LA CHASSE A COURRE
Deux jours après la fête du roi, la cour partit pour Compiègne, Louis XV appréciait beaucoup cette résidence et s'y rendait souvent, pour chasser dans la magnifique forêt qui l'entoure. Mesdames furent du voyage ; elles quittaient peu leur illustre père. Madame Louise aimait passionnément l'exercice du cheval; elle suivait le roi dans toutes ses courses et peu d'écuyers étaient aussi habiles qu'elle.
Le jour même de son arrivée à Compiègne, le roi ordonna une chasse ; Madame Louise voulut y prendre part. Mesdames ses sœurs montèrent en carrosse; M. le duc de GumberlancLet tous les courti-
sans accompagnaient Sa Majesté. Chacun admirait la bonne grâce du prince anglais, chacun portait aux nues l'élégance de sa tournure et de son costume. Nul ne conduisait mieux son cheval, nul ne montrait plus d'ardeur à franchir les barrières et les fossés. Il servit toute la matinée d'écuyer à Madame Louise, qui ne recula non plus devant aucun obstacle. On sonnait Yhallali; les chasseurs galopaient de toute la vitesse de leur monture pour arriver à la mort du cerf; Madame Louise dépassait tout le monde. Au tournant d'une allée son cheval s'effraya d'un carrosse qui venait à lui, et se cabra au moment où elle s'y attendait le moins ; il la jeta à vingt pieds de distance, presque sous les roues du vis-àvis, lancé au grand trot; un pas de plus, elle était perdue. M. le duc de Cumberland, qui ne l'avait pas quittée, se précipita à bas de son cheval, courut à elle, au risque de se faire écraser, et l'arracha de cette manière à une mort presque certaine.
Madame Louise s'était évanouie ; elle revint à elle dans les bras du prince, qui la portait vers la calèche de Mesdames, lesquelles poussaient des cris d'effroi ; elle chercha à se débarrasser et murmura faiblement :
— Monsieur, après Dieu , je vous dois la vie , je m'en souviendrai toujours. Je puis marcher main-
tenant ; dites, je vous prie, qu'on me ramène mon cheval ; il a besoin d'une leçon.
— Mais , Madame , je ne souffrirai pas que vous remontiez cet animal dangereux ; si le roi était là, bien certainement il le défendrait à Votre Altesse. Gela ne se peut pas, cela n'est pas possible.
— Cela se peut , monsieur, je vous assure , et je vous remercie de votre intérêt. Je vais rassurer mes sœurs et nous repartirons. Mais ce maudit accident nous aura fait manquer l'hallali ; je vous en fais toutes mes excuses.
Mesdames reçurent la princesse comme si elles avaient compté ne plus la revoir. Lorsqu'elles apprirent son projet de venir à cheval, elles voulurent dépêcher un piqueur au roi pour qu'il la détournât de cette folie.
— Laissez, laissez-moi faire , mes sœurs ; pourquoi me priver de mon seul plaisir? Songez que je m'endors à la comédie, que je hais le bal et la danse ; c'est mon théâtre, à moi, cette belle forêt. Nous nous retrouverons au chAteau.
Madame Louise résista à toutes les instances qui lui furent adressées.
— Je le veux , dit-elle enfin à son écuyer qui s'opposait respectueusement à son désir.
Pour la seule fois de sa vie cette bonne prinoesse prononça ces mots ; elle y mit tant de fermeté que personne n'osa plus la contredire ; elle s'élança sur sa selle avec une hardiesse qui eût fait honneur au plus brave cavalier. Alors commença entre eHe et son cheval un véritable combat ; elle le châtia d'une main puissante , le força à faire des courbettes , à courir autour de la voiture de Mesdames, le lançant au galop et l'arrêtant sur place ; enfin -elle déploya tant de grâce et tant d'audace que chacun en fut émerveillé. Jamais depuis ni avant ce jour mémorable on ne la vit chercher ainsi à afttirer l'attention. Le duc de Gumberland s'approcha d'elle et lui témoigna son admiration dans les termes les plus expressifs.
— C'est un bien petit mérite pour une femme , monsieur, et je suis réellement honteuse d'avoir cédé au mouvement de colère qui m'a fait donner une leçon si sévère à mon pauvre Ninive. Mais voici le roi ; il a l'air inquiet, hâtons-nous de le rassurer en lui apprenant que, grâce à vous, monsieur, il n'a plus rien à craindre pour sa fille.
Louis XV aimait beaucoup ses enfants et Madame Louise était sa favorite ; ri l'accueillit avec un extrême plaisir, et offrit ses remercîments au prince
anglais avec l'effusion de son cœur. Il gronda doucement la princesse de son imprudence.
— Songez donc, ma chère fille, lui dit-il, que s'il vous arrivait malheur je ne m'en consolerais pas, et soyez plus sage.
Du moment où Madame Louise eut rejoint le roi, elle devint rêveuse et ne parla plus. Suivant son père la tète baissée, elle répondait par monosyllabes aux questions qu'il lui adressait et aux galanteries du duc de Cumberland. On arriva de la sorte au château ; elle descendit de cheval et remercia à peine son écuyer, elle si parfaitement polie ordinairement.
Elle demanda son carrosse et rentra dans son appartement pour changer de costume. Le bruit de son danger y était déjà parvenu, et toute sa maison accourut à sa rencontre en lui témoignant de vives inquiétudes.
— Oui, mesdames, dit-elle, oui, j'ai été bien près de la mort. Le Seigneur m'a sauvée , et M. le duc de Cumberland s'est exposé pour moi avec une générosité héroïque. Je vous rends grâce de votre atchement ; je n'en doutais pas.
Elle regardait particulièrement madame deMauliçu en prononçant ces mots; comme elle s'aperçut
qu'elle pâlissait beaucoup, sa bonté naturelle revint, et elle ajouta :
— Personne n'est blessé, pas même mon cheval. La sainte Vierge nous a protégés ; car, un pas de plus, nous étions roués, le prince et moi, sous le carrosse de mes sœurs.
Elle se hâta de se déshabiller, et, mettant le plus simple de ses costumes , elle monta en voiture en criant à son cocher :
« Aux Carmélites. »
Les carmélites de Compiègne étaient restées sous la protection spéciale de la reine Marie Leckzinska tant qu'elle vécut ; la supérieure, madame d'Havre, était une de ses plus chères amies. Les princesses avaient souvent été conduites dans leur enfance à ce couvent ; elles se faisaient une loi de le visiter chaque fois que la cour venait à Compiègne. Ce jour-là, Madame Louise semblait avoir un motif particulier ; elle se fit avant tout conduire à l'église et y demeura plus d'une heure agenouillée; lorsqu'elle se releva ses yeux étaient rouges et humides. Elle eut ensuite un long entretien avec la prieure ; en la quittant, elle tenait à la main un paquet assez volumineux, soigneusement roulé et attaché de cordons.
— Vous dites donc, ma mère, que la comtesse de
Rupelmonde est toujours aux Carmélites de la rua de Grenelle.
— Oui , Madame , et un modèle d'édification pour tous.
— J'irai la voir ; la reine l'aimait beaucoup et je me rappelle sa vêture avec attendrissement.
— Madame, ajouta la prieure à voix basse, je vous supplie de se point vous servir de ce que je vous ai remis. Ces austérités sont ordonnées à une carmélite ; mais à une princesse d'une santé aussi délicate cela n'est même pas permis.
— Soyez tranquille , ma mère , je ne ferai que ce que je pourrai. D'ailleurs, ce cilice-là n'est pas si cruel que celui qui me déchire le coeur, et pourtant je le supporte ! Et puis j'ai un grand péché d'amourpropre à expier aujourd'hui ! Adieu ! ma mère ; voici l'heure du souper de mes sœurs, je ne dois point les faire attendre. Donnez-moi votre sainte bénédiction. Madame de Maulieu, monsieur de Seiv lay, je suis prête à partir.
La princesse entrait alors dans la partie extérieure où elle avait laissé sa suite. Pendant le trajet elle adressa souvent la parole à sa dame pour accompagner avec une bonté touchante.
— Vous devriez vous remarier, madame de Mau-
lieu, lui dit-elle ; l'isolement est si cruel ! Mon pauvre petit Sancerre ! je suis très-heureuse qu'il n'ait pas été de ce voyage, quelle frayeur il aurait eue ! Avez-vous de ses nouvelles, comtesse ?
— Oui, Madame; le duc de Langeville m'a fait dire qu'on le condamnait à ne pas quitter sa chambre de quelques jours, en punition de je ne sais quelles étourderies dont oa lui a porté plainte. Il doit être furieux !
— Le pauvre enfant ! Vous lui écrirez de ma part pour lui apprendre mon accident et le rassurer sur les suites.
Le carrosse entrait alors dans la cour du château. Toute la soirée Madame Louise reçut les félicitations des courtisans. La comtesse Dubarry ne fut pas la dernière à se présenter ; le roi n'eut pas besoin de lui ordonner d'être prévenante et respectueuse envers madame sa fille. La princesse l'accueillit aussi d'une manière plus bienveillante que de coutume , et, en rentrant dans sa chambre à coucher, elle dit à sa femme de chambre favorite :
— Cette malheureuse comtesse Dubarry me fait uùe profonde pitié, quand je pense au sort qui l'attend lorsque nous aurons le malheur de perdre le roi. Combien nous devons de grâce au ciel qui nous
a préservées de pareilles tentations et de pareilles misères 1 Le samedi suivant la cour retourna à Versailles.