LE VER DANS LA FLEUR
Le lendemain, le comte de Clermont se rendit aux ordres de madame la princesse de Conti. Il arriva dans une toilette dont le goût et l'élégance faisaient autant d'honneur à son cœur qu'à son esprit. Sans ètpe en deuil, puisque la cour ne l'avait pas encore pris, il avait choisi un assortiment de gris, de blanc et de violet, qui seyait admirablement à sa personne, et qui marquait la part qu'il avait prise à la douleur de la princesse. Elle sentit cette intention et son regard l'en remercia; elle-même était tout en blanc, avec des rubans gris. Aussitôt qu'ils furent seuls, l'amoureux jeune homme se précipita à ses pieds, les couvrit de ses larmes et de ses baisers, en implorant qu'il lui fût au moins permis de la voir.
— Relevez-vous, lui dit-elle, je vous l'ai, dit, nous avons rêvé; au réveil on oublie ses rêves; il nous reste une seule espérance, cette espérance ne sera point déçue, si vous le voulez ; soyez mon ami. L'amitié est permise dans tous^ les états. Ce sentiment n'a rien dont mon devoir puisse s'alarmer ; il est aussi pur que noble, et
si vous saviez combien j'ai besoin de cette amitié ! Jen'avais qu'un ifrère et je lai perdu, remplacez-le, comte, comme lui vous saurez toutes mes pensées, comme lui vous serez Tunique objet de mes affections. Je suis bien seule en ce monde, ma mère est un ange, mon père est un roi, mon mari...
— Eh bien ! votre mari, madame ?
— Mon mari est un saint qui ne comprend que la perfection, et moi je ne suis pas parfaite, hélas ! Voulezvous accepter ce titre que je vous propose, cette place, la plus grande de mon cœur, la voulez-vous ?
Le comte était trop adroit, trop expérimenté pour ne pas accepter avec reconnaissance; il montra juste assez de regrets pour en faire naître de plus grands chez la naïve jeune fille, et paà assez pour effaroucher sa pudeur; illui jura qu'il mourrait plutôtque de lui déplaire, et obtint, sous le masque de l'ami, un baiser qui eût certainement été refusé à l'amant.
— Notre amitié est bien nouvelle, reprit mademoiselle de Blois, et déjà je vais la mettre à l'épreuve, c'est vous prouver que j'y compte.
— Parlez, adorable princesse, je donnerais mon sang et ma vie pour une amitié si précieuse.
— Je n'en demande pas tant, grâce au ciel, c*est seulement une mission délicate dont je veux vous charger.
Elle lui expliqua alors ce qu'elle attendait de lui. Elle lui raconta la malheureuse passion de son frère, les suites cruelles qu'elle avait eues, tout, hors la scène entre lui et monseigneur, dont le souvenir seul la faisait trembler. Elle lui confia la lettre adressée à mademoiselle de Rechecourt, et la protection qu'elle s'était promise de lui accorder.
— On assure qu'elle s'est amendée. Dieu le veuille t Vous la trouverez chez une présidente dont voici l'adresse, vous lui donnerez ce testament laissé par ce pauvre Louis, vous lui direz qu'elle recevra bientôt le montant de sa succession, ainsi qu'il l'a désiré, vous
lui direz qu'elle peut avoir recours à moi lorsqu'elle en aura besoin, je la prie seulement de ne janmis chercher à me voir.
— Je vais me rendre chez elle, madame, et je reviendrai vous apporter sa réponse.
M. le prince de Conti entra en cet instant; le comte sortit et se fit conduire à l'adresse indiquée.
Mademoiselle de Rëchecourt était bien changée depuis le commencement de ce récit, sa beauté avait perdu ce caractère enfantin d'autrefois, et s'était développée avec une richesse et une perfection inattendues. Elle avait acquis ce qui manquait à sa taille en souplesse et en élégance, elle avait acquis le savoif -faire et le savoir-dire, c'était maintenant une personne remarquable par la finesse de son esprit et le charme de sa conversation. Il était difficile de rencontrer une plus dangereuse sirène , elle connaissait ses séductions et les ménageait de manière à n'en pas perdre une seule. Lorsque le comte de Clermont se fit annoncer comme chargé d'un message de madame la princesse de Conti, on 1'in.troduisit sur-le-champ dans un oratoire tendu en violet, coquet jusque dans les saintes images qui l'ornaient, et où le jour arrivait à travers des rideaux épais. Tout y était calculé avec une habileté bien rare et presque toujours sûre de triompher. Si accoutumé qu'il fût aux femmes et aux aventures, il se troubla légèrement à l'aspect d'une beauté si splendide et d'un champ de bataille si bizarrement nouveau pour lui.
~ Madame la princesse de Conti me fait donc l'honneur de se souvenir de moi, dit-elle avec un ton amer ; puis-je savoir à quoi elle daigne employer ma vieille amitié d'enfance?
— Madame la princesse de Conti m'envoie vers vous, mademoiselle...
— Monsieur, on m'appelle madame, interrompit-elle sèchement.
— Eh bien, madame; je suis envoyé vers vous dans une bien triste circonstance.
— Qu'y a-t-il, monsieur ? Madame la princesse, complètement délaissée de son époux, a-t-elle besoin d'un attachement sans bornes. Est-elle encore assez malheureuse pour adorer cet homme qui ne peut pas aimer.
— Madame la princesse de Conti est, au contraire, adorée de son mari, madame, je ne comprends pas ce que vous voulez dire, répliqua le comte 4e Clermont, dont le cœur battait à ces paroles et qui en attendait l'explication avec anxiété.
— Ah! vraiment, poursuivit-elle, s' apercevant de cette émotion, alors c'est depuis son voyage en Hongrie. Ce n'est pas cela, qu'est-ce donc alors ?
— Voici une lettre, madame, une triste lettre, ce sont les adieux d'un jeune et charmant prince que le ciel nous a enlevé.
— Et quel prince, monsieur? s'écria-t-elle émue, malgré sa double cuirasse de fausseté et d'indifférence.
— Lisez, madame, vous le saurez.
— M. le duc de Vermandois, mon Dieu ! mort !
— Mort au champ d'honneur, comme un héros, madame ; mort le plus malheureux des hommes.
Mademoiselle de Rechecoutt resta un instant sans parole, cependant elle ne tarda pas à se remettre : elle essuya ses larmes qu'elle n'avait d'abord pu retenir, lut la lettre d'un bout à l'autre, la ploya eu silence et la cacha dans son sein.
— M. le duc de Vermandois m'a donc Recommandée à madame sa sœur, monsieur ? il m'a donc rendu justice î il a donc reconnu ses torts ?
— Madame la princesse ne m'a point expliqué ces détails, je suis seulement chargé de vous remettre cette lettre, madame, et de vous assurer que les dernières volontéà du prince seront scrupuleusement remplies.
—-Je suppose qu'il me sera permis de porter le deuil de monseigneur T
— Toute la France le portera, madame, répondit le "comte étonné.
— Vous ayez l'air de ne pas me comprendre, monsieur, on ne vous a pas tout dit, tous ignorez quels sont mes droitsi à la protection, à l'amitié de laprin-
— Je sais que tous ayez été élevée chez madame Colbert, avec madame la princesse de Conti et M. le duc de Vermandois, je sais que le prince, en mourant, vous a légué toute sa fortune comme gage de cette ancienne affection, voilà tout.
— Puisque mademoiselle de Blois a cru devoir vous taire ce secret, je ne vous le révélerai point, elle avait sans doute ses raisons pour en agir ainsi, raisons que je respecte sans les connaître, je dirai plus, sans les comprendre. Assurez, monsieur, Son Altesse Sérénissime de tous mes respects, je la remercie de son intérêt et je me soumets d'avance à ce qu'il lui plaira d'ordonner de moi.
— Son Altesse Sérénissime vous prie de ne pas chercher à la voir, à cela près vous pouvez compter sur elle.
— Je comprends, répliqua mademoiselle de Rechecourt, madame la princesse me garde rancune, c'est toujours ainsi. Faites aussi mes compliments à madame sur le nouVeau bonheur descendu dans, son ménage : j'y prends bien part, je vous assure.
— Nouveau bonheur? compliment? et de quoi, madame? demanda le comte de plus en plus surpris.
— Madame la princesse me comprendra parfaitement, monsieur, répétez-lui seulement mes paroles.
La porte du cabinet s'ouvrit à deux battants, et un valet de chambre, entièrement vêtu de noir, annonça madame la présidente. M. de Clermont remarqua avec étonnement que mademoiselle de Rechecourt ne quitta point son fauteuil, elle fit une simple inclination de tête, et montra à la vieille femme une chaise placée à sa droite ; il y avait d'ailleurs dans ce geste gracieux quelque chose de protecteur, bien éloigné de leur situation respective.
— Mon Dieu I madame, dit la présidente la larme
à l'œil, il se répand un bruit affreux, en avez-vous des nouvelles?
— Voici M. le comte de Clermont-Chatte, chevalier d'honneur de madame la princesse de Conti, qui m'apporte de sa part une lettre de M. le duc de Vermandois, et les détails de la perte que nous avons faite.
— Cela est donc bien vrai, madame ?
— Hélas! oui, madame la présidente, et je vous serai infiniment obligée de défendre ma porte, je ne suis en état de voir personne.
— Vous serez obéie, madame, votre douleur est trop légitime pour ne pas être appréciée.
M. de Clermont n'en pouvait revenir, il regardait alternativement les deux femmes, leur rôle lui paraissait interverti : celle qui protégeait semblait la protégée. Les révérences, les compliments de la présidente ne se pouvaient expliquer.
— Madame la princesse de Conti drapera-t-elle? demanda mademoiselle de Rechecourt.
— Certainement, madame, on portera le deuil comme pour un prince du sang.
— Et vous, madame, reprit la présidente.
Un regard sévère de la jeune fille fit baisser les yeux à l'indiscrète.
— Vous pouvez rendre ma réponse à mademoiselle de Blois, monsieur ; je vous prie de lui présenter en même temps tous mes devoir?; lorsqu'elle voudra m'honorer de ses ordres, elle me trouvera ici, je ne compte pas quitter Paris à présent.
Le comte se leva à ce congé formel , donné d'un air de reine; il était ^déjà dans l'antichambre lorsque la présidente le rappela : mademoiselle de Rechecourt ne se leva pas davantage.
— Monsieur, dit-elle avec une sorte d'embarras qui lui prêta une grâce adorable, j'ai tout à craindre d'une indiscrétion ! Pour avoir le moins de confidents possible, je désire que vous soyez toujours chargé des
communications que madame de Conti aura à m'adresser.
—Je suis trop heureux, madame, de la permission que vous voulez bien me donner pour ne pas réclamer ce droit, répondit le comte avec plus de chaleur que madame la princesse de Conti n'eût peut-être voulu lui en voir.
Aussitôt qu'il eut fermé la porte, mademoiselle de Rechecourt dit à la présidente.
— Voilà le seigneur le mieux fait de la cour, et madame la princesse de Conti a fait preuve d'un bon jugement en se l'attachant comme chevalier d'honneur ; je me souviens qu'elle gavait remarqué le jour où Ton signa les articles de son mariage.
La présidente, bonne créature, bornée et crédule, était complètement sous le joug de Renée; cependant elle ne pouvait comprendre sa philosophie dans un pareil moment, elle en exprima sa surprise par quelques phrases plutôt louangeuses qu'épigrammatiques, mademoiselle de Rechecourt l'interrompit.
— M. le duc de Vermandois répare ses torts, madame, je le lui pardonne en chrétienne, je prierai Dieu pour lui, mais ma douleur n'est que de la résignation, depuis longtemps tous nos liens sont rompus; ils n'auraient jamais pu être renoués dans ce monde.
De son côté, M. de Germon t-Chatte emportait une impression singulière de la visite qu'il venait défaire. Cette femme avait des manières si nobles, si grandes et si pleines de charmes, elle était si belle, si imposante et si attirante en même temps, il y avait dans son regard une expression si loyale et caressante, qu'il se promit de cacher à la princesse cette sorte d'admiration, très- convaincu qu'elle lui enlèverait ses pouvoirs d'ambassadeur, si elle en concevait le moindre dpute. En arrivant à l'hôtel de Condé, il raconta ce qu'il avait vu, les demi-mots, les réticences delà fille d'honneur, et il se montra aussi intrigué des uns que des autres.
— Quoi ! dit la princesse, il n'y a dans ce cabinet
Îu'un seul fauteuil, cette femme, veuve d'un présient à mortier au Parlement de Paris, lui fait la révérence et elle ne se lève même pas pour la lui rendre! Vous me confondez I quelle histoire a-t-eile pu lui faire I
— Et cependant , madame, elle ne m'a parlé de Votre Altesse qu'avec le respect et la convenance la plus parfaite, elle m'a congédié en princesse, après m'avoir tenu trois quarts d'heure sur un tabouret.
— N'est-il pas vrai qu'elle est jolie? On prétend même qu'elle est singulièrement embellie.
— Pour un cœur plein de son amour, il n'y a rien de beau au monde, madame.
La princesse le remercia par un regard qui voulait être sévère.
— Ce n'est pas encore' là tout ce qu'elle m'a donné à deviner, madame, elle m'a proposé bien d'autres énigmes.
— Et quoi donc encore?'
— Elle m'a parlé de dissensions dans votre ménage, elle a prétendu que vous aimiez sans espoir d'être aimée, je n'ose vous dire jusqu'où elle a ôonduit mon imagination dans ses conjectures.
— Monsieur! s'écria la princesse en se levant, cette femme est un serpent, ne l'écoutez pas et ne me répétez jamais ses paroles empoisonnées. Je vous aime, je vous aime comme mon frère, mais mon frère n'eût pas osé me parler ainsi.
Cette colère ne parut pas naturelle à M. de Clermont, il ne répondit rien, plutôt parce qu'il ne. cherchait à pénétrer ce mystère que par obéissance. La princesse apaisée désarma son regard, elle lui fit une question de sa voix la plus douce ; elle aimait, la pauvre femme, toute princesse, toute fille de Louis XIV, tout altière qu'elle fût, et tout cédait devant ce sentiment immense, le tyran de Pâme, le maître de la vie.
— Pardonnez-moi, madame, répondit le comte, je
crains tant de vous déplaire ; un reproche de votre bouche est pour moi une douleur si vraie que je ne sais plus où j'en suis. Ayez pitié de moi, je suis votre esclave soumis en tout ce q ue vous désirez ; je ne vous ferai plus une question, mais vous laissez dans mon esprit un chaos quile dominera malgré moi. Est-ce donc ainsi que vous entendez la confiance dans l'amitié ? Vous avez des chagrins que j'ignore» vous dévorez vos larmes peut-être loin de moi ; si j'étais encore votre amant, ou du moins si j 'aspirais p. devenir votre amant, je me tairais ; mais un ami , mais un frère, mais un homme qui a renoncé au plus enivrant espoir pour devenir digne de vous, que lui reste-t-il alors ? Songez-y ,madame, ce n'est pas là ce que vous m'avez offert, ce n'est pas là ce que j'ai accepté, j'ai immolé mon amour sur un autre autel.
— Non, non, je ne veux pas, je ne puis pas vous tout avouer, ce n'est pas mon secret, Jacques , bien que ce soit le secret de toutema vie. Pourquoi exiger ce qui n'est pas à moi ? Oui, il y a un malheur dans mon existence, et, s'il faut vous le dire, ce malheur je l'ai oublié depuis que je vous connais, depuis surtout que notre pure affection ouvre pour moi cet avenir de cœur auquel j'avais renoncé, que voulez -vous de plus?
— Rien, rien, madame, et je vous remercie, répliqua le comte en couvrant sa main de baisers. Oh! pensa-t-il, je saurai tout, j'interrogerai cette sirène, elle parlera, il faut que ce secret m'appartienne.
—Jacques, poursuivit mademoiselle de Blois, si je ne vous aimais pas tant, je ne vous reverrais jamais; je suis bien la fille de Louis XIV, ce sang royal se révolte dans mes veines à la moindre contradiction. Oh ! je comprends à présent pourquoi mon frère voulait tuer Rechecourt, seulement je ne comprends pas comment il l'aimait encore et comment il ne s'est pas vengé d'elle.