Lettre à la duchesse Sophie, du T) juillet
2. Sophie-Charlotte était née le 2 octobre 1668, le Grand Dauphin le 1" novembre 1661.
do Maubuisson. Depuis si longtemps que Ton cheminait, chacun se sentait très sale : « J'étais toute couverte de poussière, dans un habit qui avait servi tout le voyage * » ; mais Ton s'attendait à ne voir personne ce premier soir, que Tabbesse et ses religieuses, et grand fut l'émoi d'apprendre que Monsieur et Madame se trouvaient au couvent, avec Mademoiselle et « toute leur cour ». Il y eut quelque désarroi parmi les dames à l'idée d'être vues de Monsieur dans l'état où elles étaient, mais il fut impossible de l'éviter : « Comme nous entrâmes dans la basse-cour, je vis Mme la duchesse d'Orléans courir de toute sa force,... en sautant à son ordinaire,... et Mademoiselle après elle, pour me venir recevoir.... La bonne princesse en m'embrassant pleura de joie de me revoir et me tenait toujours entre ses bras. Elle ne me quitta qu'un moment pour me donner le temps de saluer Mademoiselle, pendant qu'elle baisa fort tendrement Mme de Harling.... Après cela., elle me reprit.... » Monsieur attendait avec l'abbesse à la porte du couvent. « Mme d'Osnabrûck » fut frappée de sa haute mine : « C'est un beau prince, très bien fait,
qui a fort l'air de ce qu'il est Il me fit un
accueil le plus obligeant du monde, et vivait avec moi comme s'il m'eût connue toute sa vie. Pendant que j'embrassais ma sœur, il monta dans le parloir avec Mademoiselle sa fille, et je suivis quelque temps après avec Madame, qui me tenait toujours
1. Pour toute cette partie, cf. les Mémoires de la duchesse Sophie, p. 11 i et suiv., et ses lettres à Charles-Louis, p. 371 et suiv. Les deux récits se complètent l'un l'autre.
embrassée du côté du cœur. » On bavarda, on tira des plans pour le lendemain, et Monsieur s'en retourna à Paris avec « la reine d'Espagne »; « Madame demeura ici, et perdit une chasse qu'elle devait faire avec le roi ; c'étaient deux marques d'amitié pour moi, car elle hait fort le couvent. ... Je la trouve engraissée et d'une humeur la plus agréable du monde; son habit de chasse lui va mieux que les autres; car elle n'aime pas trop à se mettre d'une autre manière, quoiqu'on en fasse une affaire ici. » Le lendemain fut la journée de Monsieur. On se retrouva au Palais-Royal, où il avait fait étaler, dans une grande galerie, tous les habits de noces de Mademoiselle. Monsieur en fit lui-même les honneurs à ses visiteuses ; il n'avait rien trouvé de mieux pour amuser des étrangères n'ayant jamais vu Paris. Après les robes vinrent les pierreries, celles de Monsieur d'abord, qui s'étaient augmentées peu à peu de toutes les plus belles de Madame, qu'elle avait eu le bon sens de lui laisser prendre pour éviter les jalousies à propos de perles et de diamants. Il montra ensuite les joyaux qu'il donnait à la reine d'Espagne, et qui parurent peu de chose en comparaison des siens, puis il procéda à l'examen des pierreries que la duchesse Sophie avait apportées avec elle. Monsieur ne se souciait pas de produire à la Cour une tante à la mode d'Osnabrûck, et il donna des instructions détaillées pour que toutes les pierres fussent remontées au goût du jour. Le reste de l'après-midi fut consacré à une longue consultation sur les toilettes qu'il fallait commander pour Fontainebleau, où le roi
invitait Mme d'Osnabrûck au mariage par procuration de Mademoiselle. Le temps pressait; la cérémonie était fixée au 31 août. En cinq jours, un « tailleur » parisien et « la bonne faiseuse de mouches » eurent transformé la duchesse Sophie et sa fille : elles se sentirent « faites comme les autres ».
Elles se mirent aussitôt en route avec leur suite : « Je me rendis avec ma fille le 30 d'août à Fontainebleau.... Arrivant, je montai d'abord chez Madame, où je trouvai Monsieur et une fort grande foule de monde. Monsieur me fit dabord entrer dans un petit cabinet pour me montrer son justaucorps, qu'il faisait broder avec (des) diamants pour les noces de Mademoiselle. Il me mena ensuite dans ma chambre.... » Après un court repos, le marquis d'Effiat conduisit la duchesse dans le cabinet du roi, où avait lieu la signature du contrat, et elle eut sa première impression, très impatiemment attendue, de la tant fameuse Cour de France : « Je vis Sa Majesté à Tentour d'une table avec la reine et tous les princes et princesses du sang.... La Grande Mademoiselle de Montpensier sortit de son rang, sitôt qu'elle m'aperçut, pour m'embrasser en me disant que j'étais sa parente, et puis se remit dans sa place. On lut cependant le contrat de mariage que le roi et la reine signèrent, ensuite tous les princes et princesses du sang, môme les enfants de La Vallière et Montcspan. Le duc de los Balbasos signa de la part du roi d'Espagne, et tout cela se fit avec plusieurs révérences, ce qui était la beauté do la cérémonie. »
Au moment où la duchesse Sophie se préparait à sortir, Monsieur la retint, lui disant « qu'il fallait encore voir la fin.... Cette fin était que toutes ces princesses défilèrent Tune après Fautre en faisant de grandes révérences au roi et à la reine ; enfin la reine se tourna aussi vers le roi, et lui fit une grande révérence et s'en alla. Comme elle était partie, le roi se tourna vers moi et me fit un compliment le plus obligeant du monde, me faisant connaître la considération qu'il avait pour la maison de Brunswick et particulièrement pour M. le duc mon mari.... Il me dit aussi qu'il pouvait donner ce témoignage à Madame, qu'elle m'aimait passionnément, qu'il avait voulu lui rendre ce bon office de me le dire ». Après quelques autres compliments, le roi la salua et la quitta : « Il s'en alla d'un côté et moi de l'autre. »
On fut ensuite à la comédie. « La maison royale... était assise en bas, vis-à-vis du théâtre. » Mméd'Osnabrûck fut placée sur une estrade d'où elle découvrait toute la salle : « Je trouvai tant de gens à considérer, que je ne prenais pas garde aux comédiens. La presse était fort grande et la chaleur épouvantable, et je trouvais que les plaisirs de la cour de France sont mêlés de beaucoup d'incommodité. On buvait de la limonade pour se rafraîchir. » La représentation terminée, la duchesse Sophie soupa, non point chez sa nièce, ainsi qu'il eut été naturel, mais dans sa chambre, loin de tout le monde. L'impossibilité de concilier le protocole allemand et le protocole français avait abouti à cette sorte de mise en pénitence.
Elle avait à peine entrevu Madame. Malgré l'heure avancée, la duchesse se rendit chez sa nièce au sortir de table, et fut ainsi l'occasion d'une scène de haute comédie, qui achève de fixer la physionomie de Monsieur : « Je la trouvai en robe de chambre, et Monsieur aussi, avec un bonnet de nuit attaché (par) un ruban couleur de feu, qui accommodait des pierreries pour Madame, pour luimême et pour ses deux filles. » Être vu en bonnet de nuit était un horrible malheur pour Monsieur, et il ne sut point le cacher ; « Il était fort honteux de se montrer en cet état devant moi, et tournait toujours la tête de Tautre côté, mais je l'apprivoisai en l'aidant à ajuster ses pierreries, et je lui accommodai une attache pour son chapeau, dont il parut fort content. Après avoir fait un ouvrage de cette conséquence, je pouvais dormir en repos, et je me retirai pour m'aller coucher. » Si Madame avait prévu que sa tante écrirait ses Mémoires, elle ne se serait pas tant vantée de n'avoir, « de sa vie, porté une robe de chambre * ». C'était l'une de ses prétentions, bien innocente du reste, mais qui nous montre combien il faut se défier des petites histoires de Liselotte.
Le lendemain était le jour des noces : « On me fit passer par une grande presse pour entrer dans la chapelle où la cérémonie du mariage se devait faire, où le roi avait commandé qu'on me devait donner une tribune pour la voir. » La duchesse Sophie s'empressa de chercher dans l'assistance