MONSEIGNEUR LE DUC DE CUMBERLAND
Georges in régnait en Angleterre en cette année 1769. Ce prince, monté sur le trône à une époque difficile, n'était ni sans talent ni sans courage. Les justes prétentions de la maison de Stuart à la couronne, les nombreux partisans qu'ils avaient dans les Trois-Royaumes, rendaient la position du prince protestant très-épineuse. La victoire de Culloden, remportée sur Charles-Edouard, avait étouffé la rébellion, si toutefois on peut donner ce nom à une noble cause, noblement défendue, mais elle n'en avait pas détruit le germe. Presque toute l'Ecosse,
une partie de l'Irlande et beaucoup de grands seigneurs d'Angleteyre formaient des vœux secrets pour une restauration. «Il fallait donc une main ferme, capable de soutenir le sceptre de la Grande- Bretagne, et Georges III, proclamé roi à vingt-deux ans, se montrait le digne successeur du prince Guillaume d'Orange et de Nassau.
Le roi avait deux frères : Guillaume-Henri, duc de Glocester, et Henri-Frédéric, duc de Cumberland. Le premier de ces princes, d'un caractère doux et pacifique, aimait avant tout la chasse et la table, et les idées d'ambition étaient loin de lui. D'ailleurs, le roi avait plusieurs entants, ce qui aurait rendu ridicule des prétentions fondées sur les droits de famille. Pourvu que le duc de Glocester pût chasser dans les forêts de son royal frère, pourvu que les meilleurs mets et les meilleurs vins fugsent servis sur sa table, il ne demandait rien de plus, au ciel»
Le duc de Cumberland, au contraire, annonçait une tête vive, des inclinations belliqueuses et des passions violentes. C'était un dangereux voisinage pour un trAne encore mal affermi ; aussi une surveillance active l'entourait. Ce prince offrait une grande ressemblance de caractère avec Henri V; on s'attacha à le laisser marcher sur les traces de ce
monarque dans toute la première partie de son existence ; mais on veilla avec soin à empêcher le réveil du lion et à étouffer en lui les dispositions à l'héroïsme. En conséquence, toutes les séductions lui furent offertes; on développa ses penchants à la débauche, à la volupté; on l'entoura des plus dangereuses femmes de Londres, on le lia avec des hommes libertins et futiles. Le duc de Cumberland passait pour le plus beau prince de l'Europe. Le prince de Galles, son neveu, depuis Georges IV, dont la beauté fut justement célèbre à la fin du dixhuitième siècle, avait sa noble tournure et son admirable visage. Il ne fut donc pas difficile de le faire tomber dans les pièges qu'on lui tendait et de lui procurer des succès qu'il eût obtenus sans peine de lui-même.
Lorsqu'on eut épuisé tous les enchantements de Londres/ Georges III demanda pour son frère, à Louis XV, la permission de voyager en France, c'està-dire de venir à Paris. Nous étions alors en paix avec la Grande-Bretagne, nos relations d'amitié avaient la meilleure apparence; Louis XV ne s'opposa point à ce voyage.
En partant, le jeune prince reçut la mission de beaucoup s'amuser, de dépenser de l'argent et de
donner une haute idée de sa magnificence aux courtisans de Versailles. Il s'en acquitta à merveille; depuis longtemps on n'avait vu à la cour un luxe pareil au sien. Les femmes haut placées s'occupèrent de lui; plusieurs actrices lui envoyèrent leurs portraits. U fut d'une prodigalité à faire pâlir les fermiers-généraux.
L'apparition de cet astre devint un événement. U ne s'occupa point de l'étiquette et alla le premier chez les princes du sang et de la famille royale, venant, disait-il, pour s'amuser, et non pour disputer sur la préséance. Cette conduite prévint en sa faveur. A cette époque on ne songeait qu'au plaisir, et la moindre difficulté semblait une fatigue ; on sut donc bon gré au prince anglais de les éviter, et on se montra disposé à lui rendre en divertissements ce qu'il abandonnait en exigences.
Le roi le reçut d'abord très-bien et l'engagea à souper dans les petits appartements. Il y déploya une gaîté spirituelle qui effaroucha les prétentions. On l'admit en même temps datfS l'intimité du Palais- Royal et de madame de Montesson. Il suffisait à tout et paraissait se multiplier pour le plaisir. Néanmoins, il rendait ses devoirs, même les plus ennuyeux. On le rencontrait souvent chez Mesdames,*et il se mon-
tra là aussi réservé, aussi simple de manières qu'il était brillant dans un petit souder. Il offrit des soins tout particuliers à Madame Louise, dont l'angélique douceur et le charmant visage l'attiraient maigre lui. Près de cette princesse, chez madame Dubarry, dans les cercles du monde, à l'Opéra, il rencontra partout la belle comtesse de Mauliéu, libre depuis un an de ses coiffes de veuve et dévorant les jouissances pour réparer le temps perdu. Cette grâce incomparable, cette élégance sans rivale, cette beauté parfaite lui firent tourner la tète ; il oublia pour elle ses autres aventures; il la suivit partout et parvint facilement à se faire admettre dans son intimité.
La comtesse, adroite au possible, ne négligea rien pour conserver un si noble esclave. Elle fut aussi sévère qu'il le fallait, aussi coquette que la circonstance et le moment l'exigeaient ; mais elle ménagea ses avantages, elle calcula ses démarches, ses paroles, et elle en était venue au point de conduire le prince amoureux à ses genoux avec la certitude de l'y laisser autant de temps que cela lui conviendrait. Le marquis de Sancerre, malgré tout son esprit, n'était pour elle qu'une marionnette qu'elle conduisait à sa fantaisie; il servait d'épouvantail au duc
de Cumberland, auquel elle avait persuadé que sa famille voulait le lui garder pour mari , quoiqu'il eût sept ans de moins qu'elle. De là venaient les fureurs et les jalousies de Son Altesse Royale et les espiègleries du colonel de Normandie. Madame de IViaulieu se donnait ainsi une charmante comédie dont les acteurs lui obéissaient sans s'en douter, et dont le dénouement dépendait d'elle seule; du moins elle le croyait ainsi.
Sa place auprès de Madame Louise lui venait en survivance de madame sa belle-mère. Elle avait eu bien des fois envie d'y renoncer, à cause de la gène que l'austérité de la princesse lui imposait devant elle, mais elle la gardait par calcul. C'était une position honorable qui, aux yeux du vulgaire, relevait ce que sa conduite avait d'un peu léger. Ainsi qu'elle le disait elle-même en riant :
« Ma place est mon mari. »
Les gens qui ne voyaient pas le dessous des cartes n'ajoutaient qu'à moitié foi à ce que la calomnie débitait contre la comtesse de Maulieu, en la sachant attachée à la sainte Madame Louise. Ces gens-là ignoraient, d'une part, la vie intérieure de la princesse, qui, étrangère à tout ce qui n'était pas sa famille ou son oratoire, n'apprenait rien du dehors.
Son imagination chaste' et pure ne comprenait pas le mal , elle jugeait les autres par elle et ne permettait pas même une médisance.
D'une autre part le roi protégeait madame de Maulieu d'une façon particulière. Il savait très-bon gré aux femmes qui se liaient avec madame Dubçrry ; c'était le véritable moyen d'obtenir sa faveur que de s'appuyer sur elle. Mesdames étaient comme les autres soumises à cette domination, à laquelle aucun habitant du château de Versailles ne pouvait se soustraire.
Depuis quelque temps Madame Louise se montrait plus occupée des bruits de salon, elle s'amusait à faire causer le marquis de Sançerre, qui ne demandait pas mieux, et qui lui racontait, avec la naïveté de son âge et la malice de son esprit, ce qu'elle désirait apprendre. La position de ce jeune homme était superbe; l'avenir s'offrait à lui sous les plus magnifiques couleurs; il avait des amis dans toutes les coteries; les femmes le soutenaient. La belle réputation de monsieur son père lui préparait la bienveillance de monseigneur le Dauphin et de la sage partie de la cour ; Madame Louise le protégait auprès du roi et l'aimait presque comme son fils. Il avait en lui les qualités du jeune homme et
les défauts de l'enfant, bizarre assemblage de raison et d'extravagance, d'étourderie et de calcul, il devait à son éducation ces inégalités. Il passait des genoux de Mesdames de France sur ceux de la duchesse de Luxembourg, du boudoir de madame de Maulieu au cabinet du duc de Lange ville, enfin des leçons du maréchal de Richelieu à celles du Père Bourdon, son gouverneur, digne jésuite, dont la vertu embaumait le faubourg Saint-Germain. •
Les cercles qu'il fréquenta plus tard avaient tout autant de dissemblance, madame sa mère, respectable personne, vivait dans la haute dévotion ; monsieur son père voyait les hommes d'État ; madame de Maulieu les jeunes folles et les courtisans à la mode ; M. de Richelieu l'introduisit J>armi les militaires et les hommes de lettres ; Mesdames lui firent connaître les restes de l'ancienne cour ; madame Du-, barry l'initia aux secrets des petits appartements; monsieur le comte d'Artois l'admettait à ses parties de paume ; enfin il se glissa tout seul dans la mauvaise compagnie, où il n'osait aller qu'en cachette, mais où il était aussi bien reçu qu'ailleurs.
Voilà ce qui faisait du marquis de Sancerre une sorte de lutin fort dangereux. Il avait néanmoins de hautes, qualités, et semblait appelé par le sort à des
destinées brillantes. M. le duc de Cumberland devina promptement tout cela, et se plut à l'attaquer par le seul côté où il fût possible de l'atteindre ; par ses seize ans et son visage féminin.
vin