Lettre du 5 mars 1693 à la ruugrave Louise. Trad. Brunet
les acteurs d'une pièce qui intéressait infiniment plus le public que le mariage de Mademoiselle. Trois femmes, sans compter la reine, se disputaient alors le roi : Mme de Montespan, Mlle de Fon tanges et Mme de Maintenon, et chacun aurait voulu lire sur leurs visages où en étaient leurs affaires. Celles de Mme de Montespan allaient évidemment mal, car elle avait couvert sa jolie tête, non pas des cendres de la pénitence, mais de « la coiffure de modestie des dévotes* ». La duchesse Sophie l'aperçut au premier rang d'une tribune « dans un fort grand négligé avec des coiffes brodées, dans un morne chagrin de voir triompher une plus jeune qu'elle ». Cette « plus jeune » paraissait au contraire des plus gaies : « Au même rang, assez éloignée d'elle, je vis Mlle de Fontanges, fort avantageusement mise, avec son bréviaire à la main qui lui servait de contenance pour jeter les yeux en bas sur le roi, qu'elle aimait sans doute plus que le roi des rois; ce qui n'est pas étonnant, car il est fort aimable. » Louis XIV ne demeurait pas en reste. Il levait la tête à tout instant, et regardait Mlle de Fontanges « avec plus de dévotion que l'autel ». Le nez baissé il s'ennuyait, et alors « il ouvrait la bouche et fermait les yeux ». Cependant la bonne Marie-Thérèse suait à grosses gouttes dans une robe « d'une broderie plus pesante que celle qu'on met sur les housses des chevaux », et Mme de Maintenon, — en suppo-
1. Note de M. A. de Boislile au mot coiffe. Mémoires de Saint- Simon, XII, 43.
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sant qu'elle y fût, — avait pris ses mesures pour passer inaperçue.
Dans l'après-midi, la duchesse eut la visite du roi. Ce ne fut pas leur seul entretien, et la tante fut séduite, comme l'avait été la nièce, par un charme auquel nous sommes obligés de croire, puisque l'une et l'autre le subirent, mais que l'on n'aurait jamais deviné d'après les portraits officiels de Versailles, ni d'après Saint-Simon, qui n'a connu Louis XIV qu'édenté et dévot. Le roi de 1679 était encore beau; il savait dire aux femmes des choses parfaitement aimables, sa voix était prenante et il voulait plaire; il plaisait.
On n'en saurait dire autant de la reine, dont la bêtise décourageait les mieux disposés. Il avait été convenu que Mme d'Osnabrûck Tirait voir dans son cabinet : « Monsieur m'y mena, et prit la chandelle pour me faire bien considérer les admirables pierreries dont elle était chargée. J'ôtai la chandelle des mains de Monsieur, pour bien considérer celle qui les portait, par-devant et par derrière. » La bonne reine lui montrait ses pierreries en disant : « Il faut regarder là », et ajoutant en montrant son visage : « et non pas là ». Cependant elle se prêta avec complaisance à l'examen de toute sa personne une chandelle à la main, et n'en fut pas trop récompensée par le compte rendu : « Je lui trouvai une fort grande blancheur, et qu'elle était bien plus belle de près que de loin. Car sa taille n'était pas avantageuse, son dos avait trop d'embonpoint, et elle avait le col trop court, ce qui la rendait engoncée. Sa bouche était vermeille, mais ses dents étaient toutes noires
et gâtées. » La conversation s'engagea sur la France et Marie-Thérèse parla du bonheur qu'elle y avait trouvé : « Le roi m'aime tant, répétait-elle avec son à-propos accoutumé; je lui suis obligée. »
Le même jour, Mme d'Osnabriick alla « chez la belle reine d'Espagne ». Marie-Louise était à sa toilette, au milieu d'un cercle énorme de curieuses, et considérait avec mélancolie un portrait que Monsieur venait de lui remettre. C'était celui de son époux, et « il n'était pas beau ». La duchesse Sophie essaya de lui persuader que c'était la faute du peintre : « Oui, répondait la pauvre Majesté, mais savez- vous bien qu'on dit qu'il ressemble à ce vilain magot le duc de Wolfenbuttel? » Le « vilain magot » était un prince allemand qui assistait aux fêtes de Fontainebleau et qui n'avait pas de succès. Mais qu'importe la personne dans un mariage princier? La duchesse Sophie venait de faire la connaissance du Grand Dauphin et l'avait trouvé «insipide», incapable de dire deux mots: elle n'en avait pas pour cela moins d'envie que sa fille fût reine de France.
Quand elle eut tout vu, le palais, les jardins, un feu d'artifice, un grand bal, la comédie française et la comédie italienne, le départ du roi pour la chasse, avec Madame et dans une calèche qu'il menait lui-même, elle retourna à Maubuisson prendre un peu de repos. Elle emportait de la cour de France le souvenir d'un lieu extrêmement fatigant, à cause de « la foule épouvantable » qu'il y avait partout, du tapage que faisait cette foule, de
la peine qu'on se donnait « pour se divertir » et du nombre extraordinaire des révérences : au roi, à la reine, à l'autel de la chapelle, à toute la famille royale, au monde entier et à toute heure du jour. Il lui semblait en outre, et elle voyait juste, que la situation faite à la noblesse française par la nouvelle royauté manquait de dignité; elle écrivit à son frère : « La vie que les courtisans mènent ne serait pas mon fait: leur nécessité les rend esclaves, et pour avoir une garniture ^ plus magnifique que son camarade, toutes les souplesses et lâchetés sont permises; on brigue la faveur par mille intrigues pour nourrir la vanité ».
Monsieur et Madame avaient ramené la nouvelle reine à Saint-Gloud et organisaient son départ pour l'Espagne. La duchesse Sophie vint les rejoindre : « Notre entrée à Saint-Gloud fut assez extraordinaire, car le cocher nous versa devant la porte du palais. La reine d'Espagne, Monsieur, Madame et Mademoiselle, avec toute la Cour, accoururent à notre secours, et Monsieur nous régala de pots de chambre, pour que l'épouvante ne fît pas de mal. Madame de Mecklembourg- en avait plus besoin que les autres, car elle était plus effrayée ». L'accident n'eut pas d'autres suites, et Monsieur se mit en devoir de montrer Sainl-Cloud à sa tante : «... Son palais est beau et magnifique. Quasi
1. Il y avait les « garnitures » de rubans et les « garnitures » de pierreries. Le lecteur peut choisir.
2. Isabelle-Anoélique, fille de François 111 de Montmorency, avait épousé le duc Christian-Louis de Mecklembourg-Schwerin. Elle accompagnait la duchesse Sophie pendant son voyage de France.
tous les appartements répondent au plus beau jardin du monde, tout orné de fontaines et de cascades, ce qui fait un très bel effet. Sa galerie est admirable et très bien entendue. J'ai vu dans un des cabinets votre portrait* de Van Dyck, très bien fait, et plusieurs portraits du même maître. Je regrettais en voyant tout cela que vous ne puissiez pas être si heureux que moi, de voir le bonheur de Madame votre fille dans un lieu si agréable. Je croyais qu'on ne pouvait rien voir de plus beau en France, mais je fus bien détrompée comme je vis Versailles '^, qui passe tout ce qu'on peut imaginer de beau et de magnifique; tout ce que l'homme dans Les Visionnaires^ dit de son palais n'en approche pas. On y eut un dîner admirable, surtout pour le fruit, qui était une chose à peindre, car je n'en ai jamais vu de plus beau. »
Cette lettre familière est devenue un document historique depuis que Versailles n'est plus qu'un tombeau et que Saint-Cloud a été détruit. Elle nous rend l'admiration des étrangers, dans le dernier tiers du xvii^ siècle, devant les chefs-d'œuvre de l'art français contemporain. La civilisation qui produisait Versailles était aux yeux de l'Europe une très grande chose, que l'on s'ingéniait à imiter. Combien de princes allemands ont voulu avoir leur petit Versailles 1
1. La duchesse Sophie écrivait à son frère Charles-Louis, le père do Madame.
2. Le roi, qui était resté à Fontainebleau, avait fixé le jour où Mme d'OsnabriJk visiterait Versailles, et donné des ordres pour qu'on fît jouer les eaux en son honneur.