‹ Madame Louise de FranceChapitre 6 sur 44 · LES POMPONS DE MADEMOISELLE ROSETTE · texte numérisé non relu

LES POMPONS DE MADEMOISELLE ROSETTE

Le lendemain on baptisa la jeune sauvage dans la chapelle, non pas à celle de Madame Louise, mais au grand autel, le roi daignant la tenir sur les fonts avec Madame sa fille. Chaque personne royale avait dans la chapelle de Versailles une chapelle particulière, où son aumônier lui disait la messe les jours de la semaine, à l'heure qui lui était agréable. Celle de Madame Louise lui était commune avec Mesdames ses sœurs, depuis que M* le comte

de Provence et M. le comte d'Artois avaient eu leurs maisons formées. On parlait de marier monseigneur le Dauphin ainsi que les jeunes princes, et les négociations diplomatiques commençaient à occuper toute l'Europe de ces illustres alliances.

La matinée et le diner se passèrent comme de coutume chez Mesdames ; on remarqua seulement que la comtesse de Maulieu arriva avec la même toilette que la veille, et cela fit un événement dans le service.

— Ne trouvez-vous pas, Victoire, dit Madame Adélaïde, que la dame d'honneur de notre sœur Louise raccourcit tous les jours son voile de veuve? Elle finira par n'en faire qu'une cornette.

— Je ne comprends vraiment pas comment on ne lui demande pas sa démission. Cette femme est d'une légèreté, d'une coquetterie !

— - Louise n'oserait pas. Le roi protège madame de Maulieu, à cause de la comtesse Dubarry, dont elle est la grande amie. Tout inconséquente qu'elle soit, c'est une femme de la cour, et les femmes de la cour se comptent dans les petits appartements.

La comtesse soutint les regards de Mesdames &vec une intrépidité modeste qui annonçait une grande confiance en elle-même ; elle répondit les

yeux baissés à quelques questions qu'on lui adressa sur la nouvelle Marie, et s'offrit de bonne grâce à l'aller chercher quand on annonça le roi.

Louis XV adressa quelques paroles aimables à sa filleule et à sa jolie conductrice. On achevait de former le cercle, lorsqu'un huissier introduisit M. le duc de Cumberland, qui venait présenter ses hommages à Mesdames de France. Le jeune marquis de Sancerre était déjà placé derrière le fauteuil de Madame Louise, debout près de sa cousine.

— Voilà votre héros, comtesse, dit-il à voix basse, le chevalier du pompon bleu. Quelle ne va pas être sa joie en voyant que vous vous piquez de constance ! Hélas ! le pauvre jeune homme ne se doute pas que toute cette constance-là n'est qu'une infidélité ! .

— Comment cela?

— - Si je ne vous avais pas confié hier l'admiration du roi sur votre innocente parure, vous eussiez bien vite repris vos pierreries et vos falbalas. Mais le roi! oh! le roi! Cela vaut dix fois un prince, voire même dix frères du monarque de la Grande- Bretagne.

— Vous parlez trop hautr, étourdi ; on va nous regarder. Le roi est si près de nous!

Le cercle était fort imposant, en effet, et la conversation ne semblait pas assez animée pour qu'on n'entendit point les paroles dumarquis.Tout à coup Rosette, la petite chienne de Madame Louise, sortit de dessous un fauteuil et parut au milieu du salon. Elle avait autour du cou un collier de rubans rouges fort galant, et sur l'oreille un pompon bleu tout à fait semblable à celui que portait triomphalement le prince Henri ; ce qui tirait l'œil d'une façon incroyable et forçait à la regarder, quoi qu'on en eût.

— Mon Dieu! Madame, dit le roi en se tournant vers Madame Louise, votre chienne est aujourd'hui d'un éclat non pareil! Le choix de ses pompons me parait toutefois un peu étrange ; mais c'est la mode, car voici milord de Cumberland qui porte *les mêmes emblèmes. Vraiment, mon cousin, je ne vous savais pas si avant dans les bonnes grâces de mademoiselle Rosette, et je n'aurais jamais soupçonné que ce nouvel ornement, introduit dans l'ajustement de la cour, fût inspiré par elle. Expliquez-moi seulement, Louise, pourquoi cette belle personne a donné la préférence à la livrée de notre cousin d'Orléans sur la nôtre. Il me semble qu'elle avait bien droit de la porter, puisqu'elle a l'honneur d'appartenir à une fille de France.

— Je vous assure que j'ignore tout cela, sire. C'est quelque espièglerie d'un de vos pages, sans doute : je prierai le roi dèle faire châtier.

— Marquis, vous me le payerez, murmura la comtesse.

— Il y a du Sancerre là-dessous, dit Madame Sophie. Cet enfant est .vraiment fort drôle.

Le roi riait ; il n'aimait pas beaucoup le prince anglais, dont la jeunesse et la beauté lui étaient désagréables, et il ne pouvait s'empêcher de se réjouir lui-même de son humiliation. Tous les regards allaient du duc de Cumberiand à madame de Maulieu ; de madame de Maulieu à Rosette, qui s'était assise sur ses pattes et semblait prendre plaisir à se faire admirer. Le prince, rouge et embarrassé, se contenta de s'incliner devant Louis XV, craignant sans doute de sortir du respect en répondant ainsi qu'il aurait désiré le faire. Le roi ne se tint pas pour battu; il voulait pousser à bout ce flegmatiq&e étranger, qui se permettait d'avoir vingt-cinq ans et charmant visage.

' — Vous ne dites rien, mon cousin; voilà ce que j'appelle de la discrétion et de la modestie : obtenir les faveurs d'une dame et n'en faire que des pompons ! c'est admirable !

Le bon roi rit aux larmes de son calembour, et son rire fut répété par tout ce qui l'entourait, excepté Madame Louise et M. le duc de Cumberland. Madame de Maulieu gardait une contenance superbe; le marquis prenait les airs innocents d'un écolier venant de faire une niche à son maître. Le roi ajouta différents propos à ceux qu'il avait déjà lancés. Le prince Henri, un peu remis, prit congé en disant :

* — Décidément le roi ne veut pas me laisser même le mérite de la modestie ; il m'oblige à accepter ma maltresse devant tant de témoins. Eh bien! puisqu'on m'y force, je l'avoue, je m'en glorifie; il est vrai que je porte les couleurs... de mademoiselle Rosette, que je les tiens d'elle, et que je ne crains nulle rivalité dans une conquête dont je suis si sûr.

M* le duc de Cumberland prononça ces mots d'un ton moitié insolent et moitié goguenard, qu'il accompf^na pourtant d'un salut très-respectueux au roi et aux princesses, et d'un regard à madame de Maulieu qui la fit rougir dans son rouge.

— Sancerre, reprit-elle en serrant à la meurtrir la main de son cousin, vous me vengerez, ou je ne vous revois de ma vie.

En ce moment Madame Louise se retourna de leur côté et appela son filleul.

— Je vais rentrer chez moi, vous m'y suivrez; j'ai à vous parler.

Le coup d'oeil sévère dont la princesse accompagna cet ordre embarrassa le malicieux entant.

— Mon cousin, après mon service, je vous attends, ajouta la comtesse.

— A merveille, pensa le colonel, me voilà avec une belle affaire 1 Madame en furie, apparemment de ce qu'on attaque la vertu de sa chienne, car pour sa dame pour accompagner cela lui importe peu; le prince qui m'appellera peut-être en duel à la toupie, c'est tout ce qu'il croira devoir offrir au gouverneur de monseigneur Fanfreluche;- et ma cousine qui veut m'envoyer batailler pour se venger d'un homme qui proclame sa défaite. Il y a vraiment bien de quoi ! Je ne sais pas comment je m'en tirerai. C'est égal, je me suis moqué d'eux et ils ne se moqueront pas de moi, j'en réponds.

Le roi riait encore de l'aventure de mademoiselle Rosette lorsqu'il se leva, probablement pour aller la raconter chez madame Dubarry. Aussitôt qu'il eut quitté l'appartement, Mesdames se retirèrent dans les leurs, et laissèrent la liberté à leurs dames

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en attendant l'heure du jeu et du souper. Le marquis de Sancerre suivit Madame Louise, dont la figure exprimait une sévérité inaccoutumée.

Elle marcha sans s'arrêter jusqu'à son oratoire, et, posant son éventail, elle croisa ses bras sur son corset en disant gravement au marquis :

— M'expliquerez-vous, monsieur, ce que cela signifie, et de quel droit vous mêlez Rosette à vos espiègleries de mauvais ton?

— Mon Dieu! Madame, si vous me parlez ainsi, je n'oserai jamais rien vous dire ; vous me faites peur.

— Peur à vous, monsieur le colonel de Normandie! à vous qui voulez commander votre Régiment devant l'ennemi! Allons donc, c'est impossible! Qui est-ce qui a mis ce pompon bleu à Rosette?

— C'est moi, Madame.

— Où l'avez-vous pris ?

— Sur la toilette de la comtesse de Maulieu.

— Pourquoi l'avez-vous attaché au collier de ma chieniie?

— C'est que... c'est que je trouvais si bel air à monseigneur de Cumberland avec cette parure... j'ai pensé... j'ai supposé que Rosette... serait admirable ainsi. Vous savez bien, Madame, que Rosette

est ma bonne amie ; c'est Madame qui me Fa dit hier en me parlant justement de ses pompons.

— Milord de Gumberland peut croire que j'ai autorisé cette sottise ! Monsieur de Sancerre, on ne compromet point ainsi une princesse, une princesse qui vous aime, qui v6us le prouve à chaque instant. C'est un manque de cœur, c'est très-mal; je suis fort mécontente.

— Oh ! ma marraine, ma bonne marraine, pardonnez-moi ! Un manque de cœur ! un mauvais procédé envers vous! moi qui vous donnerais ma vie. Oh! que je suis malheureux de vous avoir oflensé ! Mais ce n'est pas tout à fait ma faute; hier, chez ma cousine, le prince m'a humilié ; il m'a comparé à Zamore, le nègre de madame Dubarry. Ce n'est pas tout encore; en soupant le soir chez... chez une personne qu'on n'ose pas nommer devant Madame, par respect pour Son Altesse* Royale, monseigneur le duc de Gumberland a répété devant vingt convives que j'étais un petit garçon mal élevé qu'il fallait mettre au pain sec.

— Voilà pourquoi vous avez tenu à lui prouver qu'il avait raison. Est-ce qu'un homme, un colonel, se venge de cette manière, en page, en cadet de fortune! Si le roi avait mal pris la chose, que devien-

ciraient vos espérances ! On préviendrait M. votre père. Et peut-être M. de Cumberiand le fera-t-il.

— Non, Madame; sa colère est tournée contre madame de Maulieu. Il me fait l'honneur en ce moment de me regarder comme son rival et ne me traitera plus, j'espère, en petit garçon. Oh ! il est au désespoir.

— Il aime donc bien cette femme?

• — Certainement ; il en eât fou, au point d'avoir presque renoncé pour elle à ses habitudes de plaisir. Lui, le plus fidèle adorateur des nymphes de l'Opéra, il n'y va presque plus. Je dis presque, au moins, Madame.

— Je ne saurais croire qu'un prince se respecte assez peu pour fréquenter ainsi la mauvaise compagnie. Vous me trompez, Sancerre.

— Oh! Madame, du fond de votre oratoire vous ne vous doutez guère de ce que font les princes en ce temps-ci.

La princesse rougit beaucoup.

— Savez-vous, monsieur, que vous avez une terrible expérience, pour tin enfant de votre âge.

— Madame oublie que j'ai été élevé entre la maréchale de Luxembourg et le duc de Richelieu. Je

ne di$ rien de ma cousine, qui n'a pourtant pas mal avancé mon éducation en ce genre.

— Hélas ! ce sont de tristes principes que vous avez reçu là!

— Pourquoi, Madame? J'ai appris de la sorte deux choses : à apprécier les réputations des hommes et à ne jamais être dominé par les femmes. Je ne suis plus un enfant, grâce à ces leçons, et je commanderai tout aussi bien Normandie que... le prince de Soubise, par exemple; j'espère même ne jamais avoir ma bataille de Rosbach.

La conversation avait été si animée que ni la princesse ni le marquis ne firent attention à Marie qui s'était glissée dans l'appartement. Elle s'assit par terre aux pieds de sa maîtresse et la regarda, puis elle baisa le bas de sa robe. Ce mouvement attira l'attention de Madame.

— Sancerre, dit-elle tout attendrie, vous êtes un incorrigible étourdi; pourtant je voUs pardonne parce que vous m'aimez. Dans cet instant je me trouve heureuse, car je suis sûre que vous et cette pauvre créature vous m'êtes attachés tous les deux. Hélas ! hors de vous, qu'est-ce qui songe à la pauvre Louise?

L'enfant baisa la main de sa marraine, et y laissa

tomber une larme; la jeune Indienne se roula dans la queue de l'habit en folâtrant et en poussant de petits cris de joie.

— Oh! dit la princesse, chers enfants! Dieu, mon père et vous!

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