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LA PETITE POSTE

te lendemain, madame la princesse de Conti sépara avec beaucoup de soin. Elle savait combien le roi était fier de sa beauté, et elle avait remarqué également combien elle avait cte puissance sur lui lorsqu'elle savait se faire valoir à propos. Elle s'amusait à rappeler les anciennes modes, celles de la jeunesse de sa mère surtout : sa ressemblance avec elle devenait alors frappante, et, ce jour-là entre autres, lorsqu'elle parut dans, la chapelle avec ses cheveux frisés en mille boucles, entremêlées de nœuds de perles, sa robe de satin bleu brochée de Soie blanche, ses yeux baissés, sa démarche tout à la fois timide, et gracieuse, le roi et les vieux courtisans crurent retrouver la douce Louise de La Vallière, plus belle, plus touchante, plus séduisante encore qu'autrefois.

Elle pria avec ardetfr. Elle en sentait le besoin, comme à l'approche du danger l'enfant se jette dans les bras de sa mère. Louis XIV tournait souvent ses regards vers elle, avec un mélange de colère et de pitié. Madame de Maintenon, plus raide et plus

guindée qu'à l'ordinaire, portait dans sa bouche pincée, dans sa physionomie sévère, quelque chose de triomphant et de hargneux, si cette expression pouvait aller à la régularité de cette beauté majestueuse. On savait qu'il y avait quelque chose de nouveau : à la cour, tout se devine, tout se pressent; mais nul n'ensoupçonnait la nattfre: La veille, le roi avait été longtemps enfermé avec M. de Louvois pour examiner des dépêches; il avait montré une grande colère et avait donné l'ordre d'envoyer chercher h Meudon la princesse de Conti. Voilà tout ce que les plus fins avaient appris de cet événement.

Aussitôt après la messe, madame la princesse de Conti suivit son illustre père, avec toute la cour, à travers la galerie; par prudence on l'évitait poliment. Madame, seule, incapable de feinté, lui fit son accueil accoutumée '

— Préparez- vous à un assaut, lui glissa-t-elle à l'oreille. Il y a eu conseil à votre égard dans la chambre de la vieille, hier au soir. Le roi vous a défendue

» faiblement, M. du Maine y était et ri a pris votre parti, lui, mais hypocritement et de manière à vous accuser. J'ignore quel crime on vous impute. Que pouvez-vous avoir fait, ma pauvre enfant? La vieille dit que ce

n'est pas étonnant, avec une éducation comme la

vôtre. Ses élèves vous valent peut-être?

— Je ne sais ce que vous voulez dire; je vous jure que je ne suis nullement coupable.

'— Tant mieux, la justification sera plus facile. Le roi vous regarde, voilà* le moment. Ah! il se dirige vers son pabinet : vous échapperez à la chambre de madame de Maintenon. Elle va être furieuse, mais cela est meilleur pour vous. Allez ! allez, et n'ayez pas peur, vous êtes si jolie! '

Louis XIV- marchait en effet vers son cabinet, et madame sa fille le suivit en appelant à son aide toute la hardiesse dont elle était capable. Lorsqu'ils furent entrés tous le deux, le roi donna ordre de fermer les

portes. Non content de cette précaution, il alla jusqu'à son oratoire, la pièce la plus reculée, et s' asseyant sur un fauteuil, il laissa la princesse debout, ce qu'il ne faisait jainais. Elle était pâle et tremblante : s'en apercevant, il en eut pitié. ,

— Asseyez-vous sur le coussin de ce prie-Dieu, madame; vous me paraissez souffrante, et maintenant écoutez- moi.

La princesse s'assit, et, dans cette attitude, elle avait une grâce si enchanteresse que le roi détourna es yeux, dans la crainte de se laisser attendrir.

— Madame, lui dit-il, depuis votre malheureux mariage, vous me rendrez la justice que j'ai tout fait au monde pour rompre cette- union : vous l'avez toujours refusé, n'est-il pas vrai?

— Cela est vrai, sire.

— Après la mort de feu le prince de Conti, je vous ai présenté tous les partis de France et de l'étranger qui pouvaient vous convenir. J'ai fait mieux, je vous ai laissée libre d'un nouveau choix, pourvu, bien entendu, qu'il ne blessât ni votre dignité ni la mienne : vous avez encore refusé. Ceci est encore vrai.

— Oui, sire.

— J'ai dû supposer alors que, résolue à vivre saintement, vous renonciez au mariage et à l'amour. J'ai dû vous croire à l'abri de cette passion terrible qui apporte tant de malheurs et tant de fautes dans notre vie. J'en ai remercié le ciel, et lorsque des bruits, déshonorants pour vous, sont arrivés jusqu'à mon oreille, je les ai repoussés bien loin comme indignes d'une princesse de mon sang et de ma fille bienaimée.

Le roi se tut comme s'il attendait une réponse. N'en recelant pas, il continua.

— J'ai eu assez de confiance en vous pour compter à mon tour sur votre confiance. Je n'ai pas douté un instant que si votre cœur se sentait succomber, il ne

cherchât un refuge et un appui dans mes bras. Mon indulgence vous était acquise et je vous aurais pardonné.

— C'est certainement ce que j'aurais fait en pareil cas, sire; répondit la princesse d'une voix tremblante.

Louis XIV fronça le sourcil et lança vers elle un regard scrutateur.

— Si vous vous étiez laissé surprendre par des avantages extérieurs, par des dehors brillants, qui sont toujours communs autour des princes ; si vous aviez cédé à un sentiment au-dessous de votre naissance qui se serait emparé de vous, vous seriez venue me demander des armes pour le combattre et vous en auriez triomphé avec mon aide et mes conseils ?

— En doutez- vous, sire? continua-t-elle en sentant la nécessité de payer» d'audace.

— C'est bien, c'est fort bien. Je puis donc compte*, madame, que vous êtes toujours la pieuse et chaste créature que j'ai donnée au prince de Conti. Je puis toujours être fier de vous, je puis toujours croire à votre sincérité, à votre vertu?

— Vous le pouvez, vous le devez, sire.

— Eh bien, madame, s'écria le roi, se levant en colère ,* je jure Dieu qu'un homme de ma cour mourra sous le bâton pour la lâche et vile trame qu'il a ourdie contre vous, tout gentilhomme qu'il soit. Car, entre votre parole et la prétendue preuve que voici, je ne puis hésiter un instant; je croirais vous faire injure.

Il lui tendit un paquet de lettre? et un portrait dans lequel il était facile de la reconnaître. Lia princesse n'y eut pas plutôt jeté les yeux et aperçu l'écriture, qu'elle sentit ses forces l'abandonner. Elle laissa tomber les papiers, joignit les mains et fondit en larmes, en murmurant :

— Grâce, pardon, sire, pardonnez-moi!

— Quoi? Comment? Que je vous pardonne! Ceci est-il donc vrai?

La princesse continua à sangloter aux genoux du roi/ la tête cachée dans ses mains et ne répliqua rien.

— Cela est vrai, madame! et tout à l'heure vous avez donc menti ! reprit le monarque avec une amère expression de dédain : je vous croyais au moins le courage de vos fautes. Relevez-vous et ne vous désolez pas ainsi. Ce n'est pas le moment de pleurer; tâchez de réparer votre abaissement de tout à l'heure : soyez franche, enfin, mais d'abord lisez haut cette lettre. s

— Quoi! sire, vous voulez!.....

— Je veux que vous la lisiez, que vous en reteniez bien les expressions, afin de vous la bien rappeler lorsqu'il en sera temps. Ce beau muguet vous parle dé sa flamme, en homme sûr d'être adoré de vous. Vous allez rougir vous-même d'avoir choisi un pareil homme, vous! ma fille! Allons, lisez, je l'exige.

La princesse essuya ses yeux et essaya de commencer, mais sa vue se troubla jle nouveau.

— Je ne puis, sire, ne m'imposez pas cette horrible tâche.

— Je lirai donc pour vous : la lettte n'est pas longue d'ailleurs, le héros a autre chose à faire que d'écrire à madame la princesse de Conti, sa maîtresse, ma fille ! Et dans quel style le fait-il encore, cela est révoltant, écoutez :

« J'ai reçu votre lettre, Louise, et je'vous en remer- » cierais si vous ne sembliezpas prendre à tâche de me » rendre votre correspondance désagréable. > — Vraiment, ajouta Louis XIV en s'interrompant, ce mon* sieur est bien difficile. — « Vous vous plaignez sans » cesse de ma froideur, vous êtes jalouse, vous vous » inquiétez et vous faites le tourment de ma vie. Vous » devez cependant savoir combien je vous ai nie. De- » puis des années, cet .aiàour règne dans mon cœur, » et si je me suis éloigné de vous afin de vous empêcher » de vous compromettre, ce n'était pasv pour moi que

» j'accomplissais ce sacrifice, c'était dans votre seul » intérêt. La Maintenon ne pouvait manquer d'ap- » prendre notre liaison que vous ne saviez plus cacher, » et l'heureux successeur de Scarron, trop bien appris » pour ne pas imiter en tout un si bon modèle, n'aurait, » pas manqué de croire aux insinuations de sa chaste » moitié. Vous étiez perdue, *

. — Sire ! sire ! n'allez pas plus loin, je vous en conjure.

— J'admire avec quel respect vous autorisez votre amant à parler de votre souverain, de votre père. Écoutez le reste, madame, il est digne du commencement : *

— « Soyez donc raisonnable, Louise, croyez-moî, » car je ne vous tromperai jamais. Notre campagne » avance, nous retournerons bientôt -à Paris. Je ne" » pourrai me rendre sur-le-champ près de vous : des » affaires pressantes m'appellent dans mes terres, il ne » faudra pas m'en vouloir.»

— En vérité, ce drôle est d'une insolence qui mérite la corde. Il vous traite comme la fille d'un procureur aux galères. .

— Ayez pitié de moi, sire, je me meurs!

— Vous vous mourez, vous n'avez déjà plus de force, et cependant vous n'avez encore reçu que le coup le plus facile à supporter. Rappelez donc votre courage, madame, votre fierté, et apprêtez votre âme : vous allez apprendre bien autre chose. Êtes-vous disposée maintenant à ne me rien cacher? Songez-y bien, si je puis être indulgent, c'est pour uù aveu complet. J'ai tout fait pour vous épargner la honte. Je n'ai confié à personne la partie la plus cruelle de ce secret : en reconnaissance, il me faut tous les vôtres, je ne dois pas agir à la légère.

— Je vous dirai tout, sire,

— Je vous écoute donc alors.

La princesse raconta à travers mille interruptions, et* baignée de ses larmes, comment elle avait aimé le comte de 'Clermont-Chatte, comment elle avait combattu cet amour, et tout ce qui Pavait suivi. Elle n'omit aucune circonstance, ne chercha point à s'excuser, n'accusa pas son amant : elle fut enfin vraie et digne dans toute la longueur de ce récit. Louis XIV le remarqua avec joie : il vit qu'elle était seulement égarée, il vit qu'une passion irrésistible avait dominé cette âme fière, mais qu'elle était toujours elle-même, toujours la fille du grand roi ; qu'il pourrait tout à l'heure la voir se relever devant l'outrage, et qu'elle ne reculerait pas devant le sacrifice. Elle se laissa aller à peindre avec charme les doux moments de son bonheur; elle dit tout ce qu'elle avait trouvé de délices dans ces heures intimes où elle oubliait l'univers, où. elle n'était plus qu'une femme aimante et aimée. Elle comprenait instinctivement qu'elle en avait fini avec les joies de l'âme, et ses regrets perçaient malgré elle plus que ses remords.

— Hélas! reprit le roi^ j'ai connu ces illusions trompeuses, j'ai éprouvé tout cela, et il ne m'en reste rien aujourd'hui. M& pauvre enfant, vous avez été bien coupable, vous avez été bien imprudente, mais vous armiez de si bonne foi, mais vous êtes si indignement trompée, qu'en ce moment il m'est impossible de rester inexorable. Vous m'avez regardé comme votre mène lorsqu'elle souffrait tant, et ce souvenir m'amène malgré moi à l'indulgence. Oh ! dans quel abîme êtesvous tombée !

— Vous m'effrayez, sire, qu'ai-je donc encore à apprendre ?

— Hier au soir, M. de Louvois m'apporta des dé * pêches saisies sur un courrier adressé à un de ses commis dont il suspectait la fidélité. Nous les ouvrîmes ensemble : parmi ces paquets, il s'en trouvait un, trèsvolumineux, adressé à madame Giraud, et qui devait, d'après les indications du courrier, être déposé au bu-

reati de la poste, où cette dame Giraud devait le venir prendre. Je lui ordonnai de l'ouvrir. La première chose que nous aperçûmes fut votre portrait, puis ce billet pour vous non cacheté, puis encore une autre lettre qu'heureusement moi seul j'ai pu lire. Vous jugez de mon étonnemeut, de ma douleur; et quand vous saurez tout, vous vous expliquerez ma colère.

— Vous dites, sire, que ce billet n'était pas cacheté?

— Non. Cette madame Giraud, si tant est que ce soit son nom, devait le lire et vous le transmettre.

— Et qui est cette femme, sire? s'écria la princesse.

— Cette femme, ma fille, cette femme, c'est une rivale à laquelle vous êtes sacrifiée, à laquelle il en* voie, le lâche, vos lettres et votre portrait. Cette femme, c'est quelque vile prostituée sans doute : lisez.

La fille de Louis le Grand resta anéantie à cette nouvelle. Elle trahie! elle sacrifiée! elle, princesse et belle, elle, l'envie de toutes les dames de la cour, elle dont les charmes étaient célèbres dans tout l'univers! Son premier mouvement fut de douter.

— Cela n'est pas possible ! dit-elle. Il y a quelque erreur, sire,

— Lisez, mais lisez haut. C'est la seule punition que je puisse vous infliger; il faut que vous rougissiez de votre amant, il faut que vous appreniez à le connaître.

i Elle lut, la voix tremblante et l'œil en feu :

« — Ma toute belle, voici encore une lettre de cette ennuyeuse personne, et voici ma réponse.

— Ennuyeuse personne, vous ne vous attendiez pas à cela.

La princesse se mordit les lèvres jusqu'au sang et continua de lire.

« — Vous la. lirez, vous la cachèterez avec le sceau

» que je vous ai laissé, et vous la ferez remettre à l'hô- » tel. Elle devient, comme vous le voyez, plus exi- » géante que jamais. Si je ne la craignais pas, je ne la » reverrais plus, car elle m'est insupportable. »

— Ceci est un peu plus fort encore !

« — Mais j'espère la détourner de moi à force de » froideur. Cette réponse que je lui fais, ne vous paraît- » ejlè pas admirable en ce gejire? Je vous reverrai » bientôt, vous que j'aime plus que tout au monde. Je » feins un voyage dans mes terres ; et nous passerons » les premiers moments dé mon retour enfermés dans » cette délicieuse retraite, que vous savez rendre plus » délicieuse encore ! J'ai hâte d'en finir avec la fille du » plus grand roi du monde, (fautant plus que j'ai ap- » pris indirectement qu'elle me destine le rôle de Lau- » zun et qu'elle veut jouer à la grande Mademoiselle. » Il n'y manque que les quarante millions de fortune. » Elle ne me nommera pas comte d'Eu et duc de Mont- » pensier. Les quelques années de moins et la beauté » ne me paraissent pas un dédommagement suffisant » pour ces pertes solides : je n'ai donc nulle envie » d'être marié directement et d'enchaîner ma liberté, » pour n'obtenir rien de plus que ce dont je jouis depuis » plusieurs années , un cœur emporté , un mauvais » caractère, et l'honneur d'être le très-humble serviteur 3 de ma femme, »

— Est-il vrai, madame, que vous ayez songé à une pareille folie?

— Cela n'est que trop vrai, sire; mais je ne le lui avais jamais dit, et je ne croyais pas qu'il eût pu l'apprendre. Épargnez-moi, je vous en supplie, le reste de cette lecture. Quelle peut être cette femme?

— C'est ce que nous apprendrons plus tard, elle doit se présenter à la poste. J'ai donné ordre qu'on s'em* parât^d'elle : je l'interrogerai moi-même,

— Je veux la voir, sire.

— Vous ne la verrez pas, madame, cela n'est pas de votre dignité. Que lui diriez-vous?

— Je ne sais, mon père ; je suis folle, je crois, tant je souffre! Db! le misérable !

— Et il en sera toujours ainsi lorsqu'une femme de votre rang placera ses affections au-dessous d'elle : elle ne fera que des ingrats. Nous autres princes, nos inférieurs ne nous aiment guère que par intérêt.

Les mémoires du temps, qui racontent cette aventure, ajoutent que lorsque madame la princesèe de Conti sortit du cabinet du roi après cette entrevue, il ne restait sur son visage aucune trace de larmes. Il régnait dans toute sa personne une majesté si hautaine et si imposante, que nul ne se serait imaginé qu'elle vînt d'être gravement offensée. Elle puisa ce courage dans la bonté du roi et dans sa propre estime. Elle sentit se réveiller en elle tous ses instincts royaux. Le sang d'Anne d'Autriche et de Marie de Médicis bouillait dans ses veines et lui rappelait quels avaient été ses ancêtres.

— Sire, dit-elle à Louis XIV, j'ai une grâce à demander à votre Majesté. J'ai reçu une injure mortelle,

. elle doit être vengée, elle le sera. Je prie seulement

Èroi de me laisser en choisir moi-même la manière, rsqùe je saurai quelle femme m'a été préférée, lorse j aurai réfléchi mûrement à toutes ces circonstances, je vous instruirai de mon désir, je le soumettrai à vos ordres, et je Vous jure, par ce qu'il y a de plus sacré, que je ne ferai pas une démarche sans votre approbation.

— J'espère que vous êtes rentrée en vous-même, ma fille, et je vois avec plaisir que vous avez retrouvé la puissance de votre volonté. Faites donc ainsi que vous le dites : je ne tarderai pas à connaître cette dame Giraud, vous en serez instruite sur-le-champ, vous agirez ensuite d'accord avec moi.

— Un mot encore, sire. Puis-je espérer que tout le

monde ignorera mon humiliation, qu'il me sera épargné de rougir devant ùp autre que vous?

— Madame de Maintenon ne vous parlera jamais de ceci, je vous en donjie ma parole royale.

La princesse baisa les mains du roi avec • attendrissement. '

— Mille fois,xnerci, Sire, pour cette bonté. Je rentre chez moi, et j'y rentre guérie de ce mal qui m'a coûté si cher. A l'avenir, je ne serai plus que votre fille; mais je la serai comme je dois l'être, et vous n'aurez ' plus à me reprocher de l'avoir oublié un instant.

Je n'entreprendrai pas de raconter ce qui se passait dans l'âme de cette personne si haute et si jalouse. Mille furies la déchiraient, et cependant jamais elle ne parut plus calme. Le roi ne put s'empêcher de l'admirer. Il, avait trop sondé sa blessure pour ne pas en connaître la profondeur, et il savait quelles poignantes souffrances se 'cachaient sous un sourire* Il la plaignait d'autant plus qu'elle ne demandait pas à être plainte. Ellç ne vivait que pour la vengeance, elle la voulait digne de l'injure, et n'attendait que le nom de sa rivale pour la combiner. Malgré toutes les recherches, il fut impossible de la découvrir. Aucune madame Giraud ne se présenta à la poste. En vain décacheta-t-on toutes les lettres de l'armée, on n'en trouva plus une seule du oomte de Clermont. Il semblait indispensable d'attendre son retour pour pénétrer ce secret,

La princesse séchait d'impatience; elle voyait sa vengeance lui échapper et ne doutait pas que son amant n'eût été prévenu de la soustraction des^ettres. Il devait tout craindre dès lors, et elle trembla qu'il* ne parvînt à détourner les soupçons à force de veiller sur hri. Cette idée ne la quittait pas, elle était sur le point de tomber malade.

En vairji, Monseigneur et mademoiselle Chouin employaient-ils les ruses de leur amitié cour la distraire : * elle craignait de s'éloigner de Versailles et de retar-

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der ainsi de quelques heures l'annonce d'une découverte. Le roi la comblait de faveurs, au grand étonnement et au grand xpgret de la favorite, qui l'avait crue perdue par cette faute. Une grande circonstance occu- pait alors la cour entière, c'était le mariage de mademoiselle de Blois seconde avec M. le duc de Chartres; Madame avait eu beau s'y opposer, le roi et Monsieur s'entendirent, le jeune prince n'osa pas dire non, et l'alliance fut résolue. On donnait des congés aux officiers depuis que la campagne était finie, et tous désiraient assister aux fêtes annoncées pour cette cérémonie nuptiale. Madame la princesse de Conti apprit avec joie que le comte de Clermont se trouvait parmi ceux-ci. Elle espérait qu'il ne lui échapperait pas et qu'elle pourrait enfin connaître cette rivale si bien cachée jusqu'alors.

On ne parlait que des magnificences commandées pour la nouvelle épouse et pour toute la famille royale. Madame la princesse de Conti voulut être plus belle que jamais, et elle se fit faire à cette intention des habits admirables. Déjà six semaines s'étaient écoulées depuis son malheur. Elle avait reçu plusieurs lettres du comte sans lui répondre. Au moment de quitter l'armée, iï lui en arrivait une dernière pleine de désespoir, dans laquelle il lui protestait qu'il ne vivait plus depuis qu'elle l'accablait de sa colère, et il lui demandait la permission âe venir se justifier et de paraître à la cour. Elle lui fit écrire par son secrétaire quelques lignes dans lesquelles elle lui disait que, ne faisant plus partie de sa maison, il n'avait pas besoin de son autorisation pour quitter l'armée, que du reste il pouvait venir à Versailles, qu'elle ne s'y opposait pas.

Le jour du mariage, au milieu de la cérémonie, en regardant les courtisans dont le maréchal de Luxembourg était escorté, il lui sembla reconnaître le comte de Clermont. Rassemblant toutes ses forces, elle chercha à s'en assurer. C'était bien lui, un peu pâle peut-

être, mais toujours beau, toujours le plus beau parmi ceux qui l'entouraient. Leurs yeux se rencontrèrent, il détourna respectueusement les siens. Au grand couvert, il se faufila dans la foule presque derrière elle; elle le sentit sans le voir; c'est un instinct accordé aux femmes : le regard d'un homme aimé se sent comme un rayon de soleil. Autour d'elle on ne parlait que de sa beauté. C'était de toutes parts un concert d'éloges pour ses charmes victorieux; elle en jouissait avec délices, 1& vengeance commençait.

Au bal, elle dansa à rendre les Grâces jalouses, selon l'expression de madame de Sévigné. Le roi voyait et comprenait tout sans en laisser rien paraître. A dater de ce jour, le comte fut soumis à un système d'pspionnage perpétuel; mais il déjoua les poursuites et il fut impossible de saisir une seule démarche dont la passion la plus exclusive pût avoir à se plaindre. Malgré elle, l'espérance entrait dans le cœur de la jeune femme. Elle demandait si le roi n'avait pas voulu la guérir par des calomnies d'un amour qu'il n'approuvait pas : elle croyait presque à la possibilité de trouver le comte innocent. Elle le désirait déjà, et c'était beaucoup. Il lui adressait sans cesse des lettres passionnées.

— >- Non, se disait-elle après les avoir lues, on ne ment pas ainsi.

Un soir, en rentrant du cercle, elle trouva sur sa toilette un papier plié en quatre ; elle l'ouvrit en demandant qui l'avait placé là. Personne ne put le lui dire, elle lut :

« Ce que la police de M. d'Argenson ignore, je le » sais; venez à Paris, trpuvez- vous au même lieu et ».de la même manière que l'autre fois. Je vous con- » duirai où vous devez aller, et vous apprendrez ce * que vous désirez savoir. Dans votre intérêt même, » ne négligez aucune des précautions de la prudence. » Si l'on se doutait seulement de votre démarche, carr

* vous aussi tous êtes surveillée, vous ne sauriez rien » de nouveau. A demain donc, madame, et le plus

* véritable ami que vous ayez au monde sera heureux

* de vous servir. Vous savez que vous pouvez vous » fier à moi; cardez le secret le plus .absolu sur ce

* rendez-vous jusqu'à ce qu'il ait eu lieu. Après, vous » serez libre cPagir selon qu'il vous plaira. »

xxit

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