COMMENT ON OUBLIE
Madame la princesse de Conti resta quinze jours chez M. le prince, pendant les premiers moments de son deuil. Elle 'était d'ailleurs horriblement malade et Ton craignit qu'elle n'eût gagné la petite vérole. Heureusement ces craintes se dissipèrent et ce joli visage ne courut pas le risque d'être défiguré. Depuis son départ pour Chantilly elle n'avait pas vu le comte de Clermont et ne lui avait écrit aucune lettre. Il lui en adressait sans cesse, elle n'avait pas la force de les refuser, elle les lisait toutes et, malgré elle, elle se sentait heureuse d'être aimée. Cependant elle se promit à elle-même de rompre ces liens si chers ; par respect pour la mémoire de son mari, elle voulait demander au comte de vendre sa charge .et de perdre ainsi les occasions de se trouver sans cesse avec elle. Ce sacrifice était affreux, elle en comprenait l'étendue, mais elle croyait le devoir à celui qui s'était montré si généreux. 'Elle reçut un jour une lettre désespérée, son cœur se brisa, elle y répondit et sa réponse ne put être dure.
— Ce sera pour la première fois, pensa-t-elle.
A. la -première lettre, elle se dit qu'une semblable nouvelle aie s' eu voyait pas de loin. Elle n'avait rien à reprocher au comte, c'était par vertu qu'elle le quittait, elle ne lui en devait pas moins des égards. Il fallait donc s'expliquer de vive voix, et le préparer à ce coup affreux, «n amortir la violence. Elle voulait conserver au moins un ami, elle qui n'eij. avait pas au monde. Elle revint à Versailles enfin, et la première personne qu'elle trouva dans son appartement, ce fut lui. Elle tremblait à faire pitié, plutôt de bonheur peut-être que de crainte. Ils ne purent se voir seuls pendant plusieurs jours. Les compliments d'étiquette occupèrent le temps de la noble veuve, il lui fallut recevoir mille gens et leur répondre, il fallut rendre les visites aux princesses. D'ailleurs cette chambre tendue comme un catafalque, tout ce noir dont elle était entourée ne lui donnaient que des idées tristes. L'ombre de son mari la poursuivait au milieu de ce deuil et, si elle y fût restée davantage, sans doute elle eût trouvé le courage de mettre sa résolution en pratique. Mais Monseigneur, par le conseil des médecins, l'emmena à Meudon. On prit le prétexte de réparations à faire et d'un séjour provisoire pour ne pas draper l'appartement. M. le dauphin, en deuil lui-même, ne recevait personne, ils restèrent en famille avec leur service seulement et cette solitude était plus dangereuse que le tourbillon de la cour.
La première fois que les amants se réunirent, la princesse était décidée à aborder le terrible sujet. En se trouvant auprès de Jacques, après une longue absence, elle oublia tout et ne comprit plus que le bonheur et l'amour. Elle se reprocha sa faiblesse lorsqu'elle fut seule, elle voulait se promettre d'être plus forte à l'avenir, elle sentit que c'était impossible. Mille raisonnements se présentèrent à elle pour la convaincre. Son amour n'était pas coupable, puisqu'elle était libre ; qui l'empêchait de le légitimer complètement par un mariage secret? Elle n'avait besoin pour cela du consentement de personne, et te comte serait certainement
trop heureux d'accepter sa main. Le prince lui-même n'y avait-il pas fait allusion à son dernier moment ? Cette idée une fois entrée dans sa tête y germa et en chassa les autres. L'exemple de Mademoiselle ne l'effrayait pas. Le comte n'était pas un Lauzun, se répétait-elle, et elle avait aussi confiance dans ses charmes,- dont la puissance lui était chaque jour révélée. M. de Clermont ne se doutait pas de l'honneur qu'il devait recevoir. Il avait craint un instant de perdre sa belle maîtresse, et, comme cela arrive ordinairemenf, son amour avait redoublé. Il était, depuis quelques jours, inquiet d'une lettre qu'on avait remise à la princesse devant lui et dont elle refusait de lui faire connaître l'auteur : cette lettre venait de l'étranger mystérieux. A propos de la mort de M. le prince de Conti, il parlait comme l'ami le plus tendre; ses, consolations étaient justes et délicates ; il montrait à la jeune femme un avenir ouvert devant elle. Il la suppliait de se dire qu'elle n'était pas abandonnée et qu'elle avait en lui un défenseur, un appui qui ne lui faillirait jamais. Elle pensait souvent à cet inconnu, dans lequel eHe trouvait un sentiment si*d'accord avec les siens, et sa curiosité ne pouvait percer le nuage dont il s'enveloppait. .Elle se surprenait à le chercher autour d'elle, et ses conjectures ne s'arrêtaient sur rien.
Pendant ce temps, Monseigneur s'attachait de plus en plus à mademoiselle Chouin. Ce lien prenait depuis la mort de Madame la dauphine une teinte tout à fait sérieuse. Il commençait à sentir le besoin de le consolider d'une manière plus intime. Il lui proposa donc de quitter le service de sa sœur et d'habiter à Paris une maison à elle où il irait la voir chaque jour.
— Non, Monseigneur, lui répondit-elle, on croirait que je suis votre maîtresse et que l'intérêt me guide. Non, je ne veux rien accepter de Votre Altesse Royale. Laissez-moi près de ma princesse, nous nous rencontrons aussi souvent et j'ai au moins la satisfaction de penser que vous êtes sûr d'être aimé pour vous-même.
— Mais, mademoiselle, on parle de mon départ pour Parmée, je puis être tué, vous me permettrez bien au moins d'assurer votre sort.
— Monseigneur, si j'avais le malheur de vous perdre, les mille écus <le rente que je tiens de mon père suffiraient pour payer ma dot dans un couvent ; c'est tout ee qu'il me faut, je' n'ai besoin de rien.
— Vous ne me laisserez donc pas le bonheur d'enrichir ce que j'aime le plus au monde ?
— Si fêtais votre égale, Monseigneur, j'accepterais tout de vous, car, moi aussi, je serais heureuse de vous tout deVoir; mais, dans mon obscurité, c'est déjà trop d'être aimée d'un grand prince; je ne veux que cette seule gloire.
— Eh bien! dit- il, je vous forcerai bien d'en accep- . ter une autre, et nous verrons si celle-là vous Ip, repousserez encore.
— Je ferai tout pour vous, je vous le répète, Monseigneur, tout ce que peut faire un cœur où vous régnez en maître, excepté de dégrader à mes yeux et aux
" vôtres l'amour que je vous porte.
Madame de Maintenon en était enfin arrivée à son , but. Elle faisait depuis quelque temps circonvenir le prince par deux de ses menins, ses créatures à elle et, sans qu'ils s'en doutassent, ils contribuaient à sa propre élévation. Ils répétaient à Monseigneur qu'il avait rempli ses devoirs envers la France en lui donnant trois princes, qu'il pouvait maintenant vivre à sa guise et choisir pour lui une compagne selon ses vœux. Elle n'avait pas besoin d'être de sang royal, elle ne demanderait certainement pas à être déclarée, elle lui rendrait son intérieur tel qu'il l'avait rêvé, joyeux, sans étiquette. Elle ne serait point exigeante : il pourrait à son gré régler sa vie et ses habitudes ; ils lui firent le tableau le plus séduisant de ce bonheur bourgeois après lequel il avait) tant soupiré, que le nom de mademoiselle Chouin et le désir de jouir de cette béatitude, se présentèrent en même temps à son imagination. Il
n'opposa plus que de faibles obstacles aux propositions de MM. d'O et de €hiverni ; il prononça enfin cette dernière objection où l'attendaient ses amis intéressés :
— Le roi ne le permettra pas.
On lui répondit alors qu'il avait toujours douté de la bonne volonté de madame de Maintenon à son égard, que cette bonne volonté était telle, qu'elle obtiendrait certainement pour lui cette grâce, elle ne demandait d'autre récompense que de convaincre M. Je dauphin du respectueux dévouement qu'elle lui portait. «Si le prince daignait y consentir, on lui parlerait de sa position, et, sans qu'il eût aucune démarche à faire, les choses s'arrangeraient d'elles-mêmes. Monseigneur vit bien où tendait ce discours; mais il se croyait trop sûr du caractère de Louis XIV, pour qu'il consentît jamais à épouser la veuve de Scarron, dont la galanterie passée n'était un mystère pour personne. Ainsi nous sommes tous, et la parabole de l'Evangile, au sujet de la poutre et de la paille, restera une éternelle vérité.
Comme elle l'avait annoncé, la favorite obtint le consentement de Louis XIV. Elle lui représenta combien il était nécessaire de ramener M. le dauphin afax bonnes mœurs; elle assura qu'il n'existait pas d*autre moyen, et que-d'ailleurs celui-là ne présentait aucuns dangers.
— J'en vois un grand, madame. Si, après ma mort, cette fille exigeait d'être déclarée reine, car de mon vivant elle ne sera pas dauphine, je vous en réponds, son empire sur mon fils est très-grand, elle l'obtiendrait peut-être. »
— Vous ne la connaissez pas, Sire; elle n'aime que l'obscurité et la retraite, elle a horreur des affaires de l'État, et elle a toujours refusé de demander à Monseigneur la plus légère grâce même pour ses amis intimes.
— Vous comprenez, madame, que si el(e vient à Versailles, *lle n'y sera4raitée que comme mademoiselle Chouin.
— Elle n'y viendra >pas. Je la vois d'ici ménagère à Meudon, présidant les petits soupers de son mari, où on rit beaucoup, car elle est rieuse, et ne songeant pas même à réclamer le moindre cérémonial. Je répète au roi qu'on ne trouverait pas une autre fille de ce genre dans toute la France.
— Lorsque les* princes et princesses iront à Meudon, ils s'arrangeront avec Monseigneur pour l^es fauteuils; je déclare d'avance que je ne m'en mêlerai point. Mais, mon Dieu! que dira Madame !
— Elle jettera feu et flamme, et puis elle se taira lorsqu'elle l'aura* appris à tous les princes et princesses de l'Europe par sa correspondance. Vous savez bien, Sire, qu'il en est toujours ainsi.
— Qu'il soit donc selon <se que vous voulez, madame. Faites-le dire vous-même à Monseigneur; il saura qu'il vous doit ma condescendance.
Monseigneur, une fois sûr de l'autorisation -de son père, prévint mademoiselle Chouin, qui n'en pouvait croire ses oreilles. Avant d'accepter , elle réclama vingt-quatre heures de réflexion, que l'impatient amoureux eut bien de la peine à lui accorder. Elle alla surle-champ près de madame la princesse de Conti, et lui fit part de cet événement singulier. La princesse l' écouta au comble de la surprise.
— Quoi! le roi l'a permis?
— Le roi l'a permis, madame. ,
— JSh bien! ma chère, il faut accepter, et sur-lechamp. Ne faites pas comme Mademoiselle, ne lui donnez pas le temps de se démentir. Puisque Monseigneur vous aime, puisque vous l'aimez, d'où vient votre hésitation? On est si heureux d'arriver à un mariage d'amour, c'est si rare!
— Mais songez-vous, madame, à mon obscurité? Mon père est à peine gentilhomme, je n'ai pas en moi une seule des choses qui excusent un pareil coup de tête, tout le monde blâmera Monseigneur.
— Que lui importe, puisqu'il vous aime?
— Cela m'importe, à moi, madame. Il n'y a paj de plus grands supplices, pour une âme/ délicate, que d'appeler le ridicule ou le blâme sur un être que l'on chérit, que Ton respecte; et, lorsqu'une femme s'y soumet sciemment, elle donne ainsi la preuve d'amour la plus éclatante, celle à laquelle on se résigne le plus difficilement.
— Je sais cela comme vous, mais vous, n'en êtes pas là; croyez-moi, hâtez-vous de dire oui.
— J'y veux encore penser, madame.
Le résultat de ces pensées fut le mariage de mademoiselle Chouin avec Louis, dauphin de France, fils de Louis le Grand, qui se célébra à minuit, dans la chapelle de Meudon, peu de jours après, en présence de madame la princesse de Conti, de madame et mademoiselle de Lislebonne, de MM. d'Oet de Chiverni, menins de Son Altesse Royale. Le lendemain, le roi en reçut la nouvelle, et le père La Chaise l'en complimenta au nom de la religion. A dater de ce moment; mademoiselle Chouin habita un entresol dans le château de Meudon, au-dessus de l'appartement de son mari. Elle déclara qu'elle ne ferait aucunes visites, qu'elle ne se trouverait jamais chez Monseigneur quand il lui en viendrait, qu'elle recevrait dans ses particuliers, ses amis et ceux du prince, qu'alors elle serait traitée, non pas avec les honneurs qu'on rend à la dauphine, jnais (avec les égards qu'on doit à une grancfe dame dans sa propre maison. Elle bannissait toute étiquette; ainsi elle suppliait madame la princesse de Conti de garder son fauteuil, seulement elle en aurait un aussi, au lieu du tabouret qu'on lui donnait autrefois. M. le dauphin consentit à tout cela, il ajouta cependant qu'il entendait laisser à sa femme la faculté de recevoir ceux des princes ou princesses qui le demanderaient, qu'alors ils la traiteraient en dauphine, n'ayant que des tabourets devant elle, ou tout au plus des chaises à dossier, c'est-à-dire, Madame seulement. Cette grande affaire réglée, on ne s'occupa
plus que d'arranger une joyeuse existence dans ce charmant château. Madame la princesse de Conti y passait sa vie. Elle méditait aussi un hymen secret et n'en parlait à personne, pas même à son amant. Elle Toulait d'abord rendre sa vie complètement indépendante , pour cela il fallait se' faire rembourser son douaire et obtenir du roi la libre disposition de sa dot. Elle comptait ensuite faire construire un château à l'endroit où fut plus tard celui de Mesdames, filles de Louis XV, sur les hauteurs de Bellevue, et que la ré- T^lution a détruit. Elle aurait été là entre Paris, Meudon, Saint-Cloud, tout près de Versailles, libre et maîtresse chez elle, et elle se sentait assez de force pour se faire à elle seule une existence selon son cœur, pour renoncer à la cour et au monde, si le inonde et la cour n'acceptaient pas cette existence.
Le jour de son anniversaire elle reçut, comme Tannée précédente, un présent mystérieux. C'était un portrait de mademoiselle de La Vallière telle qu'elle était à son arrivée à la cour; de l'autre côté du médaillon,, entouré d'émeraudes d'un prix inestimable, on la voyait en habit de carmélite, avec des larmes dans les yeux et les mains jointes. Une lettre jointe à cet envoi en expliquait le sens. Elle était belle aussi. Elle aima un égoïste, un homme sans cœur, elle devint une pénitente, séparée et oubliée de tous. La morale à tirer de cela voulait-elle qu'on n'aimât pas du tout ou qu'on fixât son choix sur celui qui le méritait? L'inconnu ne s'expliquait pas. Toutefois la princesse le comprit ainsi. Elle ne douta pas que sa liaison ne fût connue et qu'on employât ce moyen pour l'en détourner. Elle ne vit dans ce conseil que de la jalousie, peut-être n'y avait-il pas autre chose.
M. le dauphin, après une lune de miel fort raisonnable, recommença ses voyages à Paris. Sa femme eut le bon esprit de ne pas être jalouse et de ne pas chercher la moindre information sur sa conduite.
— Qu'il s'amuse, disait-elle, je ne m'y opposerai
jamais . Lorsqu'il voudra être véritablement aimé , lorsqu'il voudra trouver le bien-être de l'âme, il me reviendra, c'est tout ce que je demande.
L'histoire nous offre peu de caractères plus sympathiques que celui de mademoiselle Chouin. Dans ce qui me reste à raconter, dans ce qui fait la catastrophe de ce livre, il a été injustement mêlé. Des documents inédits et certains m'ont donné la preuve de cette erreur. Je n'en avais jamais douté. En effet, comment accuser de pareilles infamies une personne 'dont chacun s'accorde en même temps à vanter le désintéressement, la piété, la raison, la bonté, je dirai plus, l'esprit? cela ne pouvait cadrer ensemble, il n'y avait pas moyen d'y croire. Les vices qui partent d'une âme basse ne sauraient s'allier avec des qualités semblables et avec toute une vie telle que celle de mademoiselle Chouin. -
Elle souffrait certainement des absences répétées de Monseigneur, mais ce fut sans le lui montrer jamais. Aussi semblait-il avoir des remords et revenait-il, à elle, tendre et empressé, lorsque l'impulsion n'était pas trop forte. Madame la princesse de Conti employait son amitié à consoler son ancienne fille d'honneur. Elle aussi n'était pas sans peines. M. de Clermont lui semblait moins amoureux. Elle n'avait pas à s'en plaindre positivement : il lui eût peut-être été plus difficile de dire sur quoi elle fondait ses doutes. Elfe le sentait, c'était cet instinct du cœur qui nous égare quelquefois, et qui plus souvent encore nous éclaire. 11 faut nous en méfier sans chercher à l'éteindre, car il est précieux. Ce n'était plus elle qui craignait de se compromettre en le gardant à son service. Il parlait, très en l'air, il est vrai, de se défaire de sa charge.
— On le remarquait, disait-il, le roi ne lui faisait
plus aussi bonne mine j madame de Maintenon le re-
* gardait à peine, et devant lui, au jeu du roi, elle avait
blâmé les officiers qui oubliaient le service "actif pour
rester dans les maisons dessprinces et princesses.
La fierté de la jeune femme se trouva blessée, et pour, rien au monde elle n'eût cherché à le retenir. La guerre allait bientôt commencer. Le comte ne faisait nul mystère de son désir d'y prendre part. Fatiguée de le lui entendre perpétuellement répéter,, elle pria un jour Monseigneur de faire avoir à M. de Clermont la lieutenance des gendarmes-dauphins que le marquis de Sévigné voulait vendre. Cette affairevs'arrangea surle-champ : la princesse lui fit donner aussi un brevet de retenue sur la charge qu'il laissait vacante dans sa maison, et, lorsque vint le moment du départ, elle poussa le stoïcisme jusqu'à retenir ses larmes en disant adieu à son amant. Digne fille de son père; son orgueil imposa silence à son cœur.