‹ Madame, mère du régentChapitre 120 sur 220 · MORT DU PÈRE DE MADAME · texte numérisé non relu

MORT DU PÈRE DE MADAME

Dans le désarroi qui suivit, on pensa à envoyer chercher à Francfort « deux cents aunes de velours noir pour le baldaquin et le lieu de repos » ; mais on oublia d'écrire à Liselotte, d'où la scène contée par Mm* de Sévigné : « (18 septembre 1680.) Le père de Madame est mort : un gros Allemand le dit à Madame sans aucune précaution. Voilà Madame à crier, à pleurer, à faire un bruit étrange, on dit à s'évanouir, je n'en crois rien; ce n'est point une personne à donner cette marque de faiblesse. »

La première lettre que nous ayons de Liselotte après la catastrophe est du 24 septembre et adressée à sa tante : « bien que les yeux me fassent si mal à force de pleurer que je n'y vois presque pas clair et que j'ai beaucoup de peine à écrire, je n'ai pas voulu laisser partir notre prince* sans lui donner une lettre pour Votre Dilection; et, bien que la perte effroyable que nous avons faite me cause une tristesse et une douleur au delà de toute expression, il me semble pourtant que cela me soulage un peu le cœur, d'écrire à une personne qui est aussi triste que moi et qui partage ma douleur. Quant à dire à Votre Dilection ce que j'éprouve, et dans quel état je passe mes jours et mes nuits, cela serait difficile par lettre; mais Votre Dilection, hélas! peut en juger d'après elle-même. Maintenant que j'ai une occasion siire, je peux parler librement. Je vous dirai donc que Votre Dilection est encore plus heureuse que moi, car, si vous perdez autant, du moins

1. L'alné des flls de la duchesse Sophie, le prince Georges- Louis, était venu faire un séjour en France.

n'êtes-vous pas obligée de vivre avec ceux qui ont, certainement causé la mort de l'Électeur par le chagrin qu'ils lui ont donné, et c'est ce qui m'est dur à digérer. Votre Dilection me dit dans sa dernière lettre que vous vous réjouissiez avec moi que je sois auprès du roi, avec qui j'aime tant à être. Oui, avant qu'il eût ainsi persécuté papa, je l'aimais beaucoup, je l'avoue, et j'avais du plaisir à être avec lui. Mais depuis, je peux assurer à Votre Dilection que cela m'est devenu très pénible, et qu'il en sera de même toute ma vie. Je n'aurais même pas pu m'y résoudre plus longtemps, s'il ne m'avait promis à Fontainebleau ' d'arranger les choses et de mettre fin à l'état actuel, à la seule condition que nous soyons bien ensemble. Aussi ai-je fait de mon mieux pendant ce voyage. Votre Dilection voit que, malheureusement, cela n'a pas réussi. Si le Dieu tout-puissant me faisait la grâce de me réunir à papa, ce serait le plus grand bonheur qui pût m'arriver, car je n'ai plus devant moi qu'une existence misérable. Votre Dilection le sent bien... ».

Le temps ne fit qu'aigrir sa douleur : « (Saint- Germain, 11 décembre 1680.) Je dois avouer à Votre Dilection que vous avez très bien deviné quand vous dites que ce qui me fait tant de peine, c'est la crainte que papa ne soit mort de chagrin, le cœur brisé, et la pensée que si le grand homme et ses ministres ne l'avaient pas tant tourmenté, nous l'aurions gardé plus longtemps. Je suis toute mélan-

1. En 1680, la Cour arriva à Fontainebleau le 13 mai et y resta jusqu'au mois de juillet.

Page 1