BRUITS DU MONDE
Madame la princesse de Conti obtint du roi la permission de prolonger son séjour auprès de M. le prince; lequel était alors fort souflrant. La jeunesse et les saillies de mademoiselle de Bloisle réjouissaient; elle le suivit à Chantilly. M. le prince de la Roche-sur- Yon, dont le caractère s'accordait absolument avec celui de sa belle-sœur, s'attacha à felle dans son exil, au point de rendre M. de Clermont jaloux. Ils sortaient ensemble, ils avaient de ces bouderies de la première jeunesse qu'on regrette toujours. Ils jouaient comme deux enfants, en courant dans les jardins, et mademoiselle de Blois retrouvait en lui ce frère qu'elle pleurait. Elle le retrouvait, non plus mélancolique, rêveur, (Joutant de lui-même et des autres, mais franc, étourdi, jovial, spirituel, plein de confiance en son étoile; enfin, celui qui fut plus tard un héros, le digne neveu du grand Condé, et son remplaçant, sans doute, si les intrigues de cour et la mort l'avaient permis. Ils avaient été à Saint-Cloud chez Monsieur : de tous
les enfants légitimés de Louis XTV, mademoiselle de Blois était la seule que Madame pût supporter.
— Elle est maintenant princesse du sang, disaitelle; et puis elle ressemble tant à son père, et puis elle a la modestie de sa mère. On ne la croirait jamais bâtarde légitimée.
Cette fière princesse aimait la iille de mademoiselle de La Vallière, peut-être un peu en haine des enfants de madame de Montesquan, et surtout de madame de Maintenon, leur 'gouvernante, pour laquelle elle professa toute sa vie la haine la plus déterminée. Elle recevait donc souvent à Saint-Cloud ses cousins de Conti et la jeune princesse'. Elle ne craignait rien de ses grâces.
<c Car, disait^elle, elle est mariée ; le duc de Chartres » ne l'épousera pas. »
Pauvre princesse Palatine ! elle était loin de prévoir qu'un jour elle aurait pour belle-fille un de ces mêmes bâtards adultérins qu'elle détestait si fort.
Donc, ce jour,àSaint-Cloud, mademoiselle de Blois, dégagée de l'étiquette de Versailles, joua et courut toute la matinée dans le parc avec ses cousins et son beau-frère; elle fut d'une folie étourdissante, et si belle et si gracieuse et si légère !
-r-^Oh! si j'avais été l'aîné! dit le prince de la Roche-sur- Yon en la regardait former des pas sur le gazon, aussi aérienne, aussi gracieuse qu'une sylphide.
Ce propos ne fut pas perdu ; deux personnes surtout le retinrent en leur mémoire : M. de Clermont- Chatte, parce qu'il touchait à son amour, le ohevalier de Lorraine, parce qu'il touchait à sa passion haineuse, la plus forte de toutes les passions chez lui. Chacun d*eux le répandit avec des commentaires, il arriva que toute la cour le répéta de même, et que huit jours après c'était le sujet des conversations.
— Je soutiens , 'disait le chevalier de Lorraine à Monsieur, que le prince de la Roche-sur- Yon est jaloux
deson frère, donc il est amoureux delà princesse. Elle a bien quelques raisons de se plaindre de son mari , et alors, alors!...
— Taisez-vous, monsieur, c'est une infamie, répondait Madame, qui détestait le chevalier de Lorraine, favori de Monsieur : je le dirai à M. le prince.
— Vous pouvez bien le dire, madame, M. le prince sait tout cela.
Madame était trop Allemande pour y manquer, et M. le prince trop Français pour le cacher à son neveu, à celui qui s'y trouvait l&plus intéressé, le prince do Conti. Celui-ci devint rouge comme une cerise, et assura à son oncle qu'il mettrait un terme à cela.
— Et vous ferez bien, mon neveu; si feu M. de Longueville en avait fait autant pour ma pauvre sœur, les calomnies de la Fronde n'auraient pas duré si longtemps. Si seulement j'avais été en France, moi ! Une princesse, une femme, doit être protégée par son mari ou par son frère, et la pauvre petite n'a que vous.
— Ces bruits sont absurdes, monsieur.
— Je le sais bien,4 c'est un ange, et la Roche-sur-Yon un enfant.
Huit jours après, M. lé prince de Conti sepromenait dans les jardins de Versailles, où, en sa qualité de disgracié, personne ne faisait attention à lui. Le comte de Clermont le croisa dans une allée , le prince l'appela.
— Monsieur, lui dit-îl, vous êtes à madame la princesse de Conti, allez-moi quérir le chevalier de Lorraine que voici là-bas avec M. de Marsan, amenez-les-moi sans bruit dans l'allée d'Apollon, et revenez avec , eux *.
Aussitôt que le prinôe de Conti vit approcher les seigneurs qu'il avait mandés, il s'arrêta et les attendit.
1 Édition Montmerqué, lettre 818.
— Monsieur, dit-il au chevalier de Lorraine, je trouve à propos de vous annoncer que je vous veux faire l'honneur de me battre avec vous : vous avez tenu des propos qui me déplaisent sur madame la princesse de Conti et sur mon frère.
— Monsieur, croyez bien' que j'en suis incapable; ce sont des calomnies.
— Ce sont des vérités, monsieur, vous l'avez dit à Monsieur devant Madame, et M. le prince qui le tient d'elle me l'a répété afin que je me conduise en gentilhomme, c'est ce que je ferai. Vous pouvez prendre pour second M. de Marsan, que voilà, cela ne sortira pas de la famille.
9 — Monsieur, reprit M. de Marsan, veuillez me donner le comte de Soissons^ depuis longtemps nous som- ' mes ennemis et je serai charmé de cette circonstance pour vider tranquillement notre querelle.
— Je n'y vois point d'obstacle. M. de Clermont, vous préviendrez le comte; le rendez-vous est pour demain à onze heures dans les bois de Meudon, personne ne nous soupçonnera là.
— Je vous remercie, monsieur, de l'honneur que vous voulez bien me faire, je ne l'ai pourtant pas mérité, reprïl le chevalier de Lorraine en s'inclinant.
— Je n'ai pas besoin, messieurs, de vous recomman der le secret, continua le neveu du grand Condé, nous y sommes tous intéressés, et vous, M. de Clermont, vous me répondez que madame la princesse de Conti ne sera instruite de rien.
— Je vous en donne ma parole, monseigneur.
— C'est bien, à demain donc, messieurs, à onze heures; ceux qui reviendront pourront être de retour pour le dîner du roi.
— Ou se mettre en route pour la frontière, monseigneur, répondit le comte de Marsan. \
Mille idées diverses s'étaient élevées dans l'esprit du comte de Clermont à cette scène. La plus dominante
fut une jalousie effrénée au sujet du prince delà Rochesur^-Yon. Depuis le retour du prince, mademoiselle de Blois restait beaucoup 'à Paris, elle n'avait vu que deux fois çon ami et encore à la dérobée. Il attribua cette séparation à une indifférence subite et n'hésita pas à en accuser un autre sentiment, suivant les dires du chevalier de Lorraine ; il envia ardemment à M. le prince de Conti la possibilité de venge* son injure et il aurait payé bien cher le droit de croiser son épée avec son rival imaginaire. Une longue conversation chez mademoiselle de Reohecourt l'avait mis au fait du secret de ce ménage. Son amour et son espoir redoublèrent ; it jura de réussir, et l'adroite fille reçut la confidence de ses projets; elle les encouragea, lui donna des conseils, lui fit promettre de la tenir au courant de tout, aussi ce jour-là n'eut-il rien de plus pressé que d'aller lui raconter le duel et ses causes, elle Técouta en silence, puis elle secoua la tête.
— Cetre rencontre n'aura pas liera, dit-elle*
— C'est impossible maintenant, madame, j'ai moimême prévenu le comte de Soissons^tout est arrangé»
— ' Elle n'aura pas lieu, vous dis-je, je connais le chevalier de Lorraine et sa* prudence ; il n'a pas de preuves de bravoure à faire, elles sont connues, il ne se battra pas, il préviendra Monsieur, Monsieur préviens dra le roi, on défendra le combat et les choses en resteront au même point, si ce n'est que M. le prince de Conti se sera posé en Don Quichotte de la vertu de madame sa femme, et qu'on se moquera de lui.
— Mais, madame, et M. le prince delà Roche-sur- Ton?
— M. le prince de la Roche-sur-Yon rira plus fort que les autres, et continuera k courir les gri&ettes. et tes filles d'Opéra.
— Il n'aime donc pas madame sa belle^sœurt
— Que voilà bien une question d'amoureux t Soyer donc tranquille, monsieur», vous êtes aimé, et chaque chose viendra en son temps*
Ce que mademoiselle de Reohecourt avait prévu arriva de point en point. Le roi, instruit par M. le duc ' d'Orléans, ananda M. le prince et lui ordonna d'empêcher le duel.
— Je ne le veux pas, dit-il, d'abord pour l'exemple et*pour ma fille elle-même, les propos ne feraient que redoubler. Votre neveu se donne des airs inouïs depuis ses lauriers de Hongrie, je vois qu'il faut rabattre ce caquet et, de par le ciel, je le ferai; j'espère, cependant, qu'il n'y a rien dé vrai dans les discours du chevalier de Lorraine.
— Absolument rien, Sire, ce sont deux enfants qui jouent à la cHgne-musette. Monsieur et Madame le diront à Votre Majesté.
— N'importe, envoyez le jeune ménage à'J'Ile-Adam pour quelques semaines et emmenez le frère à Chantilly, cela apaisera tout ; il faut que cette séparation s'opère naturellement, sans, avoir un air d'exil ou de fait exprès.
— La princesse de Conti part demain pour rester avec monseigneur à Choisy ; mes neveux avaient formé le projet d'une grande chasse dans nos bois, ne seraitce pas la même chose? -
— Ne dérangez rien alors, cela est mieux ainsi, j'aime à voir ma fille avec M. le dauphin, cela est bon pour l'avenir.
Le même coup frappé à la même porte intérieure qui avait déjà interrompu l'audience de madame la princesse de Conti se renouvela en ce moment ; le roi congédia brusquement M. le prince, en lui recommandant d'accomplir de suite la mission dont il l'avait chargé, puis il courut à l'issue familière et l'ouvrit. Le père La Chaise et madame de Maintenon entrèrent. Tous les deux saluèrent profondément, tous les deux avec une mesure différente d'orgueil et d'ironie : le roi ' leur répondit par le plus aimable sourire.
->- Nous dérangeons le roi peut-être, dit madame de Maintenon, le révérend père a insisté pour avancer
l'heure de notre conférence ; sur ce que je lui ai confié < de l'état de madame la dauphine, il a cru essentiel d'en prévenir Votre Majesté. • f
— Qu'a donc la dauphine, madame, que lui est-il arrivé?
— Madame la dauphine est réellement malade et <jfe n'est pas sans cause : monseigneur passe sa vie à Paris, il la délaisse complètement, et son caprice pour mademoiselle Raisin, ses assiduités près, de madame Brou sont encore les moindres de ses torts.
Madame de Maintenon détestait le dauphin, qui lui donnait hautement des marques de son mépris et jamais elle ne manqua l'occasion de le desservir ; elle avait encore un autre motif, cette fois plus personnel, comme on le verra. Le roi, qui tournait à la dévotion, voulait l'imposer à tous ; les dérèglements auxquels il ne se livrait plus l'importunaient dans les autres. Fatigué de madame de Montespan, dont les exigences le lassaient, il soupirait après l'instant de s'en débarrasser et préparait à cette intention une réforme générale. Madame Scarron voulait cette place, mais elle ne la voulait pas telle que l'avaient occupée ses rivales; elle y fondait des bases solides, elle s'emparait petit à petit de toutes les facultés de Louis XIV, afin de le dominer ensuite complètement et de gouverner le royaume. Son grand esprit, ses vues immenses l'en rendaient susceptible. Si elle eût aimé le roi, si elle eût eu du cœur et non de l'ambition, elle eût conduit la fin de ce grand règne d'une manière digne de son début, elle n'eût pas jeté la France à deux doigts de sa perte et commencé par la réaction les désordres de la régence.
Un de ses grands moyens était d'éloigner le roi de M. le dauphin, dç semer la défiance entre eux et d'empêcher l'héritier du trône d'entrer dans les affaires. Tout était calcul et dissimulation chez cette femme. Elle cachait même sa beauté sous des coiffes et des dentelles noires, afin de n'être elle-même sous aucuns
rapports. Ce jour-là, elle désirait amener Louis XIV à tracer la conduite de son fils sur la sienne propre, afin de la justifier par un exemple. Aidée par le père La Chaise, bon et honnête homme, qui obéissait au double ascendant de la favorite et de sa compagnie, et ne voyait là qu'un seul but : la conversion entière de son illustre pénitent.
— Oui, Sire, reprit-il, Monseigneur délaisse madame la dauphine et se plonge dans tous les déportements, c'est un scandale que vous devez faire cesser.
— J'y aviserai, mon père; vous m'aviez parlé cependant d'un attachement honnête, il me semble?
— Sans doute, M. le dauphin, comme Votre Majesté, avait d'abord paru se plaire dan? la société intime d'une amie sûre et pieuse, où il n'aurait trouvé que de bons conseils, et nous en Jbénissio ns le oiel
— Une fille d'honneur de la princesse de Conti, je crois.
— Oui, Sire, mademoiselle Chouin.
— Mais n'était-ce pas un remède bien dangereux. Une jeune personne! Il pouvait s'y attacher de manière à donner des craintes plus sérieuses à la Dauphine.
— Mademoiselle Chouin est jeune, c'est vrai, Sire, mais elle n'est pas jolie et d'ailleurs elle est, avant toutes choses, esclave de sa vertu 1 Elle aime le prince d'une tendresse pure ; elle veut sa gloire et son bonheur, elle ne cherche qu'à lui inspirer des sentiments , dignes de lui et du grand roi dont il est fils ; plût a Dieu qu'il s'attachât à elle.
Le roi sait, poursuivit le confesseur, et il le sait par expérience, quelle consolation, quelles forces on trouve près d'une amie de ce genre, il sait qu'un pareil attachement peut être sans reproches. Madame la dauphine, suivant l'exemple que la reine lui donne avec tant de joie, reconnaissait comme elle le bienfait d'une
pareille liaison, malheureusement Monseigneur s'en éloigne.
— Il faut l*y rappeler, mon, père, pourtant, à son âge, elle est bien plus diffioile qu'au mien, je me souviens du passé.
■— Monseigneur n'est pas son illustre père, Sire, et mademoiselle Chouin ne ressemble pas à mademoiselle de La Vallière.
Ce plan avait été adopté par madame de Maintenon; la position était identiquement la même à l'âge près, et elle comprenait qu'en soutenant mademoiselle Chouin elle se soutenait elle-même. Tout ce qu'elle n'osait pas demander pour elle, elle le demandait pour la fille d'honneur, l'application s'ensuivait naturellement. Elle bénissait les circonstances qui avaient amené ca hasard favorable et elle se promettait d'en profiter dans toute son étendue. Ce fut de la sorte qu'elle conduisit le grand roi si loin en s'autorisant toujours d'un exemple qu'elle dirigeait à sa guise.
— Monseigneur part demain pour Choisy, il y mène la princesse de Conti, sans doute mademoiselle Chouin sera du voyage* je ne vois rien de mieux, ajouta Louis XIV.
— Oui, Sire, et madame la dauphine a séché ses larmes lorsque je lui ai annoncé cette nouvelle ; elle sait que son noble époux lui reviendra plus tendre, comme cela est toujours lorsqu'il a goûté quelque temps les sages entretiens de son amie.
— Si la dauphine le voulait, elle n'aurait pas besoin de cet auxiliaire ; un peu plus de complaisance, plus de gaieté dans son intérieur et elle y retiendrait facilement son mari : que ne lui dites-vous cela, madame?
Madame de Maintenon sentit que le terrain devenait glissant, elle tourna la difficulté.
— - Dieu seul est le maître des affections, Sire, il a placé ailleurs celle de M. le dauphin, il n'y a riendt aire qu'à se soumettre et h prier : c'est ce que fait madame la dauphine.
— Et ce qu'a toujours fait la reine, poursuivit le bonhomme de père La Chaise, ce sont deux saintes personnes.
Le roi et madame de Maintenoa baissèrent les yeux et ne trouvèrent rien à répondre.