‹ Madame Louise de FranceChapitre 36 sur 44 · CHOISY-LE-ROI · texte numérisé non relu

CHOISY-LE-ROI

Les intrigues se croisaient à la cour; ce pays où chacun vit pour soi, où l'on est attentif aux démarches des autres afin d'en profiter, était dans toute son agitation. M. le dauphin restait en dehors debout cela, il ne songeait qu'au plaisir et à trouver près de mademoiselle Chouin l'oubli de l'intérieur si guindé de madame la Dauphine. Ils partirent pour Choisy, ainsi qu'il l'avait .annoncé, et la troupe qui le suivit était la plus joyeuse du monde. Madame la princesse de Conti, sans oublier sa douleur, se laissait aller aux distractions de son âge et de sa passion encore innocente, elle emportait en cette partie la certitude de vivre quelques semaines près de M. de Clermont. L'absence de son mari faisait taire sa conscience, déjs^ bien apaisée par le voilé d'amitié dont elle l'avait couverte; elle fut si gaie pendant la route qu'elle fit rire même madame de Buri, malgré la préoccupation de son procès avec la maison de Grignan, incident qui lui avait valu le surnom de comtesse de Pimbêche, que son extérieur justifiait assez bien du reste. •

Choisy-le-Roi était alors une magnifique demeure ; ce que la fureur révolutionnaire épargna, et ce qui reste debout au milieu de ses ruines, nous en montre encorda magnificence. Bâti par la grande Demoiselle, qui venait de le céder au roi pour M. le dauphin, il dominait la Seine et offrait des points de vue aussi variés que pittoresques. Mademoiselle de Montpensier y avait tracé de magnifiques jardins mais son plaisir favori, dans cette résidence, était la promenade sur l'eau. Elle avait fait construire un charmant navire, tout mignon et tout coquet, sur lequel elle se laissait aller à la rêverie, au temps de son amour avec Lauzun, le seul homme qu'elle eût voulu accepter pour époux, elle qui avait pu choisir parmi les rois de l'Europe, elle qm n'avait pas voulu être impératrice d'Allemagne! La pauvre princesse n'y trouva quelemalheur.

En arrivant au château, en entrant dans son appartement, le même qu'avait habité sa cousine, mademoiselle de Blois trouva madame Dupont occupée à arranger les armoires; son air soucieux, presque chagrin, la frappa au milieu de sa gaieté, et y jeta comme une sueur de glace.

— Qu'as-tu, mimi Dupont? lui demanda-t-ella*

— Madame est bien bonne, je me porte à merveille.

— Je pense que tu te portes bien, mais tu es triste et j'en veux siavoir la cause.

— Oh ! Son Altesse Sérénissime ne me comprendra pas ; il est vrai que je suis triste, ce sont des souvenirs, et à l'âge de madame on n'a pas encore de souvenirs. ^

— C'est juste, tu as été ici au service de Mademoiselle, tu étais jeune dans ce temps-là et tu le regrettes.

— Ce n'est pas ma jeunesse que je regrette, madame, ce sont toutes les larmes que j'ai vu répandre là où vous êtes, à une bonne princesse que j'aimais tant

— Elle a donc bien pleuré, mimi Dupont? continua la princesse devenue sérieuse.

. — Je l'ai dit à Votre Altesse Sérénissime déjà, loisquelle m'a fait l'honneur de me questionner là-dessus»

— N'importe, répète-le. .

— Oh! madame, elle aimait tant M. le comte de Lauzunl elle aurait tout fait pour lui» et comme il était ingrat!.

. — Mais, Dupont, ^Mademoiselle avait quarante ans et M. de Laiizun était jeune?

— C'est vrai, madame, et cependant là n'était pas le mal, c'était dans l'inégalité. Une princesse, la petitefille de Henri IV, descendre jusqu'à un simple gentilhomme ! Il en a abusé, cela devait être.

— Et pourquoi cela ne pôuvait-il être autrement? reprit la princesse avec aigreur; il ne l'aimait pas, voilà tout; s'il l'eût aimée, il eût eu de la reconnaissance.

— Non, madame, parce que l'amour passe, et qu'alors le courtisan reparait. Ai.1 Mademoiselle a été heureuse que le mariage soit manqué et qu'on ait envoyé M. <Je Lauzun à Pignerol, sans cela elle serait morte.

— Morte! mimi Dupont, tu es folle! On ne meurt point lorsqu'on est princesse et qu'on est offensée, on se vengé et on oublie.

Mademoiselle de Blois prononça ces paroles avec tant de force, que madame Dupont en fut frappée; elle la regarda e»t trouva dans son visage une émption qui augmenta son étonnement. La jeune fille se mit alors à chanter un air de l'opéi*a de Proserpina, trèsà la mode, et ne parut plus songer à cette conversation; madame Dupont, voyant cette légèreté, crut s'être trompée.

Les premiers jours se passèrent en courses dans les environs, en promenades sur l'eau; ce n'était que fêtes et festins. Le comte de Clermont, par le devoir de sa charge, suivait partout sa maîtresse, mais U ne partageait pas la gaieté générale. En vain la princesse employait-elle ses plus séduisantes manières pour

amener un. sourire sur ses lèvres, il se contentait de baisser les yeux comme pour le fuir et pour montrer qu'il se complaisait dans sa douleur. Un jour qu'ils Marchaient un peu en avant des autres, elle se décida? à l'interroger.

■— Ne me demandez rien, madame, lui dit-il, il n'est p*s.au pouvoir du roi même de m'ôter ma tristesse, je l'aime, j'en veux mourir et j'en mourrai.

— Vous mourrez, monsieur! sans ma permission, Tous cherchez à m'effcayer, je sais bien que celaite se pe*tf pas.

— Gela sera, madame, répondit le comte, mais, j'en suis heureux, je ne changerais pas nies souffrances pour une couronne.

— Enfin, vos souffrances, quelles sont-elles? Vous oubliez donc nos conditions i Nous ne devons rien nous cacher l'un à l'autre.

— Vous m'avez bien caché vos jeux avec M. le prince de la Roche-sur-Yon, madame, interrompit-il d'un ton de reproche.

— Je n'avais rien à vous apprendre à cet égaTd, monsieur, êtes-vous donc si confiant dans le chevalier de Lorraine? Ce n'est pas de cela qu'il s'agit; voyons, qu'avez-vous?

— J'ainaon amour, madame, j'ai mon amour qui me tue, car il ne peut se soumettre à la loi que vous, lui avez imposée; je la respecterai cependant, mon dévouement et mon amitié sont trop au-dessus de l'égoïsme pour ne pas me faire un devoir d'y obéir aveuglément.

Comte, répliqua-t-elle en rougissant, ce n'est pas

— Aussi, madame, vous m'y avez forcé, je ne voulais pas vous parler ainsi, j'avais juré de me taire à jamais.

— Et vous vous tairez à i'avenir.

— Oui, madame, mais ne me demandez plus pourquoi je souffre*

A dater de ce moment, mademoiselle de Blois

perdit sa gaieté; malgré tous ses efforts, elle ne put ramener son esprit à cette charmante folie qu'elle avait montrée jusque-là. Le comte ne fit pas semblant de s'en apercevoir, et seul de tous les courtisans il n'en fit paraître aucune surprise.

Un matin, la princesse n'avait pu dormir, elle quitta son lit de bonne heure et appela mimi Dupont; elle lui ordonna de s'apprêter à la suivre.

— Appelle seulement un valet de pied, ne réveille personne, ni dame, ni fille d'honneur, allons un peu comme autrefois à la maison de cette bonne comtesse Louise. Elle n'y est plus, c'est égal, je reverrai avec I^aisir ce jardin, cette petite chambre où nous avons tant ri : Oh! si j'étais encore à ce temps-là.

Madame Dupont suivit son élève, et toutes deux, parcourant à pied la longue avenue, se rappelaient les jours passés.

— Tiens, Dupont, voilà la grille verte, comme il y a six ans, voilà Fidèle, le chien du concierge, un peu moins leste qu'il n'était seulement. Il me semble que je vais apercevoir là -haut cette jolie petite Antoinette venant au-devant de moi.

— La maison est habitée, madame ; nous laisserat-on entrer?

— Je l'espère bien, je veux faire un pèlerinage complet.

Le laquais ouvrit la barrière, Fidèle aboya, la princesse le flatta de sa main, il se tut. Au bruit de la sonnette, le concierge vint à la porte, il reconnut mademoiselle de Blois et madame Dupont.

— Nous voudrions revoir la maison, cela est-il possible? demanda la jeune femme.

— Madame, il y a un locataire; il est absent, et d'ailleurs je pense qu'il ne le refuserait pas. Si Votre Altesse veut me suivre ? »

— Non, non, j'irai seule avec madame Dupont', je retrouverai mieux mes souvenirs; quel est votre locataire ? .

— C'est M. Anselme, attaché à la maison de Monseigneur; il vient rarement, lorsqu'il n'est pas de service seulement.

— S'il me surprenait ici, il me connaît sans doute, vqus lui diriez ce que j'y viens faire.

La princesse monta le petit escalier en échelle , elle entra dans la salle à manger et y retrouva la même table ronde autour de laquelle elle s'était si souvent assise.

— Oh ! dit-elle avec émotion, voilà ma place ; à côté de moi était notre' poëte qui faisait et qui chantait de si charmants couplets; là était le docteur, dont la science était tout aimable et qui était si bon; puis les autres ici, et le marin joyeux, bon convive, brave et spirituel, ce pauvre chevalier de la Vieille- Yillel Te les rappelles-tu, Dupont?

— Oui, madame, et je sais que Votre Altesse riait ici de bien bon cœur.

—Ah ! voilà la chambie de l'excellente chanoinesse, voilà le jardin avec sa tourelle en pampres, les carrés de légumes, la niche du chien, les fleurs et les arbres à fruits. Voilà le fauteuil où elle travaillait à côté de sa table entre les deux fenêtres, et celui qu'on me donnait auprès d'elle ; tout est encore là, il y manque seulement la cage de ces jolis oiseaux étrangers que nous lui avions donnés, Vermandois et moi; elle les a emportés sans doute. Tiens, mimi, laisse-moi un instant seule ici, je veux m'asseoir où je m'asseyais autrefois, je veux me rappeler ces affections envolées, et combien c'était doux d'être libre et d'être aimée ici.

Madame Dupont sortit, la princesse restée seule se laissa aller à cette vague rêverie, le plus dangereux des pièges qui soient tendus dans cette carrière semée de pièges que nous parcourons la moitié de notre vie. De ces amis absents et regrettés, elle se transporta à sa position présente. Elle se rappela son mariage, les espérances qui l'avaient entourée; elle déplora la perte de ces espérances, la mort de son frère, l'isolement de son

avenir, et son cœur se brisa. L'amour du comte, c oname la colombe de l'arche, planait seul, le rameau d'olivier au bec, au-dessus de ce naufrage ; elle sentit que, maigré elle, elle se raccrochait à cette branche, et Pespoir enfin se rapprocha d'elle.

— Oh ! oui, se disait-elle, il m7aime bien, et cet anaour n'est point éphémère, il dure depuis tant d'années et a résisté à tant d'épreuves, à tout, même à .mes refus. Ne l'ai-je point banni ? ne lui ai-je pas ordonné d*i»poser silence à sa passion ? il l'a fait, il aaccept&tetitre démon ami? il n'a pas prononcé un mot dont mon devoir ait pu s'alarmer et il aimerait mieux mourir que d& désobéir à mes ordres»

Jamais son âme ne fut plus disposée à la tendresse, jamais elle ne fut plus près d'oublier ses serment» et sa vertu. Il est rare que le démon négtege une occasion semblable, aussi ne le fit-il pas, et, au moment otr, se complaisant involontairement dans ses pensées, elle invoquait la présence du comte, il parut à ses yeux.

— Mon Dieu l &'écria-t-elle honteuse, car il lui semblait qu'il lisait dans son imagination, que voulez-vous, monsieur?

— Je suis mille fois trop heureux, madame, mais je ne suis pas coupable. Comment vous supposer ici, chez moi? '

— Chez vous l reprit la princesse en se levant, je suis chez M. Anselme, un des officiers de bouche de Monseigneur.

— Et M. Anselme est devant vous, madame. — - Que signifie cette mascarade, monsieur?

— Pardonnez-moi, madame, mais n'était-ce pas bien naturel? n'avez- vous pas parlé de cette petite maison comme d'un endroit qui vous est cher? n'avez- vous pas dit que vous y aviez été bien chérie? J'ai dès lors regardé ce réduit comme un temple et j'y ai rétabli l'idole quron y avait adoirée. J'ai relevé cet autel, chaque jour jy y suis venu pleurer et gémir. Voilà, madame, quel estxmon crime. Je n'ai rien dérangé, riea changé

à ce que vous aviez vu. Je respectais vos r egards,qui s'étaient reposés tout autour, de moi. Ne compreneavouspas cela, madame?

. — Jacques! répondit-elle les larmes aux yeux, en lui tendant la main, qu'il couvrit de baisers, vous avez une âme belle et grande. Vous m'aimez bien ainsi que je désirais être aimée !

Hélas 1 hélas! la barrière était rompue, l'amour était accepté, il n'était plus possible de revenir à l'affection fraternelle. M. de Clermont le sentit et se fortifia dans sa position, pour ne pas en être chassé.

— Oh ! s'écria- t-il, je vivrai maintenant !

— Oui, disait la jeune femme, oui, vousvivrezet nous serons heureux, mon ami; je ne veux songer qu'au bonheur d'être aimée ainsi; je l!ai tant désiré! j'ai tant souffert de mon abandon et de mon isolement ! non, Dieu ne peut blâmer un sentiment si pur. Ce n'est pas de l'amitié, je le sens trop, j'ensuis trop heureuse; c'est de l'amour, mais un amour chaste et innocent; un amour qui mettra sa gloire à rester toujours sans reprochée. N'est-ce pas ? n'est-ce pas ?

Le comte se garda bien de la contredire. Sûr maintenant de son triomphe, il trouyait d'ailleurs un grand charme à entendre ces douces paroles d'une si belle bouche, à penser qu'il était choisi par la fille du plus puissant roi du monde. Son amour-propre savourait cette conquête, il était trop habile pour la brusquer. M. de Clermont avait beaucoup vécu, quoiqu'il n'eût pas trente ans. Les voyages et la cour forment vite un nomme admirablement beau, car les occasions ne lui manquent pas. Sa passion pour mademoiselle de Blois était donc très-loin de ressemblera celle qu'il lui avait inspirée. Tout ardente qu'elle fût, elle ne lui ôtait aucune de ses facultés, il calculait jusqu'à la moindre démarche, il ne s'abandonnait pas, il voulait envahir cette jojine âme si dévouée et de si bonne foi ; ce n'était pas difficile, elle se donnait sans réserve, elle allait d'elle-même au-devant du joug. Depuis un an, son

innocence l'avait défendue, mais en ce jour elle avait porté à ses lèvres la coupe de la passion, elle devait la vider tout entière.

— Combien ces lieux vont m'êtreplus chers encore! ohl j'y reviendrai, mon ami! Si je pouvais comme vous y rester inconnue, que de longues heures nous y passerions ! A présent, il me faut vous quitter, madame Dupont est là qui m'attend, elle peut entrer d'un instant à l'autre, elle ne doit pas soupçonner.

— Soyez sans inquiétude, madame, je dois vous avouer que madame Dupont et le valet de pied sont détournés au château, nous avons devant nous deux ou trois heures d'entretien en toute liberté.

— Comment? qu'avez- vous fait, monsieur î voulezvous me perdre aux yeux; de mes gens î

— Vous perdre! Est-ce que votre honneur ne m'est pas plus;cher que le mien? non, non, il n'y a rien à craindre. Mademoiselle Chouin a tout fait comme si je l'en avais priée. Elle se promenait dans le petit bois en face de cette maison, je ne sais pas si un auguste personnage ne l'avait pas accompagnée, mais elle en est sortie seule avec une de vos femmes. Madame Dupont restait devant cette porte et le laquais à quelques pas, j'ai paru dans l'avenue, toute votre maison se trouvait réunie là par hasard. Mademoiselle Chouin rougit d'être surprise, moi je savais que vous étiez ici, je vous avais suivie de loin, mademoiselle Chouin n'y pensa pas, elle se troublait ; je la tirai d'embarras par un mensonge hardi.

— Mademoiselle, lui dis-je, Son Altesse Sérénissime me fait dire à l'instant qu'elle désire rester encore quelques heures dans sa retraite, elle y a été rejointe par une personne avec qui elle veut avoir un entretien important. Cet entretien doit être secret, à neuf heures nous reviendrons tous la chercher, et elle ne sera censée sortir qu'alors, avec nous. Ce sont ses ordres.

— Mais, monsieur le comte, reprit madame Jbupont, vous avez donc vu madame la princesse depuis moi?

-~ A Tinstant, dans cette maison, j'y ai conduit par le jardin la personne qu'elle y attendait. Je vous le répète, si on connaissait cette entrevue, les suites en seraient des plus graves. En restant ici, nous donnerions des soupçons, rentrons au château.

"Nous rentrâmes tous, en effet. Madame Dupont est persuadée que Vous recevez au moins le Père Lachaise, mademoiselle Chouin ne songe qu'à son secret, elles se tairont, soyez tranquille; moi, je suis revenu. J'ai envoyé mes concierges faire une commission lointaine, ils vous croient partie en même temps que vos gens, nous sommes seuls, seuls avec le bonheur et l'espérance.

La princesse voulut bien trouver cette fable convenable, et vraisemblable surtout; quand on aime on est si crédule 1 Ils rirent ensemble de l'espièglerie qui les réunissait. Peu à peu la conversation prit une tournure plus intime encore, plus tendre. Mademoiselle de Blois prêtait l'oreille et le cœur à ces discours enivrants qui nous entraînent, elle oubliait ses sages résolutions, elle regardait avec moins de crainte le gouffre couvert de fleurs où son amour l'entraînait en souriant; enfin l'ange gardien s'envola en se voilant la face.

A neuf heures, les personnes désignées vinrent chercher madame la princesse de Conti ainsi qu'elle en avait donné l'ordre. Elle était soucieuse et malade de s'être levée d'aussi bonne heure sans doute, car elle, ordinairement si affable, ne parla point. Arrivée au château, elle se mit au lit et y resta pendant quelques jours avec la fièvre. Monseigneur s'inquiétait de cette indisposition et venait sans cesse chez sa sœur qui, hors lui, ne recevait personne; on lui apportait chaque matin plusieurs billets, auxquels elle n'eut pas d'abord la force de répondre, elle le fit néanmoins après une semaine, et le dimanche suivant elle parut à la chapellç. On la félicita sur son rétablissement, et le soir M. le dauphin donna une grande fête dans ses jardins, avec une illumination et une promenade sur

Feau. Madame la princesse de Conti aimait passkmnément les fleurs, elle portait ce jour-là un bouquet admirable, bien que ce ne fût pas l'usage du temps. Après le souper, le bouquet n'était plus là, elle Pavait laissé tomber dans la rivière, disait-elle. Mademoiselle Chouin, à qui rien n'échappait, remarqua que M. de Clermont exhalait de dessous sa veste une forte odeur de tubéreuse, et qu'il n'en était pas ainsi au commencement de la soirée.

Quelques semaines se passèrent, la santé de madame la princesse* de Conti reprenait toate sa vigueur, sa gaieté redevenait aussi brillante, aussi vive que jamais. Le séjour de Choisy convenait tout à fait à ses goûts. Elle acheta la maison de la comtesse Louise, voulant, disait-elle à Monseigneur, être propriétaire à côté de lui. Elle s'y* retirait souvent dans l'intimité, et nul ne venait alors troubler sa solitude. Le moment de retour* ner à Versailles arriva à son grand déplaisir. M. le prince de Conti, impatient de la revoir, s'y rendit de son côté. Elle le reçut froidement, avec embarras, et, lorsqu'il lui en demanda la raison, elle fondit en larmes.

— Ne me parlez pas ainsi, monsieur, lui dit-elle, il y a dans mon âme des douleurs qu'il ne faut pas réveiller.

Lé prince crut la comprendre et se tut. Il devint aussi triste qu'elle-même, et jamais ménage n'offrit un plus malheureux tableau. Le roi, charmé de voir sa fille reprendre sa vie ordinaire, crut qu'elle s'adonnait aux plaisirs de la cour, et qu'il suffisait à ses vo^ux: D l'aimait toujours tendrement et ne savait rien lin refuser.

. Monseigneur s'attachait. chaque jour davantage à mademoiselle Choùin, dont les excellentes qualités la rendaient digne de son choix. On en parlait beaucoup dans le monde, et madame de Maintenon avait soin de répandre le bruit de cette liaison et d'en vanter l'innocence. Elle comblait la fille d'honneur de bontés.

autant pour flatter M. le dauphin que pour marquer l'estime qu'elle faisait d'elle. Madame la dauphine, indifférente pour son mari, retirée dans son intérieur avec des Bavaroises et des Allemandes qu'elle avait amenées, ne s'occupait point des infidélités du prince, quoi qu'en ait dit madame de Maintenon; Monseigneur ne bougeait de chez madame la princesse de Conti, et rien n'égalait la faveur à laquelle elle était parvenue auprès de lui.

Un matin, la princesse se promenait à Saint-Cloud, où elle avait été visiter Monsieur et Madame, elle était seulement accompagnée de madame de Buri et 4é mademoiselle Chouin. Elles rencontrèrent au coin d'une allée une sorte de reître en uniforme, au teint brûlé du soleil, à la longue et épaisse barbe noire et à la tournure martiale; il portait une jambe de bois et un emplâtre sur l'œil; son visage, sillonné de blessures, aurait peut-être été beau s'il n'eût pas été si glorieusement défiguré. Il s'approcha de la princesse et lui remit un placet ployé sur son chapeau. Elle lui parla alors. Il lui répondit dans un jargon intraduisible, moitié allemand, moitié espagnol. Elle s'enfuit «n riant, et dit à mademoiselle Chouin d'ouvrir la pétition aussitôt qu'elle fut de retour dans son appartement.

— Cette adresse porte, en très-bon français, pour madame la princesse de Conti seule, madame. Fautil passer outre ?

— Sans doute; ouvrez, ma belle, cela est curieux. Mademoiselle Chouin lut :

« Madame la princesse de Conti doit être heureuse » et tranquille, elle est entourée d'amis, mais qu'elle » sache bien qu'il en existe un, inconnu à elle et » à tous. Il est prêt à sacrifier sa vie pour la défendre » et la sauver, il veille sur elle; il l*aime plus que tout » au monde, il n'aime qu'elle au monde, et il le lui » prouvera dans toutes les occasions possibles. Si elle

» a des chagrins, il les partagera; si on lfoffense, il 'la » vengera. Il est plus puissant que tous, car il n'a ni » craintes ni espérances. Madame la princesse ne le » connaîtra jamais, un serment solennel l'engage. » Mais si elle roulait le rendre le plus heureux des » hommes, elle porterait le jour de la fête du roi un » bracelet en pierreries avec un nœud d'amour qu'elle » doit avoir dans son écrin. L'inconnu se rappellera » quelquefois au souvenir de Son Altesse Sérénis- » sime. »

— Eh bien! Chouin, dit la princesse en éclatant de rire, voilà une .déclaration. Si c'est ce pauvre reître, il a raison de se cacher. Je voudrais qu'on l'interrogeât, c'est un fqu peut-être. Qu'on le cherche dans tout le jardin; il ne doit pas être loin.

On fit en vain le tour du parc, on s'informa dans la ville de Saint-Cloud, il fut impossible de découvrir la moindre trace du soldat mercenaire.

— C'est singulier, pensa la jeune femme.

XYII

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