‹ Madame Louise de FranceChapitre 5 sur 44 · ALZIRE ET ZAMORE · texte numérisé non relu

ALZIRE ET ZAMORE

Mesdames, filles de Louis XV, avaient toutes dans le château de Versailles leurs appartements séparés; mais elles se réunissaient à l'heure des repas chez Madame Adélaïde, l'aînée des quatre princesses. Lorsqu'elles se rendaient auprès du roi, ou lorsque le roi allait les voir, c'était toujours aussi dans l'appartement de Madame Adélaïde qu'était le rendez-vous. Une sonnette correspondait au chevet de chacune d'elles; ainsi, Madame Adélaïde sonnait Madame Victoire, Madame Victoire sonnait Madame Sophie, Madame Sophie sonnait Madame Louise. Cette dernière n'arrivait presque jamais que pour recevoir les adieux de son père ; il restait très-peu de temps, la princesse était fort petite, et il. y avait de grandes pièces et de grands corridors à parcourir.

Ce jour-là le roi, après avoir promis à Mesdames

de se rendre chez elles, leur fit dire au contraire de venir chez lui, à la sollicitation de madame Dubàrry, qui savait à merveille combien les princesses étaient contrariées de la recevoir, et qui, désireuse de leur plaire, leur épargna cet ennui, en ayant soin de faire valoir en temps et lieu sa complaisance et son crédit.

Le dîner était déjà commencé, lorsque madame de Maulieu entra, vêtue d'un grand habit de pékin blanc, broché pareil, garni d'un triple rang d'admirable malines; elle ne portait, du reste, aucun autre ornement que le pompon bleu céleste dans ses cheveux; pas un bijou, pas un diamant. Néanmoins cette simplicité riche la rendait encore plus jolie. Elle fit ses révérences et Rapprocha de la table pour remplir l'office de sa charge. Lorsque Madame Louise l'aperçut, elle lui dit d'un ton presque hautain, bien différent de sa bienveillance habituelle :

— Vous avez été fort longtemps à votre toilette, madame.

La comtesse salua et se tut ; elle vit que sa maltresse était irritée, et elle lut dans le regard de Mesdames, des sœurs, qu'elles étaient moinsfdisposées encore à l'indulgence. Madame Victoire dit à Madame Adélaïde, assez haut pour être entendue.

— Cette bonne princesse de Ghistel devrait bien revenir, afin que la maison de Madame Louise reprenne une tournure convenable. Cet entourage lui va si mail

Le reste du diner se passa en lieux-communs et eu conversation sérieuse, telle que le comportaient le lieu, l'âge et le caractère de Mesdames de France. Elles ne restaient jamais longtemps à table ; elles entraient ensuite seules, sans personne de leur cour, dans un petit salon de famille où elles n'aimaient pas à être dérangées ; leur suite restait dans la pièce précédente, en attendant qu'il plût aux princesses de la rappeler,

— Pourquoi êtes -vous donc arrivée si tard, madame de Maulieu? dit une des dames de Madame Sophie. Madame Louise n'était pas contente; je ne l'ai jamais vue si en colère.

— En colère? Madame Louise! Elle ne s'y est mise de sa vie, s'écrièrent toutes les femmes.

— Je vous demande pardon, mesdames, reprit madame de Maulieu; Madame Louise est très- violente, très-haute et très-fière. Je vous assure que, si ce n'était pas un ange, ce serait un démon. Quant à ce qui m'a retardée, c'est que tout bonnement j'avais oublié de dîner. Au moment où je partais,

mon maître-d'hôtel a couru après moi pour me le rappeler; j'ai mangé dans ma chaise sans en vouloir sortir. Réellement, c'est un sot caprice que j'ai eu là; j'étais tout à fait gênée, et j'ai failli vingt fois gâter mon habit.

Sur les deux heures le roi fit prévenir Mesdames qu'il les attendait, et que la présentation de la jeune sauvage allait avoir lieu. Elles s'empressèrent de se rendre aux grands appartements, où le roi les reçut de très-bonne humeur : il s'agisssait d'une nouveauté; c'était beaucoup pour cette imagination blasée. On leur approcha des fauteuils à la droite de Sa Majesté; madame Dubarry se tenait debout à sa gauche, ayant près d'elle le prince Henri, duc de Cumberland, et la maréchale de Mirepoix, laquelle, pour savoir-vivre, ne prit pas son tabouret, à cause de la comtesse Dubarry, qui, n'ayant point les grandes entrées et n'étant pas duchesse, ne pouvait pas s'asseoir dehors des petits appartements, où elle était reine, et surtout en présence de Mesdames, à qui elle craignait mortellement de déplaire.

Aussitôt que les princesses furent arrivées, on fit entrer M. de Bougainville, qui se présenta tenant par la main une jeune sauvage des îles Sandwich , dans le costume de son pays, un peu modifié par la

MADAME LOUISE DE FRANCE kl

décence. Il 1 avait ramenée avec grande peine. Elle ne savait point le français; n.ais ses mœurs étaient fort douces, et elle se montrait surtout craintive visà-vis des personnes dont les habits somptueux avaient le plus d'éclat. Elle se trouva éblouie au milieu de cette cour de France si magnifique, dans cette atmosphère dorée. Regardant avec une vivacité singulière, examinant les figures qui posaient devant elle, elle poussa un cri discordant et courut se jeter aux pieds de Madame Louise, en cachant sa tête sous la jupe de la princesse.

Tout le monde se leva. Le roi, effrayé, se prééipita vers Madame sa fille, qui, seule calme dans cette agitation, se retourna en lui disant :

— Je vous supplie, sire, que l'asile choisi par cette pauvre étrangère ne soit point violé ; laissez-la moi, puisqu'elle m'a distinguée. . . si toutefois, ajouta-t-elle en se reprenant, le roi n'a pas d'autres projets sur elle.

Madame Dubarry, qui entendit ces paroles, s'empressa de répondre :

— Le roi avait daigné me faire présent de cette Alzire, afin que mon Zamore eût quelqu'un à peu près de son espèce; mais je suis trop heureuse de l'offrir à Madame, pourvu qu'elle daigne l'accepter de ma main.

— Je vous remercie, madame; si telle est la volonté du roi, je me ferai volontiers la protectrice de cette enfant; avec moi elle sera moins brillante...

— Mais peut-être plus heureuse, ma fille, car ce petit Zamore est certainement l'être le plus volontaire que je connaisse. Gardez-la, ma chère Louise, puisqu'elle vous plaît, et sachez-en gré à madame la comtesse, qui veut bien s'en priver pour vous.

— Je sens tout ce que je dois aux bontés du roi et à l'obligeance de madame, sire, et je ne l'oublierai point. Mais il y a une chose importante de laquelle il faut s'assurer : cette enfant a-t-elle été baptisée?

— Non, Madame, répondit M. de Bougainville y j'attendais pour cela qu'elle fût un peu plus instruite.

— Alors, sire, c'est le premier soin à prendre.

Daignerez-vous la tenir sur les fonts avec moi, et

me permettrez-vous de lui donner le nom de la reine?

— Tout ce que vous voudrez, ma fille. Cette créature est votre propriété, je ne puis rien refuser à vos désirs.

' — Alors demain matin, sire, après ma messe, on la baptisera dans ma chapelle. Si le roi veut nommer quelqu'un pour le remplacer.

— Non, non, j'irai moi-même ; je ferai cet honneur à vous et aux lies Sandwich. Monsieur de Bougainville, nous vous remercions de ce présent.

— Vous pouvez être tranquille sur le sort de votre insulaire, monsieur; je m'en charge, elle ne me quittera plus.

Pendant cette conversation, Alzire, puisqu'elle porte encore ce nom, était restée assise aux genoux de Madame. Ses regards intelligents erraient de l'un à l'autre des interlocuteurs, mais sans quitter le refuge qu'elle avait préféré.

— Pauvre enfant! dit Madame Louise, je vais la conduire chez moi. Je voudrais bien qu'elle m'aimât.

Cette sauvage n'était point noire ; elle avait le teint cuivré, les os de la face très-proéminents, les yeux brillants, le blanc d'une teinte bleue injectée de jaune, le nez assez bien fait et les dents éblouissantes de blancheur. Ses cheveux n'étaient que légèrement crépus, relevés sur le sommet d&ea tête, à la chinoise, et ornés d'une profusion de grains rouges. Ses épaules et sa poitrine, recouverte d'une espèce de peau de léopard, selon le goût du temps, offraient une beauté statuaire, ses membres étaient minces et grêles comme ceux de tous les naturels

de TOcéanie. Il y avait une grande intelligence dans ses traits; elle dévorait pour ainsi dire les paroles qu'elle ne comprenait pas. Lorsque Madame Louise se leva et lui fit signe de la suivre, elle obéit sur-lechamp et avec joie. Le roi la recommanda à Madame sa fille, en l'engageant à la vêtir plus simplement et d'une manière plus ordinaire.

— Il est impossible que nous présentions au baptême cette Diane olivâtre ; tâchez donc, Louise, d'obtenir d'elle qu'elle se laisse mettre une robe longue ; la néophyte sera moins étrange.

Deux personnes étaient restées totalement étrangères à ce qui venait de se passer, le duc de Gumberland et la comtesse de Maulieu. Cette dernière se tenait debout derrière le fauteuil de sa princesse, et, quoiqu'elle fût la plus éloignée du roi, le prince trouva moyen de s'en approcher insensiblement. Personne, d'ailleurs, ne faisait attention à eux ; tous les regards étaient fixés sur M. de Bougainville et sa captive.

— Merci, mille fois merci, belle comtesse. Si vous saviez combien vous êtes jolie avec cette fraîche toilette, vous seriez dédommagée du sacrifice que vous m'avez fait.

— Ce n'est point un sacrifice, je vous assure; je

suis heureuse, puisque je vous plais ainsi, et que je ne vois plus sur vos traits ce nuage qui les obscurcissait hier.

— Laissez-moi vous voir ce soir.

.— Monseigneur, je suis de service.

— Demain?

— Monseigneur, je suis de service.

— Où vous trouver alors?

— Chez Mesdames, auxquelles monseigneur peut faire une visite dans l'après-dînée, d'autant plus que le roi y vient.

— Savez -vous pourquoi madame Dubarry a décommandé le souper de ce soir?

— On dit que le roi Ta voulu; il y a grand couvert à cause de sa fête.

— Mon Dieu ! que vous êtes belle !

— Monseigneur est bien boni

-— Que je vous aime, et que celui que vous aimerez devra être envié de tous !

— Monseigneur...

— Pourquoi rougir et baisser les yeux? Si... vous m'aimez... pourquoi en être honteuse ?

— Honteuse ! reprit-elle en relevant la tête par un mouvement plein de grâce, oh! non, mais fière!

Madame Louise venait de quitter son siège ; ses yeux rencontraient ceux de madame dç Maulieu fixés sur le prince d'une façon bien significative. Elle pâlit sous son rouge et ouvrit la bouche comme pour parler ; puis, faisant un effort sur elle-même, la sévère princesse se contenta d'exprimer son mécontentement par un air de froideur et presque de mépris. La comtesse s'en aperçut et se troubla.

— Madame, dit la princesse dont la voix tremblait, faites chercher madame de Durfort, et qu'on prépare des habits convenables à cette jeunfc fille. Je vous dispense pour aujourd'hui de tout service auprès de moi.

— Même au grand couvert, Madame ?

— Ah! j'oubliais ; non, vous y viendrez; cela ,se doit.

— Est-ce que Madame compte garder cette Indienne?

— Oui, madame; c'est mon bon plaisir et celui du roi. Conduisez-la à la chambre de mes atours et exécutez mes ordres.

Lorsqu'on voulut, emmener la petite sauvage, elle s'attacha aux paniers de sa protectrice et cria à assourdir les assistants. La princesse fut obligée de la mener elle-même à sa dame d'atours, et ne put

la laisser entre les mains de ses femmes qu'après l'avoir presque fiait retenir de force. Rentrée chez elle, Madame Louise se jeta à genoux dans son oratoire et s'écria :

c Mon Dieu! ma mère! je vous remercie ! Vous êtes venue au secours de ma faiblesse; quelqu'un m'aimera à présent! »

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