‹ Madame Louise de FranceChapitre 40 sur 44 · LA GRILLE DU PARLOIR · texte numérisé non relu

LA GRILLE DU PARLOIR

Au moment où Monseigneur allait partir pour l'armée, où ses équipages étaient prêts, ses dispositions prises, le roi changea tout à coup d'avis et lui fit dire qu'il désirait le garder près de lui. M. le dauphin, accoutumé à une obéissance passive, ne murmura pas, quoiqu'il fût extrêmement contrarié. Louis XIV n'aimait pas la gloire des autres ; il tint ainsi toute sa vie son fils éloigné du conseil et les princes de son sang encore davantage. Hors le duc du Maine, dont son aveugle tendresse voulait faire un héros, il ne leur permit d'entrer en campagne qu'après des sollicitations sans nombre, et encore les rappelait-il dès qu'on commençait à parler d'eux. Malgré ses efforts, il ne parvint pas à inculquer le courage à son précieux bâtard. Tout le monde connaissait sa poltronnerie et l'on en parlait tout haut à la cour.

— Une armée taillée en pièces par M. le duc du Maine! j'en voudrais bien voir les morceaux, disait le comte de Grammont à Versailles, un jour qu'on racontait devant lui un prétendu haut fait du prince.

Ce mot seul donne la mesure de l'opinion, et Ton connaît l'anecdote du roi cassant sa canne sur les ' épaules d'un valet du serdeau parce qu'il avait dérobé un biscuit. Ce jour-là, Le Vienne, son baigneur, le seul homme qui osât lui tout dire, lui avait, révélé, à force de questions, la conduite de son fils chéri à Tannée de Flandre où il était alors. Il avait fallu l'emporter du champ de bataille, évanoui de peur, à la honte de nos soldats et du nom français. Le grand monarque en fut tellement blessé, que, pour la première fois de sa vie, il oublia sa dignité en frappant un laquais.

Monseigneur était brave comme les Français en général, comme tous les Bourbons.

11 souffrait donc de se voir éloigné de la gloire et cherchait à s'en consoler avec les plaisirs. Use rendit à Paris plus fréquemment que jamais. Jly resta mêmeplusieurs jours de suite; mademoiselle Chouin ne se plaignit pas. Madame la princesse de Conti resta avec elle pendant cette absence; tristes toutes les deux, elles s'entendaient à merveille. L'appartement de la demi-dauphine était le plus agréable du monde. Elle y avait réuni à profusion les tableaux et les objets d'art dont elle raffolait, et, malgré ses chagrins, elle y retrouvait souvent encore des étincelles de gaiçté. La princesse, depuis qu'elle était malheureuse, avait éprouvé le besoin d'une confidente, et mademoiselle Chouin savait tout. La sage et tranquille raison avait consolé cette âme abattue; elle lui avait communiqué un peu de sa bonté, de son indulgence; elle lui avait appris à pardonner. Les lettres de la jeune femme à M. de Clermont se ressentaient de cette disposition nouvelle. Rien n'était plus tendre, plus dévoué, plus conciliant ; elle se faisait esclave, pour ainsi dire, elle, la fière dominatrice. Mademoiselle Chouin était tout heureuse de sa victoire.

Un matin, la princesse reçut un message de madame de La Vallière, qui la priait de venir aux Carmélites. Ce message la troubla, car il était bien loin des habi- ,

tudes de sœur Louise ; elle qui s'imposait, par esprit de pénitence, de ne point voir sa fille. La jeune femme se hâta donc de se rendre à cette invitation pressante. Elle trouva le visage de la duchesse empreint d'une mélancolie plus grande encore que d'habitude, et une sorte d'inquiétude se montrait dans son regard. Elle examinait sa fille avec un soin presque soupçonneux.

— Je me suis rendue à vos commandements, ma mère, dit enfin Son Altesse Sérénissimë, voyant que le silence se prolongeait.

— Je vous en remercie, madame. J'ai à causer avec vous sur un sujet très-délicat. D'abord, avez- vous un ami très-obscur et très-dévoué?

La princesse rougit, elle pensa à l'inconnu.

— Non, et oui, madame ; c'est selon ce que vous Voulez entendre.

— Avant-hier on vint me prévenir qu'un ecclésiastique étranger au couvent demandait à me voir pour une affaire importante. Je fis répondre que je n'avais point d'affaires et que je ne pouvais le recevoir. H insista de nouveau , et enfin il se servit de votre nom; je crus devoir l'entendre alors. Cet homme, que je n'avais jamais vu, m'inspira tout d'abord de la con-

* fiance tant son air était convenable, tant ses manières étaient douces.

— Ma sœur, me dit-il, je suis chargé près de vous d'une commission ; j'ai promis de la faire à la lettre, et je vous remercie de m'avoirmis à même de la remplir.

— De quoi s'agit-il? monsieur l'abbé.

— Un jeune homme s'est confessé à moi; après sa confession il m'a dit : « Mon père, si vous voulez faire t une bonne œuvre, et sauver une âme précieuse, ' vous irez aux Carmélites et vous répéterez mes paroles à madame la duchesse de La* Vallière: La personne qu'elle aime le plus est en grand danger de se perdre. Elle a conçu une passion pour un homme indigne d'elle; elle médite de se l'attacher par un mariage se-

oret, et ce serait le malheur de sa vie. Que madame de La Vallière voie la personne dont il est question, qu'elle la soutienne, qu'elle la consolé, car avant peu cette personne sera cruellement frappée. Elle seule peut Faider, dans ce moment pénible, de ses conseils et de son affection. Si madame de La Vallière néglige cet avis, elle aura à s'en repentir pour toujours. Quant à vous, mon père, je 'vous confie cette mission dans ce saint tribunal : c'est vous dire qu'elle doit rester secrète. » — Je le promis et je suis venu vous avertir, ma sœur : le reste vous regarde ; et à présent J*oublie ce que j'ai entendu.

Le prêtre s'est levé, moi je suis restée tremblante après cette étrange communication. Elle ne pouvait regarder que vous seule, ma fille. J'ai prié toute la nuit, et je vous ai appelée pour apprendre de votrfe bouche si je dois en croire ce prophète de malheur. Parlez-moi en toute assurance : nous ne serons point dérangées, madame la supérieure me l'a promis: Cela est-il vrai ? auriez-vous donné votre amour à un homme, pauvre enfant? N'ai-je donc pas payé pour nous deux le tribut à l'infortune?

— Ma mère! ma mère! s'écria la jeune femtne en fondant en larmes.

— Oui; ma fille; oui, votre mère dont le cœur appelle le vôtre, chez laquelle vous trouverez* les secours et les consolations de l'amitié et de la religion ; votre mère i qui il faut tout dire.

La princesse se replia sur elle-même, car une réflexion lui vint. Si elle avouait sa passion, sœur Louise n'en instruirait-elle pas le roi ? Ne la séparerait-o* pas du comte. N'allait-elle pas porter ainsi un coup mortel à cette liaison qui était devenue sa vie? Et pu», il faut le dire, de tout ce qu'elle venait d'entendre une seule chose l'occupait; elle n'avait retenu que ces mots: Bientôt elle sera douloureusement frappée. Elle voulai surtout interroger la duchesse à ce sujet : elle se remit donc de son attendrissement.

— Je n'ai rien à vous dire, ma mère, rien absolument. Ce prêtre et ce pénitent mystérieux sont des visionnaires. Je n'aime personne, je ne songe point à me remarier, et, quant au malheur qui me menace, il m'est impossible de le prévoir. On ne vous a rien appris de plus à cet égard?

— Rien, madame, rien du tout, continua la religieuse en secouant tristement la tête. Un pressentiment m'avertit que vous n'êtes pas franche, et vous avez tortl plas tard vous vous en repentirez, ma fille!

— - Je suis franche, je vous assure, madame.

— Non, il y a trop d'inquiétudes dans mes pensées; Dieu permet que je sois ainsi prévenue. Je vous en supplie, avouez tout Oh! si j'avais eu ma mère, moi, je n'aurais pas été coupable, j'en suis sûre; je l'aurais écoutée; elle m'aurait retenue. Une mère! c'est si bon, cela console de tant de douleurs! Mes bras vous sont ouverts, ma fille, venez-y chercher un asile contre la perdition. Je vous conduirai vers Dieu, le grand conrsolateur, le grand soutien. Il m'inspirera ce que je dois faire pour vous sauver, jpour vous arracher au péril, petite brebis égarée. Parlez donc.

— - Je parlerais certainement si j'avais réellement un secret à confier, ma mère ; mais, je vous le répète, on vous a trompée.

— Plût au ciel 1 Mon enfant, mon enfant, n'aimez pas, n'aimez jamais!

— Vous savez, madame, l'amour est une chimère, tous les hommes sont ingrats.

La carmélite fixa un long regarcLsur sa fille comme

£our chercher dans sa conscience si ces mots étaient le uit de l'expérience ou bien une simple maxime banale : la jeune femme resta impénétrable.

— Puisque vous me dites non, il faut que je vous croie, madame, reprit la duchesse. Je n'en prierai pas moins le Seigneur de vous préserver de tous maux et de vous inspirer de la confiance en moi.

Madame la princesse de Conti ne répondit plus que

d'une manière distraite aux épanchements de cette âme tendre qui avait tant aimé et tant souffert. Elles ne se comprenaient pas, dans ce moment surtout. La nature de la princesse n'avait pas l'entière sensibilité de l'âme de sa mère. Elle s'était mélangée de la hauteur de Louis XIV, et certainement elle n'eût pas supporté, comme l'angélique Louise, les superbes dédains d'une rivale. Il y avait donc entre elles une sorte de barrière que la fille ne voulait pas laisser franchir à sa mère et qu'elle défendait contre elle. La carmélite se soumit à la volonté de Dieu.

— Pourvu que le malheur ne me la ramène pas! pensa-t-elle.

En sortant du couvent, madame la princesse de Conti reçut des mains de sa dame d'honneur un billet.

— Qu'est-ce. ceci, comtesse? demanda-t-elle.

— Madame, un de vos valets de pied vient de me remettre' cette lettre; il la tenait d'un laquais fort proprement vêtu qui, reconnaissant votre livrée à la porte, a prétendu que cela lui épargnerait un voyage à Versailles ou à Meudûn, et il a donné ce papier pour Votre Altesse Sérénissime.

La princesse ouvrit le billet :.

c Si vous n'avez pas de confiance en la sœur Louise; » si vous sortez de chez elle avec votre secret, il n!y a » plus qu'un seul moyen de vous sauver. Restez à Pa-

* ris ce soir, à six heures; sortez en carrosse, sans li- » vrée et sans armoiries; donnez ordre au cocher de » suivre une autre voiture qui se trouvera* devant la

* porte. Vous verrez alors ce que j'aurais toujours voulu

* vous cacher. N'ayez aucune crainte, il ne vous arri- » vera point de mal. Prenez avec vous votre valet de

* chambre de confiance : d'ailleurs je serai là. »

C'était l'écriture de l'inconnu. Madame la princesse de Conti resta ensevelie dans ses réflexions, oubliant tout ce qui l'entourait; enfin, s'apercevant que ses

chevaux prenaient la route de Versailles, elle se tourna vivement vers madame de Buri :

— A Thôtel de Condé, madame. Je reste à Paris jusqu'à demain. 'Je ne recevrai ni ne sortirai : vous pouvez donc faire de votre soirée ce que bon vous semblera.

Jusqu'au moment du rendez-vous, la princesse se perdit dans un moade de conjectures. Elle n'eut pas même l'idée de ne point s'y rendre. Sa confiance dans «on mystérieux protecteur était entière. Depuis près de deux ans elle l'avait éprouvée, et sa curiosité était si forte qu'elle* lui aurait fait braver tous les dangers possibles. A l'heure indiquée, la princesse se fit habiller très-simplement, prit avec elle son valet de chambre •et madame Dupont, et suivit de point en point les instructions indiquées. Les carrosses roulèrent longtemps. Ils s'arrêtèrent dans un endroit désert à cette époque, le plus fréquenté de Paris aujourd'hui, à peu près à la hauteur du boulevard des Italiens. Un homme descendit de la première voituîe, il avait un masque et un manteau; derrière lui un autre homme non masqué ^ut l'air de prendre ses ordres et s'approcha ensuite de la princesse.

— Madame, lui dit-il respectueusement, si vous voulez suivre mon maître dans celte maison que voici, vous apprendrez le secret que vous êtes venue découvrir. Vous pouvez emmener vos deux domestiques* -ceci vous prouve que vous ne courez aucun danger. Mon maître y met une seule condition, c'est que vous ne chercherez pas à le voir et que vous ne lui adresserez pas un mot. Si vous avez quelques questions à faire, je suis chargé de répondre.

L'homme qui lui avait parlé avait un accent allemand très-prononcé. Madame la princesse de Conti remarqua cette circonstance, elle n'hésita pas à descendre de voiture.

— Monsieur, dit-elle, vous voyez que j'ai confiance; mon cocher m'attendra, n'est-ce pas?

-r Sans doute, madame. Les ordres de Votre Altesse Sérénissime seront exécutés.

L'autre étranger s'avarfça alors et présenta la main à la princesse. Cette main tremblait à faire pitié.

— Madame, continua l'interprète, le plus grand silence est nécessaire : il ne , faudrait pas être découverts ici.

Ils marchèrent quelques instants le long des murs d'un jardin. Quand ils furent arrivés à une petite porte, le muet tira une clef de son sein et la fit tourner doucement dans la serrure. 11 resta auprès jusqu'à ce que tout lç monde fût entré, puis il la referma de même* Une pelouse de gazon se présenta à eux, ils y marchèrent sans s'inquiéter des allées. A travers les arbres on apercevait une vive lumière. C'était vers ce point qu'ils se dirigèrent en droite ligne. Ils cheminaient doucement et dans le plus grand silence. L'homme jnasqué les conduisait. Parvenus à une charmille, il leur fit signe de s'arrêter et écouta. Aucun bruit ne se faisait entendre : on eût dit le palais de la Belle au bois dormant. Ils reprirent leur marche, mais en ^ens oblique et se tinrent cachés derrière les branches. Parvenus à une espèce de grotte en coquillages, où les étrangers étaient entrés les premiers, ils se trouvèrent en face d'un pavillon dont les grandes fenêtres étaient ouvertes sur le jardin et en laissaient parfaitement distinguer l'intérieur.

Le pavillon octogone, percé de croisées à ses huit faces, avait de la prétention au style oriental ; mais à 3ette époque l'art français entrait exclusivement dans toutes les constructions et leur ôtait leur couleur locale. Des lustres, chargés de bougies, éclairaient à profusion une tenture de damas à crépines d'or, avec les fauteuils et les rideaux semblables-. Un divan ré* mait autour de cette pièce assez grande, et une table nagnifiquement servie en argenterie, vermeil, porce-* aines et cristaux, portait seulement deux couverts. Il r avait là plus de luxe et d'éclat qu'à la cour. En face

de la princesse» un grand portrait peint par Mignard représentait un jeune homme dont il lui fut impossible de distinguer les traits; ils étaient couverts d'une £ze. La grotte où ils se trouvaient était dans l'ombre, ns une ombre d'autant plus obscure qu'elle avoisinait une vive lumière; ils pouvaient donc tout voir et tout entendre sans être aperçus. Il n'y avait encore personne. Après une attente plus longue en imagination qu'en réalité, une voix de femme, fraîche et jeune, chanta dans le jardin ce même air d'Atys que le comte soupirait autrefois derrière la statue. Quelques secondes après cette femme entra.

Elle était vêtue à la turque, de la même manière que son pavillon oriental, c'est-à-dire avec de nombreuses fantaisies; mais rien n'égalait la richesse de son costume et des bijoux dont elle était couverte. Ses longs cheveux noirs tombaient en nattes et en boucles sur ses épaules d'une blancheur éclatante. Elle était admirablement belle, non pas de la beauté pudique et chaste d'une vierge où' d'une jeune épouse , mais de la beauté provoquante d'une courtisane, d'une bayadère.

— Madame, dit tout bas l'interprète, vous reconnaîtrez cette femme ; gardez- vous de toute marque d'étonnement.

Il était temps, car là princesse allait laisser échapper un cri à l'aspect de mademoiselle de Rechecourt, mille fois plus séduisante et plus jolie qu'elle ne l'avait été autrefois. Elle simulait la prêtresse de ce temple enchanté, et se regarda longtemps dans une glace de Venise placée en face du portrait.

Tout à coup une cloche sonna. Un rayon de joie parut sur son visage. Ce n'était pas le bonheur d'un amour satisfait, non, il y avait dans son regard un feu méchant et vil, quelque chose d'ardent et de sombre tout à la fois. ,

— Le voilà, et je suis belle ! dit-elle à demivoix.

Des pas retentirent sur le sable de l'allée, un homme monta les marches du pavillon.

— Vous connaissez aussi cet homme y madame ; prenez garde! dit la môme voix à Foreille de la princesse.

C'était M% le dauphin !

Jamais surprise ne fut égale à celle de la princesse. L'étonnement, à défaut de laprudence, l'aurait rendue muette. Elle se prépara 4 écouter, à regarder pour ne rien perdre de cette scène, dans laquelle elle se sentait intéressée.

— Monseigneur! dit l'enchanteresse eh courant audevant du prince .

— Ma belle amie ! répondit-il, et il lui baisa la main. Je suis de parole, j'espère, et vous devez m'en remercier, car ce n'a pas été sans peine. Comme vous voilà ravissante! quel charmant costume! jamaisv odalisque plus adorable ne fit le bonheur d'un sultan.

— - U fallait bien honorer vos présents, Monseigneur, vous me comblez.

— Il m'est arrivé aujourd'hui une singulière aventure à cet égard; voulez- vous que je vous la raconte avant souper, elle vous mettra* en bonne disposition.

— De tout mon cœur, Monseigneur, car personne ne raconte mieux que Votre Altesse.

— J'avais "besoin d'argent, cela arrive à tout le monde par ce temps-ci, même à l'héritier du royaume de France. J'envoyai chercher un joaillier, et je lui remis des pierreries que je voulais vendre, en le chargeant d'en tirer le meilleur parti possible ; il y a de cela quinze jours. Ce matin, à Meudon, on m'annonce madame de Montespan : je l'ai toujours aimée, cette pauvre marquise, et j'avais raison, vous allez voir. Le joaillier m'avait donné une somme considérable sur mes bijoux et je n'y pensais plus. Jugez de ma stupéfaction lorsque madame de Montespan, ouvrant un coffre qu'elle tenait à la main, me montra mes diamants et mes perles.

• « — Monseigneur, me dit-elle, un hasard heureux m'a fait connaître l'embarras dans lequel se trouve Votre Altesse Royale; j'ai racheté ces bijoux et je vous les rapporte. C'est une restitution, se hâta-t-elle d'ajouter, je suis assez riche des bienfaits du roi pour qu'il me soit permis de vpus rendre^un léger service.

» — Marquise,' je ne puis souffrijr...

» — Reprenez cette boîte, Monseigneur , et si votre délicatesse s'en offense, lorsque vous aurez la possibilité de me rendre cette somme, vous la distribuerez en aumône^. Elle me profitera dans le ciel ; mais œs pierreries ne doivent , pas être vendues, comme si vous étiez le fils d'un maltôtier qui fait une niche à son père. »

Je trouvai qu'elle avait raison ; je repris les bijoui et les voici. Je lésai vendus, on mêles a payés, ils ne peuvent rester chez moi, je vous les apporte.

Il tira de sa poche une poignée de diamants, de perles et dp pierres précieuses; il y en avait pour une somme énorme. Renée sauta de joie.

— Quoi ! à moi tout cela ! quei.bonheur ! Comment vous remercier t

— En étant toujours belle comme à présent, toujours heureuse comme à présent, c'est tout ce que je vous demande. Mais n'est-ce pas là un beau trait de nradame 4e Montespaû? Cette Maintenon n'en ferait pas autant.

— Et pourquoi me donner ces magnificences , Monseigneur? d'autres y avaient plus de droit peut-être.

— Parce qu'il faut être belle pour supporter l'éclat de ces pierreries, mon adoraBle, et que certaines personnes ne devraient jamais se parer.

* — Pauvre Chouin, pensa la princesse.

La folle créature tournait, dansait, prenait des positions gracieuses devant son aniroir, et fredonnait des refrains d'opéra de sa voix sonore. Les yeux du prince brillaient d'amour et de passion. Madame la princesse 4e Conti sentit qu'on lui pressait la main, une voix parla dans son oreille.

— Vous voyez, madame, cette femme qui a tué votre frère, vous la voyez se prostituant aujourd'hui comme alors pour des pierreries, pour de Tor. Le portrait voilé est celui du duc de Vërmandois, dont elle ne craint pas d'outrager la mémoire. Retenez bien ce qui s'est passé: ceci est le premier acte d'une tragédie dont vous viendrez voir le second quand il en sera temps. Vous y êtes plus directement intéressée que vous ne le pensez. 11 est temps de vous retirer maintenant ; veuillez me suivre. Gardez le silence avec votre àïnie, çt attendez que vous sachiez tout; alors vous serez libre d'agir selon votre volonté, et, n'en doutez nullement, vous serez^ aidée. Cette maison est la même qu'occupait autrefois à Paris cette sirène avec le pauvre jeune homme qu'elle avait ensorcelé. Je vous remets tout cela devant les yeux, parce que je sais combien vous avez" aimé votre frère, parce que je veux vous fairef connaître l'infamie de votre compagne d'enfance, tout le mal qu'elle a e^oisé à vous et aux vôtres, afin que, lorsque viendra le moment, vous ne faiblissiez pas. Vpus savez quel dévouement, quelle tendresse vous suit partout. Comptez sur le bras et le cœur qu'on vous a offerts : puisque vous êtes venue ici, vous n'y compterez pas en vain, partons maintenant.

Ils retournèrent comme ils étaient venus* La princesse rentra à l'hôtel de Condé, épuisée de corps et d'esprit

l'antichambre de l'enfer

En rentrant chez elle , madame la princesse de Conti n'avait pas encore repris sa tranquillité ordinaire; elle ne se coucha que fort tard, préoccupée des événements qui s'étaient suecédé si promptement et ne pouvant trouver le mot de cette énigme. Quel était cet homme? de quelle puissance disposait-il pour découvrir les choses .les plus cachées? quel intérêt, quel sentiment l'attachait à elle? Elle avait beau chercher dans ses souvenirs, rien ne lui rappelait la tournure et la voix de cet étranger. Il est vrai que son manteau dissimulait l'une, et qu'il est très-facile de contrefaire l'autre. Le prince Maximilien avait à peu près cette taille; quelle apparence qu'il eût quitté son pays et sa famille pour venir faire ainsi le beau ténébreux? Elle se perdait en conjectures.

Le lendemain, de bonne heure, elle retourna i Meudon. Monseigneur n'y était pas revenu. Elle en savait la raison; toutefois, elle se garda bien de le dire. Mademoiselle Chouin, presque résignée, voulait être heureuse de ce que son mari lui accordait. Il y

eût eu une sorte de barbarie à troubler cette existence douce et calme : la princesse se contenta de la plaindre. Vers le milieu de la journée, M. le dauphin arriva accompagné de M. le duc de Chartres, fils de Monsieur et de Madame, qui fut depuis duc d'Orléans et régent du royaume pendant la minorité de Louis XV. Jamais un prince ne fut plus diversement jugé : il méritait tous ces jugements, excepté ceux qui l'accusent de crimes infâmes. C'était à la fois un homme d'un esprit et d'une intelligence supérieurs, un savant, un soldat brave jusqu'à la témérité, un bon général, un excellent et ^oble cœur,v et un débauché, sans caractère, sans respect pour son rang, faible jusqu'à la lâcheté morale, incapable d'affaires sérieuses : il était tout cela en même temps. Les actions les plus contradictoires en apparence s'accordaient chez lui. A cette époque, c'était encore presque un enfant, il allait épouser mademoiselle de Blois, seconde fille dinroi et de madaihe de Montespan. Ce mariage était encore un mystère, mais celui de mademoiselle de Nantes, sœur de la future duchesse de Chartres, avec le duc de Bourbon, avait déjà aplani la joute, et l'on espérait qu'excepté Madame, personne ne s'opposerait à la conclusion.

M. le duc de Chartres, tout jeune qu'il fût, aimait les plaisirs et les fêtes autant qu'il les aima dans la suite. Il venait rarement à Meudon : ce qu'il appelait la pruderie de mademoiselle Chouin l'en éloignait. Ce jour-là il avait rencontré Monseigneur à Paris, et il n'avait pu se dispenser de le suivre. Madame la princesse de Conti, préoccupée de ce qu'elle avait vu la veille, gardait un silence profond. La réunion était d'autant plus triste que 'Monseigneur, dont la conscience n'était pas tranquille , portait avec lui cette crainte continuelle d'une découverte. Mademoiselle de Lislebonne, une des amies favorites de mademoiselle Chouin, fit pourtant sortir la conversation de cette langueur.

— Est-il vrai, monsieur, dît-elle à M. le duc de

Chartres, que vous avez trouvé la pierre philosophaleî

— Mon Dieu, mademoiselle, je la cherche depuis plusieurs années, je l'avoue, et cela n'a servi jusqu'ici qu'à me faire dépenser de l'argent.

— Vous croyez à cela, mon cousin? reprit Monseigneur. Il 7 a longtemps qu'elle serait découverte si elle existait.

— Ceci est une question, Monseigneur, et je ne veux pas entrer d' avarice dans une discussion ennuyeuse.

— Est-ce que vous admettez la magie, monsieur? demanda madame la princesse de Conti.

— Me parlez-vous sérieusement, madame?

— Sans doute, mon cousin, pourquoi donc plaisanterions-nous?

— Eh! bien, Monseigneur, puisque Votre Altesse Royale désire aussi connaître mon opinion, je dirai : Oui.

— Et quelle preuve en avez-vous?

— -Oh! quelle preuve, quellepreuvef... je n'en ai pas, je n'ose pas en avoir.

— Et pourquoi?

— Parce que si j'en arrivais aux preuves, elles détruiraient toutes les idées reçues, et qu'il faut vivie avec 'son- siècle.

— Est-ce que vous ne pourriez pas nous montrer une de vos expériences, monsieur ?

— Je vous montrerais quelque chose de bien curieux si j'étais sûr de votre silence.

— Vous oomprenez, mon cousin, que si vous parlez de secrets, toutes ces dames mourront de curiosité.

— C'est que ce n'est pas un petit secret : il s'agit du parlement, de la chambre ardente, et de tout l'attirail des sorcières.

. — Parlez, parlez, monsieur; nous ferons muettes.

— Monseigneur, dois-je obéir?

— Je suis aussi intrigué que la princesse; achevez donc, mon cousin.

— Eh bien, ce n'est rien moins que le fils de la Voi*

sin, héritier de ses talents, et, dit-on, plus lucide et plus merveilleux qu'elle.

— i'avez-vous donc vu?

— Je dois avouer ma faiblesse, j'ai reculé devant cette épreuve. Si vous voulez la tenter avec moi, je serai peut-être plus hardi.

— De tout mon cœur, répondit madame la princesse de Conti; dès demain si vous voulez.

— Pourquoi pas dès ce soir? reprit Monseigneur. Nous sommes tout à fait disposés aux aventures. Prenons des carrosses sans armoiries, déguisons-nous- 3t partons.

— Des carrosses? Un carrosse, s'il vous plaît, Monseigneur; n'emmenons personne : de cette manière,. îôus serons plus sûrs de ne pas être découverts.

— Soit, madame, dit-il à Charlotte; commandez un le vos vis-à-vis. Vous n'y avez voulu aucun insigne, î'est le plus sûr incognito que nous puissions trouver.

— Vous serez notre guide, monsieur, poursuivit nadame la princesse de Conti : nous nous remettons mtre vos mains. Puisque vous êtes un peu sorcier, rous devez être une bonne protection à la cour de Lucifer.

— Meilleure qu'à celle de Louis XIV, ajouta en 'iant le dauphin.. Mon pauvre cousin, vous §t moi, ious sommes à l'index de la favorite.

— Depuis que je suis ici, Monseigneur, je me demande si vous êtes instruit de ce qui s'est passé hier à Versailles : ceci me prouve que vous l'ignorez.

— Je suis absent depuis deux jours. Ce matin â. de Meaux est venu ici, on lui a répondu que j'étais- . Paris. Si c'est quelque événement extraordinaire, il tait sans doute chargé de me l'apprendre.

— D'autant plus qu'il y avait joué un rôle. Mais si retre Altesse daigne me le permettre, je préférerais lisser à un autre le soin de lui transmettre ce que je tens de Monsieur. Allons d'aboid chez M. Voisin,, eut-être vous le dira-t-il.

— Essayons : je puis bien attendre sans impatience la nouvelle d'un événement de cour. Cependant, si le devin reste muet, vous le serez aussi.

— Je promets à Monseigneur de lui éclaircir l'oracle.

— Alors, partons.

Ils montèrent -en voiture, suivis du seul valet de chambre de M. le dauphin, déguisé et méconnaissable. M. le duc de Chartres avait pris une casaquede laquais, les princesses des vêtements de femme de chambre, et Monseigneur* un habit d'intendant. Ils étaient tous joyeux, de tristes qu'ils se sentaient d'abord : chacun faisait ses conjectures et ses projets pour se déguiser mieux. On arriva en peu de temps à la porte du prophète. Avant de quitter le carrosse, M. le duc de Chartres arrêta les dames.

— Vous aHez^voir, mesdames, un singulier personnage, tout confit en dévotion, persuadé que sa mère est une sainte, morte martyre, et qu'elle lui a laissé son esprit divinatoire. Ne jouez pas avec lui, ne l'içritez pas, car il deviendrait dangereux. Écoutez tout^ croyez tout, du moins ayez-en l'air, et vous serez parfaitement contentes.

L'antre du sorcier était au troisième étage, sur la cour. La fenêtre, donnant sur l'orient, restait herméti-' quement fermée dès que le soleil était levé. La porte, couverte de fer et de clous à grosse tête, s'ouvrait par une sorte de coulisse qui en garantissait encore la solidité. On y frappait par un marteau en croix, dont le bruit retentissait au loin. Quelques minutes s'écoulèrent sans que l'on reçût de réponse : enfin un judas s'entr'ouvrit et une tête passa par l'ouverture.

— Que voulez- vous si tard? dit une vieille femme dont on n'aperçut d'abord que le bout de la coiffe.

— Parler à M. Voisin, ma bonne mère, répondit le duc de Chartres en lui tendant une bourse qu'elle repoussa.

— M. Voisin ne reçoit pas à cette heure, revenez demain.

— Nous sommes des campagnards et nous ne pou-» Tons disposer que de ce moment, madame, reprit la douce voix de madame la princesse de Conti.

— Ouvrez, ouvrez, interrompit-on de l'intérieur : êtes-vous folle de faire attendre ainsi des hôtes de cette importance.

Le verrous furent tirés et la porte s'ouvrit toute grande. Une .salle noire et enfumée, éclairée par une seule chandelle, se présenta deVant les visiteurs. Un , homme jeune, d'une figure intéressante, les attendait sur le seuil. Il se rangea pour les laisser passer et les salua profondément. La vieille marcha devant eux avec sa lumière; elle leur fit traverser plusieurs pièces obscures^ jusqu'à ce qu'ils arrivassent à une espèce d'oratoire n'ayant pour tous meubles qu'une table, une armoire et quelques chaises de bois noir, un crucifix et une tête de mort accrochée à la muraille, et un miroir de Venise taillé à facettes et entouré d'un cadre doré.

— Que souhaitez-vous de moi, messieurs et mesdames? demanda le sorcier en les regardant les uns après les autres.

— On nous a beaucoup parlé de votre talent dans la science de l'avenir, répliqua M. le duc de Chartres, qu'on semblait par un aocord tacite avoir choisi pour interprète, et nous voudrions en essayer.

Il ne reçut pas de réponse.

— Quoique nous ne soyons que des bourgeois, nous vous payerons bien, continua- 1- il.

Le silence continua ; la vieille leur fit signe de s'asseoir et de se taire. Le visage du jeune homme prenait peu à peu une expression étrange. Son regard fixé sur la glace semblait y deviner mille choses inconnues. Son front s'illuminait pour ainsi dire.

— Lire dans l'avenir! murmurait-il. Eh I sans doute j'y lis, lorsque l'esprit de ma sainte mère descend sur moi. Depuis ce matin, je suis tourpenté d^'une vision, la voici accomplie. Le fils de celui qui aurait pu lui

Ut LA PRINCESSE DE CONTI

faire grâce, et qui Ta laissée mourir, il est là : il veut que je lui annonce ce qui l'attend.

Les princes se regardèrent au comble de la surprise.

— Ce qui l'attend? Oh! mon Dieu ! notre sort à tous. Des injustices, des mécomptes, et puis la mort. Ne faut-il pas tous mourir. Seulement il mourra dans son lit, et non pas sur un bûcher, comme la pauvre vietime. Oh ! du poison ! du poison; oui, et on ne l'accusera plus, elle, non; mais on s'en prendra à un plus noble sang, au plus noble sang de France*

Il s'approcha de M. le duc de Chartres, lui posa la main sur la tête, puis sur la poitrine, et puis enfin prit sa main dans la sienne. Une larme tomba de ses yeux, et il y eut une expression sublime de pitié dans ,ses traits.

— Pauvre âme tourmentée! c'est vous qui serez en butte aux injustices et aux traits de l'envie. Mais cela est horrible! Comment, un, deux, trois, quatre, cinqr presque six morts! Oh! ma mère sera bien vengée : il souffrira plus qu'elle, son bourreau, le maître de ses bourreaux.

Il quitta un instant la main du prince et alla vers l'armoire ; il y prit une fiole soigneusement cachetée.

— Il faut que vous croyiez en moi, lui dit-il, car de là dépend votre salut et celui de la France. Pour vous donner cette croyance, je vais vous dire une chose que vous connaissez seul. Tout à l'heure, lorsquej'ai compté les morts qui doivent avoir lieu dans votre famille, chaque numéro vous a porté comipe un coup de poignard à la tête et au cœur. Cela est-il vrai?

— Parfaitement vrai. ^

— Lorsque j'ai dit presque «ta?, vous n'avez ressenti •qu'une faible atteinte, suiviedrun bien-être aussi grand que la douleur précédente avait été vive t

-«- C'est encore vrai,

— Me croyez- vous à présent?

— Je vous crois.

— Eh bien,' prenez cette fiole et hupremière personne malade, la première personne auguste, royale, .faiteslui prendre ce remède et vous la sauverez. Si vous ne le faites pas, cette personne mourra, et bien d'autres après elle.

— Et qui est cette personne?

— Ne me le demandez pas, je ne veux, je ne dois pas le dire. Pauvre France I que de pertes ! que de malheuTS ! Ce règne commencé si glorieusement, il finira. . . Oh ! c'est trop, c'est trop affreux]

— Vous êtes bien lugubre, mon ami, interrompit le dauphin un peu troublé, et vous nous parlez là des malheurs de la France, des princes, cela ne nous regarde pas. Parlez-nous de nous : nous vous payerons bien, on vous Ta déjà dit.

— Pourquoi essayer encore de me tromper ? Je sais qui vous êtes, vous l'avez bien vu. Rien n'est caché pour moi dans mes révélations, ni le passé ni l'avenir. Ces dames, je les connais aussi. En voici une qui porte un anneau royal et qui le cache, elle cache aussi ses chagrins.

« Celle-ci croyait que les grands de la terre étaient tous à l'abri des souffrances; eh bien, celle-ci elle souffre aussi en secret et elle va souffrir bien davantage

— évidemment, nous n'avons que des malheurs à attendre. Et moi? continua en riant mademoiselle de Lislebonne.

— Vous, mademoiselle? Je ne vois rien.\Tout mon esprit est tourné vers cette race illustre dont je suis entouré. Revenez seule une autre fois, je vous entretiendrai mieux. Madame, ne révélez pas ce que vous avez vu hier. Il se tournait vers madame la princesse de Conti. Ne brisez *pas un pauvre cœur déjà brisé. Attendez, les circonstances vous dicteront votre cctaduite. *

— Cet homme sait tout, glissa la princesse à l'oreille de M. le dauphin.

— Oui, je sais tout. Un pavillon oriental, un tableau yoilé, un jardin, une grotfode coquillages; n'est-ce pas cela ?

Monseigneur et la princesse tressaillirent.

— Soyez tranquille, je n'irai pas plus loin. Je m'arrête à tçmps. Je souffre moi-même des douleurs que j'impose.

— N'en saurons-nous pas davantage aujourd'hui ?

— Non, je dois me taire. Un autre jour peut-être... Cependant je ne le crois pas. Je ne veux pas avoir de commerce avec les gens de coût, ils m'enverraient à la Grève, comme elle 1 Attendez, un mot encore à madame. Confiez- vous à celui qui vous a écrit et que vous ne connaissez pas. Il vous aime, il vous défendra, il vous vengera... si l'occasion s'en présente.

— Et ne pourriez- vous me révéler son nom ?

— Son nom ? je le sais : vous devez l'ignorer, vous, et l'ignorer à jamais. Vous courriez un grand danger, et lui aussi, si vous l'appreniez.

— Allons, ma cousine, quittons la place, reprit le duc de Chartres, qui craignait de frapper l'esprit des dames, nous reviendrons à notre premier voyage. Le devin sera peut-être de meilleure humeur.

Voisin s'était laissé tomber sans cérémonie sur un siège.

M. le dauphin s'approcha de lui, il dormait profondément. 0» déposa la bourse à ses côtés, il ne s'éveilla point.

— Que vous semble de cet homme ? demanda mademoiselle Chouin lorsqu'ils furent dehors. Pour moi, il m'a fait peur; il est réellement extraordinaire. Que signifiait son pavillon oriental, son jardin, toutes ces belles choses qu'il vous a dépeintes, Monseigneur.

— Je l'ignore en vérité. Quelque rêve , puisqu'il dormait.

— Enfin, il nous a parlé à tous en énigmes et nous a parfaitement reconnus.

— Quant à cela, c'est tout simple : nos visages sont

affichés dans toutes les galeries, et il n'y a pas un Parisien qui ne connaisse ses princes.

— C'est égal, répétait M. le duc de Chartres en rêvant, il y a là un problème scientifique inconnu. Il faudra que j'étudie cet homme et que j'en parle à mes professeurs.

l'entre-sol de meudon

Aussitôt qu'ils furent remontés en carrosse, Monseigneur s'adressa à M. le duc de Chartres :

— Puisque notre oracle a été muet à l'endroit de votre nouvelle, monsieur, j'espère que vous allez nous la faire connaître. Elle est sans doute plus importante que des rêveries de visionnaire.

— Si importante, Monseigneur, que je n'y ajouterais pas foi, que je ne la répéterais pas à Votre Altesse Royale, si je ne la tenais de Monsieur, auquel Bontems l'avait apprise en secret ce matin même.

— Eh bien, au'est-ce enfin?

— Hier au soir, à six heures, madame de Maintenon et Sa Majesté ont été unis par l'archevêque de Paxis, dans la chapelle de Versailles, en présence de M. de Meaux, de Bontems et <Ju Père Lachaise.

Monseigneur devint pâle d'émotion et de colère.

— Vous êtes sûr de cela, mon cousin ? Monsieur vous Fa dit? Elle en sera donc enfin venue où elle voulait: nous la verrons incessamment sur le trône. Quant à moi, je ne remets pas le pied à la cour. Épou-

ser une pareille femme! Le roi m'a envoyé M. Bosâuet, mon ancien précepteur, pour m'arracher mon approbation, je ne la donnerai jamais et je ne reconnaîtrai pas une semblable belle-mère.

— Vous oubliez, Monseigneur, qu'elle vouç a aidé aussi à une mésalliance, reprit mademoiselle Chouin, et que vous n'avez pas le droit de reprocher à votre* père ce que vous avez fait vous-même.

— Et c'est là son art infernal, à cette femme, elle a voulu s'assurer mon silence au moins. Mais quelle différence ! Vous êtes un ange, vous, modeste autant que bonne : ma femme, la compagrie de ma vie. Vous ne songez pas à être dauphine, vous m'aimez enfin sans intérêt et sans ambition. Elle, au contraire, elle n'a dans la tête que des idées égoïstes; elle voudra être reine, voues dis-je. Mon malheureux père est tellement subjugué qu'il y consentira, et la. gloire de Louis le Grand sera flétrie.

— Je ne puis croire à une pareille audace, Monseigneur.Elle ne le fera pas. Vous, monsieur, moi et tous les princes nous protesterions.

— Que lui importe notre union, ne connaît-elle pas notre hainef ne l'a-t-elle pas bravée? Oh! je ne me remettrai pas de longtemps de ce coup affreux.

Le lendemain, à son réveil, Monseigneur reçut la visite de l'évêque de Meaux, qui, de la part du roi, lui confirma la nouvelle du mariage, en ajoutant que Sa Majesfé attendait de lui des égards et de l'affection pour la marquise.

— Elle ne sera pas déclarée/ajouta Bossuet, mais Sa Majesté a décidé qu'on lui rendrait dans son appartement les mêmes honneurs qu'à la feue reine. Elje ne se lèvera pour personne et personne n'aura de fauteuil.

— Ceci m'importe peu, monsieur : je n'entrerai jamais dans cet appartement, répondit sèchement M. le dauphin.

L'ancien précepteur chercha par les raisonnements les plus captieux et par les sophismes les plus habiles

à ramener son élève à des sentiments plus tendres et

S lus modérés : il ne put y réussir, et il le quitta dans es dispositions très-hostiles.

Quelques jours après cet entretien» mademoiselle Chouin était assise dans son cabinet à Meudon, seule avec une jeune fille, la fille de sa nourrice qu'elle faisait élever et qui ne la quittait jamais. Ainsi que je l'ai dit, ce cabinet était un Séjour charmant, plein de calme et de goût : tout y inspirait le repos et une douce quiétude d'esprit. Le luxe ne s'y montrait ni dans l'or ni dans les profusions. On y avait dépensé des sommes énormes en tableaux, en objets d'art : là seulement se récréait l'épouse du dauphin. Les tableaux des plus grands maîtres étaient choisis de manière à inspirer plutôt de la gaieté que de l'étonnement. C'étaient quelques objets de * sainteté des plus gracieux à voir, des paysages, des peintures flamandes et mythologiques. La tenture d'une couleur claire, les meubles dorés, la profusion des lustres et dès cristaux étaient' loin de ressembler aux damas et aux draperies feuille-morte de la favorite de Versailles. Mademoiselle Chouin elle-même, presque^ toujours vêtue de blanc, faisait ressortir ainsi son unique beauté, la grande fraîcheur de son teint et l'éclat de sa peau.

A côté d'elle était ce fameux épagneul qu'un trait de courtisan a immortalisé dans les mémoires de cette époque. Cet animal, délicat et gourmet comme tous ceux que l'on gâte, aimait beaucoup les têtes de lapin grillées. Le maréchal d'Uxelles envoyait tous les matins, de Paris à Meudon, son écuyer chargé du mets favori de Bijou : ainsi s'appelait le chien. Le jour de la mort de Monseigneur, l'envoi des têtes de lapin cessa, et libre fut à Bijou de chercher une autre nourriture. Ce jour-là donc, mademoiselle Chouin faisait de la tapisserie auprès d'une fenêtre donnant sur le parc, Bijou dormait à ses pieds; la jeune fille lisait haut quelques fables de La Fontaine, alors dans toute leur nouveauté. On annonça le Père-Lachaise.

— M. le dauphin est absent, répondit-elle; en at-on prévenu le Père?

— C'est madame qu'il a demandé, c'est à madame qu'il désire parler.

— Qu'il entre alors ; Mignonne, emporte ton livre et laisse-nous.

Le Père Lachaise fut introduit : mademoiselle Chouin n'interrompit .pas son ouvrage. Elle lui montra du doigt un pliant à ses côtés, et l'interrogea sans détours sur le motif de sa visite.

-*- Il est grave, madame, fort grave. Je viens vous entretenir de vos plus chers intérêts.

— Mes intérêts, monsieur? répliqua-t-eUe très-sim» plement, je n'en ai aucun. Ma vie est aussi heureuse que je le puis désirer. Son Altesse Royale me comble de soins et de bontés : je vous assure qu'il ne me manque rien .

— Êtes- vous bien sûre de cela, madame ? cherchez dans votre conscience, n'y trouvez- vous pas autre chose?

— Absolument rien.

— Quoi! vous n'éprouvez point le besoin de l'estime générale, le besoin d'être honorée, de faire connaître à tous que vous n'êtes pas une maîtresse, que vous êtes la femme de M. le dauphin ?

— On le sait, du reste, monsieur, et, d'ailleurs, qu'aije besoin de le faire savoir? Dieu et moi nous le savons, cela suffit

— Vous êtes dans une' erreur profonde : votre liaison est pour beaucoup un sujet de scandale.

— Je ne puis vous croire, mon Père. Dans tous les cas, je n'y vois aucun remède.

— Monseigneur ne' vous refuserait pas, j'en suis , certain, la déclaration de votre mariage. Demain vous viendriez à la cour : vous y prendriez le rang qui vous appartient, vous sortiriez de cette retraite où vous végétez presque toujours seule : votre bonheur y;gagne-

î$0 LA PRINCESSE DE CONTI

rait de toutes les manières. Monseigneur n'irait pas alcfrs s'occuper d'autres femmes : il resterait près de vous, près du roi, il serait heureux de réunir et son penchant et son devoir.

— Je n'ai à cela qu'une réponse à faire. Du temps de la feue dauphine, monseigneur osait plus qu'il n'ose aujourd'hui, et je; n'ai pas la prétention de valoir en rien madame la princesse de Bavière. Je n'aime pas la cour, l'étiquette serait un supplice pour moi. Ô'est par goût que je me livre à la solitude. Cette retraite est mon univers, j'y trouve tout ce qui me plaît : je m'y entoure des amis qui me conviennent, j'y suis libre et maîtresse de mes actions. A Versailles, je serais esclave; vous voyez donc bien, monsieur, qu'il est inutile de me parler davantage d'un projet impossible. Dites à madame de Maintenon que, pour cette fois, je ne puis servir les siens. Je ne consentirai jamais à voii le prinGe déshonoré et bafoué à la face de toute l'Europe. Je me rends trop de justice, je sais trop bien que mademoiselle Chouin, fille d'un simple gentilhomme, n'est point faite pour être reine de Frçtnce, et, malgré la douleur que j'en éprouverais, je me retirerais au couvent plutôt quç de souffrir cette indignité.

— Vous parlez selon les voies du monde, madame, et vous oubliez que, suivant la loi de Dieu et celle de l'Eglise, l'épouse légitime ne peut se laisser traite* en concubine sans manquer à ce qu'elle se doit comme femme et comme chrétienne.

— Brisons là, mon Pêne, je sais mieux que personne ce qui convient à ma conscience, et je n'entendrai pas une observation de plus à ce sujet. Le devoir d'une femme et d'une chrétienne est le dévouement, la soumission envers celui que Dieu lui a donné pour époux et pour maître.~Je remplirai ce devoir et je n'y faillirai jamais, soyez tranquille. Je ne rapporterai pas cette conversation à M. le dauphin : il aurait droit de s'en offenser et de vous en vouloir, mon Père. Comme moi,

reconnaîtrait l'influence à laquelle vous obéissez; il

j puiserait de nouveaux motifs de dissension et de haine peut-être. Mon rôle est d'être auprès de lui, au contraire, une messagère de conciliation et de paix, c'est ainsi du moins que je l'ai toujours compris. J)u moment où il ne me serait plus permis de l'exercer, je renoncerais à ce rang, pour lequel je ne serais plus faite. Parlons d'autre chose, s'il vous plaît.

La manière ferme et digne dont mademoiselle Chouin repoussa les insinuations du confesseur lui fit comprendre combien sa résolution était inébranlable. Il avait trop l'habitude de la cour pour s'y heurter davantage, et après quelques lieux communs, il prit 'congé. Elle le traita cette fois de toute la hauteur de sa position, afin de lui montrer qu'elle en comprenait la valeur et qu'elle savait la réclamer à l'occasion. Il la salua humblement.

— Car enfin, pensa-t-il, malgré ses beaux refus, lorsque Monseigneur tiendra la couronne, lorsqu'elle aura seulement la main à étendre pour la saisir, elle ne sera peut-être pas aussi dédaigneuse.

Le courtisan voit loi j dans l'avenir , il place ses saluts et ses bassesses à intérêt. .

Mademoiselle Chouin le regarda partir avec un sourire moqueur sur les lèvres; elle se sentait bien grande en-ce moment, bien au-dessus de ces âmes vénales qui se vendent et s'achètent. Son amour l'éleva jusqu'à la place où il l'avait mise; il l'en fit mille fois plus digne que si elle avait été née pour l'occuper. Madame la princesse de Conti arriva peu de lemps après; elle \ui raconta cette scène : la princesse l'embrassa.

— Vous méritez toutes les couronnes du monde, lui dit-elle.

Le beau front de la jeune femme était chargé de soucis. Son amie lui en demanda la raison.

— Je ne sais, répondit-elle, il me semble qu'un grand malheur me menace. Le roi m'a fait dire de me rendre demain matin à Versailles, à l'issue de la messe;

il veut me parler dans son cabinet. Pourquoi? Qu'at-il à m'apprendre? Ce message a une solennité inaccoutumée; ce sera quelque méchanceté de madame de lyTaintenon, quelque nouvelle calomnie.

— Vous connaissez la tendresse de Sa Majesté pour vous, chère princesse, qu'avez- vous à craindre? Vous l'emporterez toujours.

Page 1