DEUX LITS DE MÛJIT
Ce même jour, madame la dauphine accoucha de son troisième fils, M- le duc de Berri, mort très-jeune, après avoir épousé la fille de M. le -duc d'Orléans, depuis régent de France. Il est à remarquer que ce titre de duc de Berri n'a été porté que trois fois pendant les deux derniers siècles : par ce duc de Berri, petit-fils de Louis XIV; par l'infortuné Louis XVI, avant d'être dauphin, et par M. le duc de Berri, assassiné de no& jours. Ils moururent tous les trois bien malheureusement. L'un fut, dit-on, empoisonné, s'il faut en croire les bruits du temps; les deux autres tombèrent sous le couteau révolutionnaire ; il y ;a vraiment d'étraaagesfatalités.
Madame la dauphine ne fit que languir depuis sa couche, elle succomba après -deux mois de souffrances. Il faut rendre justice à Monseigneur, il la soigna avec un zèle et une patience admirables, il embellit ses derniers moments de tout ce que l'affection a de plus tendre, il ne la quitta que pour ses devoirs indispensables, et montra toute la bonté de son cœur.
— Vous vous remarierez, mon ami, lui disait-elle, vous épouserez une princesse plus digne que moi de, vivre avec vous, sans doute. Elle vous donnera d'autres enfants, oh! je vous en conjure, ne les préférez pas aux miens.
— Je ne me remarierai jamais, madame, jamais une autre femYne ne porterait le titre de dauphine, soyezen sûre, si j'avais le malheur de vous perdre.
— Je ne reçois pas ce serment, je veux avant tout que vous soyez heureux. Vous avez une amie à laquelle je vous, lègue, dans ces premiers moments de votre douleur; car vous me regretterez, n'est-ce pas ? Ce beau Meudon, je ne le verrai point, je l'avais pressenti. Je ne suis pas née pour le bonheur, il me faut mourir au moment où vous me donnez tant de preuves d'aihitié, c'est là un .chagrin à offrir à Dieu pour l'expiation de mes fautes. Mon pauvre petit Berri, continua-t-eUe en embrassant le jeune' prince, vous me coûtez bien cher.
En vain, M. le dauphin et ceux qui entouraient la princesse, lui répétèrent-ils chaque jour qu'elle se trompait sur sa maladie, qu'elle n'était point mortelle et qu'avec un peu de repos elle se remettrait. Elle demanda à voir le roi, car elle sentait son dernier moment venir. Elle lui recommanda encore ses enfants, les personnes de sa maison et ses pauvres.
— Quant à Monseigneur, Sire, je n'ai qu'une chose à vous dire : faites qu'il soit heureux. Les volontés des mourants sont sacrées et celle-là est ma dernière et ma plus formelle. Ne lui refusez rien de ce qui se pourra faire sans nuire à l'Etat,' comme il est d'ailleurs incapable de vous le demander. S'il veut un second mariage, laissez-le choisir; s'il n'en veut pas, laissez-le libre; qu'il vive enfin à sa guise et que chacune de vos bontés lui rappelle la femme qui mourrait de bon cœur pour qu'il fût au comble de ses vœux.
— Je vous le promets, ma fille, et je tiendrai cette parole.
— Maintenant, Sire, je ne m'occuperai plus que de mon salut, je suis tranquille et j'ai foi en Votre Majesté. Elle se souviendra toujours que le dauphin est son fils et que mes enfants sont les siens.
En effet, depuis ce moment, la pieuse princesse ne vit que son confesseur. Elle reçut les derniers sacrements deyant toute la cour et mourut le soir même dans les bras de Louis XIV, qui lui ferma les yeux en pleurant.
Monseigneur partit aussitôt pour Meudon, madame la princesse de Conti l'y suivit. Il était réellement affligé, et les consolations de sa sœur qu'il aimait tendrement lui étaient fort nécessaires. Mademoiselle Chouin se conduisit avec une mesure parfaite, elle ne montra point une douleur exagérée, à laquelle personne n'eût ajouté foi, mais elle fut convenable en tout ; sans fuir M. le dauphin avec affectation, elle s'arrangea de manière à ne le voir qu'en particulier, pendant les premiers jours. Madame de Maintenon lui fit insinuer qu'elle eût à faire usage de son empire sur M. le dauphin, pour le ramener à son parti. La fille d'honneur fut très-digne et répondit que Monseigneur savait mieux qu'elle ce qui lui convenait, et qu'elle ne se permettrait pas de lui donner des conseils.
Le deuil fut grand à la cour, bien que la perte de Victoire de Bavière n'y fît pas un grand vide, mais depuis la mort de la reine, elle seule avait tenu les cercles et il n'en faut pas davantage pour déranger les courtisans. Madame la princesse de Conti aimait madame la dauphine, elle n'oubliait pas les consolations qu'elle en avait reçues à l'époque de son malheureux mariage, et elle conserva une grande vénération à sa mémoire. Son temps se passait entre Meudon, Versailles et Chantilly. Depuis plusieurs mois, elle avait été forcée de laisser souvent M. de Clermont-Chatte loin d'elle. Quelques înots sur leur liaison s'étaient répandus à PŒil-de-Bœuf, il lui importait que le roi n'en entendît pas parler, et elle n'ignorait pas qu'elle avait
dans madame de Mamtenon une ennemie qui aie l'épargnerait point dans Toocasion.
Un jour du mois de juillet, Mi le prinoe de Coati la quitta à Meudon, pour aller retrouver M. le prince à Chantilly. Il était plus triste encore que de coutume, il l'embrassa à plusieurs reprises, ayant de monter fin carrosse et la regarda longtemps, vôtue de ses vêtements noirs.
— Le deuil vous sied bien Louise, vous êteseneôre plus belle ainsi, vous devriez le porter ^toujours,
— Me préserve le ciel! Armand, de remettre de longtemps oçs habits pour une cause semblable.
-r- Si Dieu m'exauçait, vous ne tarderiez pas à les reprendre ; la vie m'est bien à charge. Et,à vous aussi peut-être, ma vie vous pèse.
— Taisez- vous, monsieur, interrompit- elle en tremblant, il me semble que vous blasphémez.
Quelques jours après, la princesse avait oublié oette conversation, elle dormait profondément une nuit, et se réveilla en sursaut en apercevant M. le dauphin auprès d'elle.
— Qu'y a-t-il, Monseigneur ? dit-elle avec inquiétude.
— Ma sœur, je reçois à Pinstant une lettre de M. le duc.
On ne voulait pas que Je vous la .montrasse, mais je vous connais trop pour y manquer. Le prince deConti a la petite vérole d'une malignité horrible. M. le duc ne vous dit pas de venir le soigner, il vous laisse libre de votre volonté, tout en .croyant, avec raison, que vous devez être prévenue sur-le-champ. Si vous redoutez la maladie, on vous enverra soir et matin un bulletin ici. Le mal a pris presque subitement et d'une telle foroe qu'il a déjà fait des progrès immenses.
— Le prince est donc en danger ?
— On le craint, c'est un fléau si terri ble !
— Je vous remercie , Monseigneur , de m'aroir bien jugée, et d'avoir su d'avance ce que je voudrais
LÀ princesse de gonti ffîi
faire. Madame de Buri, donnez des ordres pour mon carrosse. Je ne force personne à me suivre, celles de ce$ dames qui ont quelques craintes peuvent rester ici. Qiael bonheur ! pensa-t-elle , que ïe comte soit de* meùré à Paris !
— *-. Qu,oi, madame, disait madame de Buri pendant qu*on habillait la princesse, quoi! vous ne pensez pas à votre beauté ! à votre existence même ! Vous; soignerez M» le prince de Conti !
La princesse ne répondit pas. En cet instant, elle ne sentait que les remords. Ni la mort, ni les souffrances, ne lui semblaient suffisante pour expier sa faute, elle aurait voulu la racheter avee tout ce qu'elle possédait de grâces et de jeunesse. En face du danger de son mari, son ancienne affection se réveilla. Elle sentit tout ce qu'elle aurait pu goûter de bonheur dans eette union, si les circonstances eussent été différentes, elle sentit tout ce qu'elle avait rêvé ! Mademoiselle Chouin voulait absolument la suivre, elle lui ordonna de retourner a Paris.
— S'il y a du danger , si ce danger doit m'atteindre, il faut vous conserver, vous, pour Monseigneur. Que deviendrait-il, s'il perdait ainsi presque env même temps les personnes qu'il aime? Non, je vous sais gré de votre amitié, de votre dévouement; toutefois, je ne l'accepte pas.
La princesse monta en voiture et partit pour Chantilly, où elle arriva dans la matinée. M. le prince, M. le duc et M. le prince de la Roche-sur- Yon vinrent la recevoir au perron. Ils employèrent leurs efforts à l'empêcher d'entrer dans la chambre de son mari. Elle resta ferme en sa résolution.
— Vous dites que c'est un spec table horrible ; qui doit y assister, si ce n'est moi t qui lui doit des soins, si ce n'est moi? Prévenez le prince, pour éviter la surprise, et appelez-moi aussitôt. Je ne le quitterai plus.
M. le prince de la Roche-sur- Yon alla tronver son
frère et lui annonça avec ménagement l'arrivée de la princesse.
— Je ne veux pas qu'elle paraisse, s'écria-t-il, le venin est mortelle le défends. Mon Dieu! si elle allait être frappée!
— Me voici, Armand, et vous savez bien que je resterai près de vous, quelque chose qui puisse arriver.
La princesse entra, malgré ces défenses, et dans ce moment elle était plus belle que jamais, belle de son dévouement, de son repentir, de tout ce qu'il y a de grand et de noble dans notre nature. Les princes de Condé lui prirent la main et la baisèrent avec respect. Le prince de la Roche-sur- Yon était assez attendri pour avoir les larmes aux yeux, il s'approcha de la jeune femme :
— Ma sœur, dit-il, ce que vous faites là est bien, c'est généreux; Dieu vous en récompensera et nous tous nous ne l'oublierons jamais.
— Mon Dieu! répondit-elle, vous êtes trop bons, il n'y a là que de très-simple, je remplis mon devoir, je suis l'instinct de mon cœur et voilà tout.
Depuis ce moment, madame la princesse de Conti s'établit auprès du lit du prince et ne le quitta ni le jour, ni la nuit ; en vain la conjurait-on de prendre du repos, en vain le malade lui-même employait-il les plus tendres prières pour la décider à s'occuper d'ellemême, elle s'y refusa toujours.
— Quand vous serez guéri, je me soignerai, répliquait-elle.
Et elle restait. Les ' médecins les plus célèbres avaient été appelés, ils étaient tous d'accord, sur la malignité de la maladie et sur le danger imminent qu'elle présentait, il y avait alors à Paris un grand nombre de charlatans, qui trouvaient créance par suite de quelques cures heureuses. On proposa de les appeler.
— Vous le pouvez, dit Félix, un des médecins du roi, il n'y a plus d'autre espoir.
On communiqua cette réponse à la princesse, en en retranchant l'arrêt de la science.
— Oh ! s'écria-t-elle, ils demandent d'autres conseils, ils l'abandonnent aux empiriques, si je savais où trouver mon docteur de Choisy, il le sauverait bien, lui ! allons qu'on appelle l'Anglais, le chevalier Talbot et le frère Ange.
On les envoya chercher l'un après l'autre ; bien entendu ils proposèrent chacun un remède, on les soumit aux médecins, ils choisirent celui du frère Ange. Madame la princesse de Conti exigea qu'on l'instruisît positivement de l'état du prince ; elle craignait pardessus tout d'être induite en erreur, et les ménagements lui semblaient odieux, en ce qu'ils rendaient plus douloureux le coup qui devait la frapper.
— Eh bien ! madame, lui dit le brusque et honnête Maréchal , le remède du frère Ange adoucira les derniers moments de Son Altesse Sérénissime, elle souffrira moins, mais il ne la sauvera pas; Dieu seul fait des miracles.
— C'est bien, monsieur, je vous remercie, murmura-t-elle en sanglotant; j'aime mieux le savoir.
— On assure que le prince ne s'aveugle pas sur son état, il n'a cependant pas demandé à le connaître entièrement; je crois devoir le prévenir, afin qu'il prenne ses dernières dispositions, madame m'y autorise-t-elle?
— Oui, monsieur, oui, je suis sûre qu'il vous en saura gré; il faut qu'il mette ordre à sa conscience, bien pure, grand Dieu ! car c'est un ange ; néanmoins, parlez-lui.
Le chirurgien, accoutumé & de semblables scènes, ne fit aucune difficulté d'obéir.
— Monseigneur, dit-il, avant de prendre le remède de frère Ange, Votre Altesse n*a-t-elle rien à faire ?
— Je vous comprends, monsieur, qu'on appelle mon confesseur.
Le prince ne montra point d'émotion, il semblait presque heureux de quitter la vie, il resta seulement
une demi-heure avec son directeur, prit le remède, puis il demanda la princesse; elle Tint tout en larmes et se jeta à genoux près de son lit, il la regarda avec des yeux brillants déjà de la béatitude éternelle;. il . venait de recevoir les sacrements.
— Pourquoi pleurer ainsi , Louise ? voulez-vous donc assombrir mes derniers instants ? Je ne me suis jamais senti mieux depuis que je suis au monde, je ne souffre plus, cet élixir a porté du baume dans mon sang, j'éprouve une quiétude et une tranquillité parfaite, je ne croyais pas qu'il fût si doux de mourir.
— Vous avez toujours été un saint, monsieur, que ' pourriez- vous craindre à cette heure suprême ?
— J'ai cependant un chagrin, un remords, Louise, qui trouble ce repos, et je l'emporterai dans la tombe, car rien ne peut malheureusement me l'arracher.
— Vous, un remords, Armand l et Lequel ? cela n'est pas possible.
— Vous êtes trop généreuse, mon amie, pour le croire et cependant! De remords, le chagrin, c'est de n'avoir pas été pour vous ce que vous étiez en droit d'attendre, moi qui vous aimais, qui vous aime tant; j'aurais donné ma vie pour vous, je l'aurais donnée mille fois, soyez-en bien persuadée, vous ne vous êtes jamais plainte, et vous avez été si angélique 1
— Monsieur! monsieur! s'écria la princesse dont les sanglots redoublaient.
— Non, je dois, je veux vous demander pardon pour le sort que je vous ai fait Vous étiez fille d'un grand roi, belle, adorable, et je vous adorais; vous m'aimie», j'ai perdu votre amour sans qu'il y eût de votre part ni légèreté, ni inconstance. C'est l'ouvrage de la fatalité, accordez-moi donc un généreux oubli, vous, ma victime , dont bien involontairement j'ai empoisonné l'existence, c'est vous qui êtes une sainte et devant qui je devrais être à genoux.
— Grâce, Armand, grâce, vous m'accablez*
— Vous avez seule arrêté la colèça du roi, je ne
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l'ignore pas. Vous, aves refusé de rompre ce triste lien, je le sais aussi; tous avez employé votre crédit pour* moi, pour ma fortune et mot bonheur. Et, malgré les séductions qui vous entouraient^ malgré les excuses que votre position vous offrait, vous êtes restée pure de toute souillure, vous êtes restée le modèle des femmes et des princesses.
— Mon Dieu ! c'en est trop, je n?y résisterai pas.
— Soyez donc bénie mille fois et pardonnez-Hioi pour amortir un peu ce regret accablant qiii devait tôt ou tard me donner la mort, un mot, un mot, je voua en conjure.
— Eh bien î reprit-elle en se levant et en essuyant ses yeux, je le dirai ce mot, car il faut une punition aux fautes, et les innocents ne doivent pas souffrir pour les coupables.
— Non, non, je ne veux pas que vous souffriez! vous allez être libre et vous pourrez devenir henreuse.
— Laissez-moi parler, interrompit-elle, la tête à moitié perdue. Vous me brisez le cœur, monsieur, vous m'humiliez au point de me faire baiser la poussière de vos pieds, sans oser lever les yeux sur vous* Vous me demandez pardon, vous implorez ma çéné^rosité lorsque je suis coupable, lorsque je ne mérite ni votre pitié, ni votre indulgence.
— Vous ! vous, coupable, Louise ! est-il bien possible !
— Oui, oui, j'ai trahi mes devoirs, mes serments; je vous ai trompé, j'ai trompé le monde; j'en aimais un autre, et...
— Assez, s'écria le prince, assez, je n'en veux pas savoir davantage; c'est trop encore, laissez -moi seul un instant, il me faut quelques minutes pour me re-* mettre, allez, Louise, je vous rappellerai.
La jeune femme sortit sans oser répondre. Ses sanglots la suffoquaient et sa poitrine semblait prête à se briser ; à peine fut-elle à la porte, que le malade, touché de ce désespoir irrésistible , prononça son nom.
Elle courut à lui et se prosterna devant cette couche de mort.
— J'ai été surpris, Louise, voilà pourquoi j'ai paru cruel. Hélas! en pareille circonstance la cruauté est des deux côtés à la fois, nous nous blessons mutuellement. Votre conscience vous accuse, et moi je dois vous absoudre. Ce n'est pas si près du terrible passage que je verrai les choses de la terre avec un espoir de vengeance, l'aveu que j'ai entendu m'a causé une atroce douleur et cependant, après ce que je vous disais moi-même, si vous aviez pu le retenir, vous n'eussiez pas été digne de mon pardon. Abuser jusque dans la mort cela eût été d'une âme sans élévation et sans noblesse. Vous vous êtes avouée coupable parce que me& éloges vous humiliaient, cela devait être. Quelle a été votre faute ? je ne peux, je ne veux pas le savoir, je crois fermement qu'un égarement de cœur est tout ce dont vous pouvez vous accuser ; une autre à votre place eût été bien plus loin encore, elle ne m'eût pas prodigué ses soins, elle n'eût pas exposé pour moi sa vie et plus que sa vie, sa beauté. Croyez- vous qu'un semblable dévouement s'oublie ? croyez-vous qu'il ne puisse pas tout effacer? Non, soyez heureuse, soyez tranquille, vous êtes pardonnée à ce moment solennel, je vous dis : Soyez bénie ! Je prierai pour vous près de Dieu, où je serai bientôt, j'espère, alors je connaîtrai toutes les pensées de votre cœur et je suis certain de n'en pas trouver une qui ne lui soit honorable. Relevez- vous, Louise, et venez dans mes bras, je ne me souviens que de ma tendresse pour vous, que de celle dont vous m'avez donné tant de preuves;" le reste, je l'ignore, je sai,s seulement que je vais vous quitter pour jamais et je suis avide de vos regards, de vos paroles : hélas ! je dois perdre un bien si cher.
— Vous êtes sublime comme le Christ, qui pardonnait à ses bourreaux, s'écria la princesse, et je ne suis pas digue de tant de bonté.
Il la releva usant de ses forces éteintes et la fit
asseoir auprès de lui, puis il prit une de ses mains dans les siennes et lui parla avec tant de tendresse, tant d'amour, avec une indulgence si céleste, qu'elle fut prête à lui jurer de ne jamais revoir le comte; il l'arrêta.
— Ce n'est pas à moi qu'il faut faire une semblable promesse, c'est à Dieu, c'est à votre directeur, s'il l'exige. Je ne suis point votre juge, je suis. seulement votre ami, je ne demande point de sacrifices, je n'en veux pas recevoir. Reprenez courage , à votre âge l'avenir est grand. Votre position vous permet un espoir qui vous serait interdit dans une plus élevée ou une moindre,' et ne pleurez pas ainsi, Louise, félicitezmoi plutôt, je sens que je vais mourir.
Il y avait dans son regard une telle sérénité qu'elle eût fait envie au plus heureux de ce monde. Son agonie n'en était pas une. Le remède du frère Ange, composé des calmants les plus efficaces, lui procurait une sorte de bien-être, assez commun du reste au dernier moment. Il avait cependant perdu connaissance une fois et toute la famille était accourue près de lui. Dans l'intervalle de ses spasmes, qui se renouvelèrent toute la nuit, il trouva les phrases les plus propres à adoucir la douleur des siens. Il recommanda sans cesse la princesse à ses parents, à son frère; il fut admirable enfin.
— 0 mon Dieu I murmurait Louise à l'instant où elle reçut son dernier soupir, qu'e ne puis-je mourir avec lui!
Maréchal, qui entendit ces mots, répondit :
— Votre Altesse Sérénissime n'a rien négligé pour cela! et si elle n'y parvient point ce ne sera pas sa faute. Il faut à présent songer à vous, madame !