Blois, partagée entre la perte de son. frère et son amour, elle trouvait partout des sujets de tristesse. M. le prince passa la soirée avec elle et la quitta de bonne heure; libre alors de se livrer à ses rêves, elle chercha en vain quelque espérance dans l'avenir, elle n'osait pas en accepter. Tremblante devant une faute , attirée par ces chimères si belles que bous présente toujours une passion naissante, elle ne sentait du refuge qu'en Dieu, aussi le pria- t-elle% avec ferveur, comme prient les matelots pendant la tempête. Lorsque M. le prince de Conti s'était présenté aux Carmélites, chargé de son pénible message, il avait d'abord demandé la mère supérieure et c'est à elle qu'il avait confié la lettre de M. le duc de Vermandois. On avait ensuite appelé sœur Louise de la Miséricorde. La prieure lui parla longtemps de la résignation à la volonté du ciel, de la nécessité d'accepter nos chagrins pour la punition de nos fautes. Madame de La Vallière î'écouta pieusement sans l'interrompre. Enfin, M. le prince de Conti, lui prenant la main, la supplia d'avoir du courage; cette main était froide et humide, la mère l'emportait en ce moment sur la sainte.
— Monsieur, dit-elle, par pitié, lequel de mesenfants Dieu m'a- t-il pris? '
Le prince regarda l'abbesse qui lui fit signe de parler.
— Le duc de Vermandois a été victime de sa brillante valeur dans un combat en Hongrie.
La duchesse se jeta à genoux.
— Hélas! dit-elle, je pleurais depuis si longtemps sa naissance ; ce n'était pas assez, il me faut pleurer sa mort I
Elle s'informa ensuite s'il avait reçu les sacrements de l'Eglise.
— Il avait communié la veille de la bataille avec moi, madame.
— Dieu le reçoive donc dans son sein et me pardonne mes larmes, répliqua la religieuse en se frappant la poitrine.