LE PAVILLON
La princesse avait reconnu l'écriture de l'anonyme, et son cœur battit bien fort, car cet homme n'était jusqu'ici intervenu dans sa vie que comme un bpn ange. Cette lettre détruisit en un instant les illusions qu'elle commençait à concevoir et qu'elle caressait avec bonheur. Elle ordonna qu'on préparât ses équipages et paxtit pour Paris, afin d'y arriverd'avance et de dérouter les soupçons, si, comme on le lui annonçait, elle était observée. Elle ne vit en arrivant ni M. le Prince, ni le prince de la Roche-sur-Yon, quoiqu'ils fussent tous les deux à l'hôtel de Condé. Il n'était bruit dans cet hôtel que d une histoire étrange; on ne manqua pas de la répéter à Son Altesse Sérénissime, dont l'imagination plus accessible aux chimère* s'en laissa frapper et y découvrit immédiatement une annonce de malheur pour sa famille. Voici le fait tel que madame de Sévigné le raconte au président de Mouceau.
«,I1 arriva une chose extraordinaire, il y a trois se- » gaines, un peu avant que M. le Prince partît pour
* Fontainebleau. Un gentilhomme à lui, nommé Ver- » nisson, revenu à trois heures de la chasse, appro- » chant du château de Chantilly, vit à une fenêtre du » cabinet des armes un fantôme, c'est-à-dire un » homme enseveli; il descendit de son cheval et sfàp- » procha, il le vit toujours. Son valet, qui était avec » lui, lui dit: Monsieur, je vois ce que vous voyez. » Vernisson, ne voulant rien lui dire pour le laisser » parler naturellement, ils entrèrent dans le château » et prièrent le concierge de donner la clef du cabinet » des armes. Il y va et trouve toutes les fenêtres feis- » mées, et le silence qui n'avait pas été troublé il y a » plus de six mois. On conta cela à M. le Prince, il » en fut un peu frappé, puis s'en moqua. Tout le » monde sut cette histoire, on tremblait pour M. le » Prince, et voilà ce qui est arrivé. On dit'que ce Ver- » nisson est un homme d'esprit et aussi peu capable » de vision que le pourrait être notre ami Corbinelli, » outre que ce valet eut la même apparition. Comme » ce conte est vrai, je vous le mande, afin que vous y » fassiez vos réflexions comme nous. »
Madame la princesse de Conti, comme les personnes qui vivent sous Pinfluence d'un sentiment passionné, rapportait tout à ce sentiment. L'apparition du spectre, au lieu de l'alarmer pour M. le Prince, ne lui sembla pas à .autre ^n que de lui annoncer sa perte à elle, c'est-à-dire laVperte de son amour. Quel autre malheur pouvait-il y a\foir en ce monde ? Hélas! nous sommes tous ainsi : leijj révolutions des empires s'effacent devant les révoltions de notre cœur. Elle fit des visites toute la soirée; le lendemain, elle alla aux Carmélites et de là chez Mademoiselle, au Luxemboi^rg. Celle-ci, occupée comme elle d'une passion unique, lui raconta les nouvelles injures de M. de Lauzun; comme quoi elle avait été obligée de le chasser, tant il était devenu insolent, efr comme quoi elle se mourait de chagrin de cette séparation.
— Mais, ajouta- t-elle, je mourrai, en effet, ayant de
céder à ce misérable, qui oublie ce qu'il est et ce que je suis. Ah! ma cousine, gardez-vous d'un pareil attachement.
La bonne mademoiselle de Montpensier connaissait sans doute un peu l'histoire de sa jolie parente, et son avis n'était pas donné sans intention. La jeune femme rougit et détourna l'entretien. Elle attendait le soir avec une impatience fiévreuse; elle entra et sortit vingt fois de l'hôtel, se fit apporter des étoffes et voulut enfin se donner l'air d'une femme qui ne songe qu'au plaisir. Elle ordonna à madame Dupont de faire venir un carrosse près de la porte du jardin donnant dans une ruelle, et lui commanda un habillement complet de bourgeoise.
r- Hélas! madame, dit la bonne femme, Votre Altesse va-t-elle encore avec ces inconnus? Ne craignezvous pas que ces aventures se découvrent? Qu'importe la conduite de cette malheureuse Rechecourt? Abandonnez-la à elle-même et ne vous compromettez pas ainsi pour l'espionner.
— • Rechecourt I s'écria la princesse, Rechecourt, dis-tu? Est-il possible que ce soit Rechecourt!
—•Votre Altesse l'a bien reconnue l'autre fois avec* M. le Dauphin , Robert et moi nous l'avons vue de même, quoique nous ne pussions rien entendre. Suivrons-nous encore madame ?
— Sans doute, sans doute. Mon Dieu! si c'était elle!
Un peu avant l'heure convenue, la princesse se déguisa : elle était encore si jolie ainsi, qu'on l'eût regardée davantage sous ses simples habits si la nuit et une grande coiffe ne l'avaient dérobée à tous les yeux. Elle fit donner ordre au suisse de dire qu'elle était souffrante ; chacun dans l'hôtel la crut couchée et personne ne soupçonna son expédition. Le carrosse de l'inconnu attendait déjà; la voiture prise par la princesse suivit, selon ses ordres, madame Dupont, assise sur le devant et Robert sur le siège du cocher.
L'inquiétude de la gouvernante était extrême, elle pleurait à flots.
— * Madame, madame, soupirait-elle, j'aurai donc assez vécu pour vous voir, comme Mademoiselle, courant les aventures à cause d'un indigne gentilhomme. Je vous l'avais pourtant bien dit. Si Votre Altesse avait voulu me croire ! Oh! si madame la duchesse le savait I
— Ne crains rien, Dupont, nous ne recommencerons plus; aujourd'hui, c'est la dernière fois. D'ailleurs, qui te porte à croire que je suis malheureuse, que je m'occupe d'un homme indigne de moi ?
— J'ai pensé d'abord que vous surveilliez mademoiselle de Rechecourt; mais vous êtes trop agitée, trop pâle : c'est de vousf qu'il s'agit. Je m'y connais; n'ai-je pas eu la confiance de Mademoiselle?
Le carrosse ne suivait pas la même route que l'autre fois, et la princesse espéra s'être trompée dans ses soupçons. Il passa la barrière du côté de Saint-Denis, et s'arrêta, après une heure de marche, devant une espèce de haie -sans .entrée apparente. L'étranger <ut bientôt près d'elle.
— Nous devons laisser ici les carrosses, madame, dit-il, le bruit nous trahirait. Je vpis les faire cacher dans jce petit bois, et mon maître et moi nous vous conduirons à votre but. Armez- vous de tout votre courage. Ayez confiance en nous. Quoi que vous ordonniez, vos ordres seront exécutés.
— Et votre maître, où est-il?
— Là, dans la voiture.
— Ne pourrais-je lui parler un instant ?
— Lorsque nous serons dans l'ombre, et il ne vous répondra que si cela devient absolument nécessaire. Y consentez-vous?
^ — J'y consens.
On cacha les carrosses après avoir «Jételé les chevaux, que les depx cochers et Robert gardèrent. La princesse et sa suite, accompagnées des dieux inconnus, se mirent
en chemin. Le bois était obscur, elle se rapprocha de l'homme masqué.
— Monsieur, ditelle, je ne puis soupçonner la raison ^qui tous attache à mes intérêts; quelle qu'elle soit, vous m'avez prouvé un véritable zèle, et je vous en remercie. Je n'ai point cherché à percer vos*secrets; j'ai respecté votre déguisement : je vous en demande aujourd'hui la récompense. Je ne sais ce que je vais découvrir. Vous connaissez le sentiment qui m'anime, je veux rester dans tous les cas maîtresse de mes actions et de ma vengeance. Me promettez-vous de n'agir que selon mon bon plaisir et comme je l'exigerai?
L'inconnu baissa la tête en signe de consentement.
— Vous connaitrai-je quelque jour?
11 fit le même geste, après une minute d'hésitation.
— C'est bien, je ne vous en demande pas davantage.
Ils marchèrent ensuite en silence environ un quart d'heure ; ils aperçurent alors une espèce de petit château dont toutes les fenêtres étaient brillamment éclairées. La porte de la cour restait ouverte, et lorsqu'ils en approchèrent, une femme, jusque-là cachée dans l'ombre, s'avança au-devant d'eux. La princesse fit deux pas en arrière; elle se crut trahie.
— Ne craignez rien, madame, c'est une amie, se hâta de dire l'interprète.
La femme causa tout bas avec lui et se remit à marcher, en faisant le tour de la maison.
— Nous allons entrer d'un autre côté : il y a du monde par ici, madame, et nous n'y trouverions pas ce que nous sommes venus chercher. Suivez-nous sans inquiétude.
Be l'autre côté du bâtiment, s'élevait une tourelle renfermant l'escalier; ils y pénétrèrent et commencèrent h monter sans lumière, en s'aidant d'une corde attachée à la muraille par des anneaux. Le cœur de la princesse battait si fort qu'elle en était sufioquée. En haut du degré se trouvait une sorte de loge, ainsi qu'on
en voit encore dans les vieilles constructions. Cette loge, admirablement cachée à ceux qui ne la connaissaient pas, servait d'observatoire au châtelain des anciens âges pour écouter et voir ce qui se passait chez lui. De là on pouvait entendre dans la pièce voisine, destinée aux hôtes; et des espèces de meurtrières, habilement dissimulées dans les ornements de la muraille, permettaient de suivre tous les mouvements des interlocuteurs.
— Dans un instant, madame, continua le guide, vous allez voir paraître les personnes qui vous intéressent. Cette cachette leur est connue, mais ils n'ont aucun soupçon. Une porte placée à votre gauche et donnant sur un autre escalier peut servir à la retraite; d'ailleurs, tout a été prévu, nous ne serons pas dérangés. Ne quittez pas cette place (il lui montrait une des ouvertures) : de là, vous verrez, vous entendrez tout, vous déciderez après.
Dix minutes ne se passèrent pas sans que la pièce qu'ils surveillaient fût plus éclairée qu'elle ne l'était déjà. La même femme qui les avait introduits apporta des candélabres à plusieurs branches. Derrière elle marchait un homme couvert d'un manteau brun; il le jeta sur un fauteuil et -parut dans tout l'éclat d'une brillante parure : c'était le comte de Clermont-Chatte. La chambre dans laquelle il se trouvait était spacieuse et belle. Les meubles, quoique antiques, semblaient bien conservés et magnifiques. La princesse remarqua avec surprise sur la cheminée et aux dessins des fau- I teuils, les armes de France traversées d'une barre d'illégitimité. Un chevalier armé de pied en cap, portant sur sa poitrine les mêmes armoiries et tenant à la main l'oriflamme, était représenté dans un cadre magnifique, en face des deux croisées à vitraux anciens, sur lesquels le niême écusson était peint en divers endroits. On avait également orné le lit, à colonnes et à balustrades comme celui d'un prince du sang. Le comte se promenait au milieu de ces somptuosités en
frappant de temps en temps du pied, en donnant tous les signes de l'impatience.
Une porte s'ouvrit; une femme se précipita dans les bras de M. de Clermont, et tous deux s'écrièrent :
— Enfin!
La princesse n'avait pu voir le visage de cette femme |ui lui tournait le dos ; pourtant elle l'avait reconnue. Elle retint l'exclamation prête à lui échapper. Un long noment se passa avant que les amoureux pussent ïesser leurs embrassements. Après les phrases sans suite, les mots entrecoupés, qu'on se répète sans savoir îeque l'on dit, le calme arriva néanmoins, , et ils s'asârent l'un près de l'autre. La femme, tout à fait en ace de la cachette, ne dissimula plus ses traits; c'était nademoiselle de Rechecourt.
— Ma Renée, balbutiait le comte au milieu des baisers, que vous êtes belle et que je vous aime!
— Oh ! comme ce temps d'absence m'a semblé long, non Jacques; et surtout ce temps écoulé sans. vous lepuis votre retraite, si près et si loin!
— Il le fallait ou tout était perdu. La princesse m'é~ >ie, je ne sais ce qu'elle médite. Assurément son but «tde nous séparer; j'ai déjoué ses plans, je l'espère, * désormais nous n'aurons plus rien à craindre : tout «t disposé pour notre départ.
T- U en est temps, mon ami. Paris m'est odieux.
y ai tant souffert depuis que. vous m'avez quittée! oujours seule, sans distraction, livrée aux fantômes le la crainte et de la jalousie. Fuyant mon pavillon, •u tant de fois je vous avais vu, je venais de préférence °i, dans ce petit manoir acheté par le duc de Veraandois lors de notre mariage. Je l'ai conservé tel lu'il l'avait arrangé lui-même, car son souvenir est &cré pour moi : vous seul pouviez me le faire ouflier. Voilà le portrait et les armes de Dunois> le grand Atard d'Orléans, qu'il se proposait pour modèle : il ^ avait mises partout et il en parlait sans cesse, iélas! le pauvre jeune prince! il est mort bien jeune,
il n'a pu suivre les brillants exemples qu'il avait choisis.
— Serpent 1 murmura madame Dupont à l'oreille de la princesse.
— Et pourquoi tout ce bruit, cette fête, le jour de notre réunion, ma Renée?
— C'était le meilleur moyen de la cacher. Tant de gens se rendent ici ! En supposant qu'on vous ait suivi, un pareil rendez- vous ne semblera pas suspect. Vous venez à ma fête, c'est tout simple, on ne s'en étonnera pas.
— Vous' êtes un ange, je n'y avais pas pensé'. Toujours la même, prévoyante et habile.
— Et sincère, ce qui est plus rare. Mais m'aimezvous comme je vous aime ?
— Je vous en donne la preuve la plus évidente et la plus certaine, chère amie, puisque je vous offre mon nom, puisque vous allez devenir ma femme. Que voulez-vous de plus?
— De combien de vœux j'ai appelé ce «moment! Combien de fois j'ai soupiré après l'instant où j'échangerai cette couronne dç princesse Contre la vôtre, mon Jacques, car je n'ai jamais aimé que vous! Ce malheureux Vermandois, c'était plutôt de la pitié, de la sympathie qu'il m'inspirait, ce n'était pas de l'amour. Il fallait votre beauté, votre esprit, vos talents pour m'apprendre jusqu'à quelle passion je pouvais at-* teindre.
— De même que Renée seule devait être adorée pai moi, chère bien-aimée!
— Cependant la princesse est bien belle! ' N — Oui, sans doute, elle est belle, mais quelle différence ! A-t-elle ce charme séduisant? A-t-elle cet attrait auquel rien ne résiste ? cette simplicité , cette bonté touchante? Non; la princesse, comipe son illustre père, est empesée dans sa grandeur, même dans les épanchements les plus intimes. Il me semblait toujours voir entre elle et moi un suisse en grande livrée
LA PRINCESSE DE CONTl' , 275
•appant de sa hallebarde et annonçant : Son Altesse érénissime madame la princesse de Conti, comme à hôtel de Condé ou à Versailles.
Les amants rirent beaucoup de cette ' saillie. Ils ommencèrent ensuite une foule de projets d'avenir, et îademoiselle de Rechecourt déplora amèrement la écessité de garder leur union secrète.
— Je suis née sous l'astre du mystère, ajouta-t-elle^ n plaisantant; heureusement, ceci n'aura qu'un emps.
— Le temps d'apaiser nos ennemis. La princesse finira ar pardonner. Quelque heureux mortel triomphera e son désespoir, et alors elle deviendra traitable, vous errez.
— La princesse ne m'aime pas : vous savez qu'à la aort de son frère elle a nié son mariage; elle le conlaissait néanmoins. C'est elle qui vous a envoyé à aoi, mon Jacques 1
Pendant cette conversation, madame la princesse de îonti était tout oreilles, et mille projets se croisaient lans son esprit. Elle appela* à voix basse son mystéieux conducteur.
— Monsieur, lui dit -elle, vous qui savez tout, jette femme a-t-felle réellement été la femme de mon rère?
— Non, madame, et je vous en fournirai la preuve.
— C'est bien, alors je puis agir. Je suffoque ici, parons.
— Un instant encore, madame ; nous devons attende notre guide, et comme la maison est pleine de nonde, il ne pourra que difficilement s'échapper.
— Mais vous devez comprendre, monsieur, que je ie puis en entendre davantage, que je suis au supplice |ue je me trahirai si cela continué!
— Vous l'aimez donc encore, madame? murmura Htevoix à peine intelligible. Voutfne le méprisez donc pas?
— Monsieur, reprit-elle, je le hais et je le méprise.
Elle regarda de nouveau par la lucarne, la chambre était vide : le train des voix qui s'éloignaient dans le jardin parvint jusqu'à la princesse. Un instant après la porte de la logette s'ouvrit, et la femme qui les avait amenés leur fit signe de la suivre promptement. An moment de quitter les inconnus elle se retourna vers eux : !
— Vous m'avez promis, monsieur, les preuves du mensonge de cette fille : je compte que vous me tiendrez parole.
— Demain, madame, ou le jour suivant au plus tard, elles vous seront envoyées.
— C'est bien, je les attends.
Depuis le château jusqu'à l'hôtel, la princesse ne prononça pas une parole, elle se coucha en rentrant, renvoya Dupont sans vouloir écouter ses plaintes. Elle dormit peu apparemment, car le lendemain de bonne heure elle se mit en route pour Meudon. Monseigneur avait commandé ce jour-là une grande partie de chasse, à laquelle presque tous ses familiers assistèrent, et, par extraordinaire, M. le duc de Chartres. Les princesses y parurent en calèche. Madame la princesse de Conti était un peu pâle, mais, en apparence, aussi tranquille qu'à l'ordinaire. Elle aperçut M. de Clermont et ne détourna pas la tête. Il s'inclina profondément et avec une grâce charmante sur son cheval; elle lui fit un signe de tête indifférent et ne parut pas s'en occuper davantage.
Après la chasse, M. le Dauphin retint à souper ceux des courtisans auxquels il était le plus habitué : le comte fut de ce nombre , et il s'estima doublement heureux de cette préférence. Il espérait approcher de la princesse et avoir avec elle cette explication tant désirée. Le repas n'était pas assez nombreux pour exclure 1 la conversation générale, à cette époque surtout où Ton causait si bien! Après avoir effleuré plusieurs sujets, M. le duc de Chartres demanda à Monseigneur s'il avait revu le beau-fils de madame Voisin, et ils com-
mencèrent alors à discourir sur cet homme singulier.
— Pour moi, je le crois sorcier tout de bon, disait Monseigneur; il nous a dit des choses inouïes.
— Je sais de lui deux histoires incroyables, reprit madame la princesse de Conti : je l'ai revu moi-même et je vous assure qu'il y a de la magie noire.
— Vous devriez nous raconter cela, madame, interrompit vivement M. le duc de Chartres.
— Si Monseigneur le désire, bien volontiers.
— Je vous en prie, madame.
— Eh bien, une dame de mes amies me pria de l'accompagner chez le devin; nous y allâmes toutes deux, sans nous faire connaître, ainsi que cela se pratique. Il nous reconnut néanmoins, et dit sur-le-champ à ma compagne qu'il allait lui apprendre ce qu'elle désirait savoir. '
« — Regardez dans cette glace, ajouta-t-il, et avant cinq minutes vous y distinguerez un tableau fidèle de ce qui se passe. »
« Nous y regardâmes, en effet : les cinq minutes n'étaient pas écoulées que nousnous trouvâmes en face d'un pavillon oriental, situé au milieu d'un jardin délicieux, le couvert mis pour deux personnes sur une table au milieu de la chambre, avec un luxe princier, un tableau voilé, des brocarts à franges d'or, enfin une vraie féerie. La fée ne tarda pas à paraître ; c'était une jeune et adorable odalisque, dont le regard effronté trahissait sa profession. Elle dansa, se regarda au miroir, et enfin sô retourna vers un homme, qui entrait en ce moment. Cet homme était un proche parent de mon amie ; cet h<3mme était marié à une femme pleine de charmes et de vertu : il oubliait tout cela près de cette dangereuse sirène. Notre étonnémènt ne saurait se peindre. »
— Votre amie était-elle donc chargée d'épier son frère, madame? demanda Monseigneur avec une sorte de dépit.
— Je n'ai pas dit que c'était son frère, Monseigneur,
j'ai dit $on proche parent. D'ailleurs, écoutez la suite, et vous verrez oh cela mène.
« Elle et moi nous avions connu une ancienne intrigue entre ces deux personnes, mais nous la croyions bien rompue, et nous ne pûmes nous expliquer ce retour que par, la faiblesse de l'amant et par les charmes réellement extraordinaires de la demoiselle. Nous entendîmes la conversation des amoureux, où il fut fort question de pierreries; puis le. tableau se brouilla, nous ne vîmes plus rien, et M. Voisin fils nous pria de revenir une autre fois pour apprendre la suite.
— Cela est-il réellement vrai, madame ? interrompit M. le duc de Chartres, toujours frappé de ce qui se rapportait aux sciences occultes^
— Demandez à Monseigneur : il connaît cette his- ' toire, et il vous attestera ma sincérité.
— Je demande la suite, répliqua M. le Dauphin.
— La suite, la voici. Nous ne manquâmes pas au rendez-vous, hier : vous voyez que cela est tout frais clans ma mémoire. Nous retournâmes chez le sorcier, les mêmes' cérémonies eurent lieu. Nous regardâmes comme la première fois ; seulement, au lieu d'un pavillon isolé, ce fut une "chambre à coucher qu^ nous aperçûmes. L'ameublement en était singulier : on voyait partout des armoiries peu communesr et on y remarquait un grand portrait en pied de Dunois, le bâtard d'Orléans. Un jeune seigneur enveloppé d'un manteau se 'présenta : il jeta son manteau sur un meuble, et garut habillé comme pour une fête, de la manière la plus galante. Peu de temps après, une dame fort belle aussi arriva d'un autre côté; ils se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre en* se donnant les noms les plus-tenriies. Figurez- vous que cette belle si passionnée était justementla même qui, quinze jours auparavant, dans le pavillon oriental, s'était montrée également passionnée avec le parent de mon amie, ce qui ne l'empêcha pas de jurer au survenant qu'elle n'avait pas cessé de pleurer pendant son absente.
— Mais, s'écria le comte de Giammont, il faudrait pendre ce sorcier-là 1 S'il révèle les infidélités, c'est une calamité publique.
— Voilà mon conte, et j'espère qu'il est beau; je devrais plutôt dire mon histoire, car elle est vraie de point en point. Quj fut attrapé, ce vous semble?
— D'abord, ma sœur, votre' amie, qui en apprit plus* long qu'elle n'en voulait savoir.
— Et puis, s'il vous plaît, les deux amants, croyant tous les deux à la tendresse de leur infante.
— Et encore bien plus nous, les auditeurs, dont madame la princesse de Conti se moque en ce moment.
— Tout cela peut être vrai : convenez néanmoins que M. Voisin est très-supérieur à madame sa mère.
— Je le crois bien! Elle ne montrait que le diable, et lai, fait voir à nu le cœur des femmes.
— Comte de Grammont, reprit mademoiselle Chouin, vous savez qu'il y a femmes et femmes.
— Oui, mais aussi il y a diables et diables : ils ne se doivent rien.
— Allons, poursuivit M. le duc de Chartres, je retournerai chez notre homme.-
— Et vous, monsieur de Clermont, demanda M. le Dauphin, qui cherchait à se remettre, croyez-vous à cette sorcellerie ?
— Je crois que Son Altesse Séréhissime a cru voir ce qu'elle vient de nous raconter*^ et que c'était une illusion.
— Je me fais peu d'illusion, monsieur : je me ^appelle encore les paroles du beau seigneur. En faisant le portrait de mon amie, il prétendait voir toujouxs entre eux un suisse et sa hallebarde; c'était vraiment tout à fait plaisant, je vous assuré.
Le comte se tut
— Madame, je vous demande votre protection pour l'enfer, reprit en souriant Monseigneur, dont le paru était bientôt pris en pareille circonstance.
— Je vous donnerai toutes les recommandations possibles, sans vous y suivre, bien entendu : j'en ai assez de cet échantillon.
On Sortait de table en ce moment, les groupes se formèrent. M. de Clermont saisit enfin le moyen de se rapprocher de la princesse, qui se trouvait presque seule.
— De grâce, madamex lui dit-il tout bas, ne me condamnez pas sans m'entendre : vous me faites mourirà petit feu, lorsqu'il me serait si facile de me justifier. Où et comment pourrai-je vous voir?
— Vous avez raison, monsieur, nous devons nous voir. Demain, à neuf heures du matin, je serai dans le pavillon en haut du parc : j'y serai seule et je vous y recevrai.
— Oh! merci, merci, madame; vous allez donc me rendre le bonheur!
— Monsieur, je vous méprise assez pour que votre bassesse actuelle ne puisse me faire vous rtiépriser davantage.
Le comte n'eut pas le temps de répondre, M. le Dauphin s'approchait.
— Ma sœur, dit le prince en la montrant du doigt, c'est vous qui êtes la sorcière : êtes- vous discrète, au moins?
— Comme la véritable sorcière, Monseigneur.
— Soyez tout à fait franche, madame, continua-t-il; et.il s'assit près d'elle. Comment avez-vous connu cette aventure ?
— Je vous promets de tout vous raconter d'ici à quelques jours : j'ai encore besoin de mon secret en ce moment. Soyez tranquille, toutefois, je n'en ferai rien contre vous.
— A la bonne heure; mais je suis bien intrigué. Ne puis-je savoir au moins le nom de votre amie.
— Mon amie, je vous l'ai raconté, est proche parente de l'amant, du premier amant de ' la belle, de celui du pavillon.
— Ce n'est pas sa femme, j'espère?
— Vous mériteriez bien que ce fût elle, et pour punition je vous laisse dans le doute.
Madame la princesse de Conti fut accablée de questions le reste de la soirée; elle se réjouit du succès de sa ruse, et répondit à tout avec son esprit ordinaire. Personne n'eût pu croire qu'elle fût intéressée dans ce drame. Elle affichait une aisance et une coquetterie dénuées des soucis et des inquiétudes de la vie. Mademoiselle Chouin, qui soupçonnait son chagrin, commençait même à ne plus y croire. Au moment de se retirer; la princesse s'approcha d'elle et la prit à part.
— J'ai besoin, dit-elle, du pavillon du parc pour la matinée : faites-moi la grâce d'empêcher qu'on ne vienne m'y troubler. Prenez les doubles clefs de l'enceinte réservée; je garde les autres.
— Soyez tranquille, chère princesse; mais, mon Dieu! vous êtes étrangement pâle ! Souffrez- vous?
— Mon amie, répondit la, princesse en lui serrant la main, j'ai joué mon rôle sur le théâtre et je suis au moment d'en descendre. Je suis fatiguée de ce rôle, fatiguée de la, dissimulation. Bientôt je vous ouvrirai mon cœur, bientôt je me reposerai sur le vôtre; mais avant il faut que ma tâche s'accomplisse et élite s'accomplira jusqu'au bout. Bonsoir, je rentre chez moi, je n'en puis plus. Priez pour moi, chère sœur, vou3 qui êtes si bonne et si heureuse !
Mademoiselle Chouin soupira. Elle aussi avait ses douleurs, et elle les cachait également. Cette douce créature craignait de blesser celui qui, l'avait choisie entre toutes. Elle ne se sentait pas aimée comme elle aimait elle-même, et jamais un murmure ne s'était échappé de ses lèvres'. Contente du sentiment vrai, de l'estime profonde de Monseigneur, elle n'osait pas demander davantage. Ainsi que je l'ai dit, les mémoires du temps lui attribuent la perfide conduite de mademoiselle de Rechecourt. Cest elle qu'ils accusent d'avoir trompé M", le Dauphin et madame la princesse de
2tt LA PRINCESSE DE GONTI
Conti. Saint-Simon, entre autres, dont l'orgueil nobiliaire ne peut pardonner à cette modeste fille d'avoir été presque dauphine, adopte cette version injurieuse pour elle. Des documents certains m'ont mis à même de réparer cette erreur, déjà si difficile à croire pour tous ceux qui cherchent $*n$ l'histoire l'étude des caractères. Je suis heureuse de venger sa mémoire, de la remettre à sa véritable place, de la montrer telle qu'elle était, c'est-à-dire une femme bonne, simple, désintéressée, incapable d'intrigues, vertueuse, fidèle au seul amour de sa vie, profondément reconnaissante envers son époux; la femme, enfin, qui se retira dans un couvent lorsqu'elle l'eut perdu, ne voulant accepter ni richesse, ni honneurs, et faisant du bien avec la modeste pension qui lui fut imposée. Ceci, aucun des historiens ne le lui conteste, comment donc accorder ensemble leurs différents récits? .