‹ Madame, mère du régentChapitre 132 sur 220 · Le 2 juillet · texte numérisé non relu

Le 2 juillet

2. Lettre du 19 septembre 1682. Celte lettre, très volumineuse, contenait l'historique de toute l'affaire. Madame l'avait envoyée à la duchesse Sophie par une occasion de peur du cabinet noir.

VOUS assure que je désirerais fort de pouvoir contribuer à vous donner du repos; car je suis fâché de vous voir si affligée, et j'y prends part* », Madame insista, et termina son plaidoyer par ces mots : « Laissez-moi donc aller à Maubuisson. — Mais, Madame, reprit le roi, songez- vous bien ce que c'est pour vous que cette vie-là, que vous êtes jeune encore, que vous pouvez avoir bien des années à vivre, et ce parti est bien violent. » Madame lui représenta, et non sans éloquence, qu'elle était « sans secours » contre ses ennemis, qu'ils l'avaient déjà perdue dans l'esprit de Monsieur, « et que sais-je, ajouta-t-elle, si bientôt ils ne vous persuaderont pas aussi? — Non, non, Madame, interrompit le roi, je suis très persuadé de votre vertu et je vous connais; sur ce chapitre, personne ne vous pourra nuire, soyez en repos de ce côté-là. Et vous voyez bien que mon frère ne les croit pas tant aussi, car il veut se raccommoder avec vous ». Elle refusait encore de se rendre, alléguant qu'après ces éclats, elle n'osait plus se montrer : « C'est pourquoi, au nom de Dieu, permettez-moi que je m'en aille où je vous ai dit, car aussi bien ne puis-je plus vivre entourée de mes plus cruels ennemis et les voir triompher avec tant de joie de mes douleurs et des peines qu'ils me causent. Non, ne craignez pas que je quitte le monde avec regret; j'ai regret de n'avoir plus l'honneur de vous suivre, mais hors cela je ne

1. Cette dernière phrase a été coupée dans l'édition allemande. Elle est donnée dans Jaeglé, 1, 36.

regrette rien en toute la France'. » Elle termina en le suppliant de ne pas abandonner « la pauvre Théobon ». Le roi promit : « Tout ce que je pourrai faire sans fâcher mon frère, lui disait-il, pour soulager votre douleur, je le ferai. » Mais il ne cédait point sur Maubuisson, Madame non plus : « Nous en reparlerons une autre fois », fit-il, et il la congédia pour aller endoctriner Monsieur.

Le même jour, il emmena sa belle-sœur dans sa calèche : « Eh bien ! Madame, dans quel sentiment ètes-vous présentement? » Elle était toujours dans le même sentiment, décidée à se séparer de Monsieur. « Eh bien I Madame, puisque je vois que c'est véritablement votre intention d'aller à Maubuisson, ôtez cela de votre tète, car tant que je vivrai je n'y consentirai point, et m'y opposerai hautement et de force. » L'ami avait fait place au souverain, qui n'entendait point raillerie sur les scandales de la famille royale, les siens exceptés, bien entendu. « Vous êtes Madame, continua Louis XIV, obligée de tenir ce poste. Vous êtes ma belle-sœur, et l'amitié que j'ai pour vous ne me permet pas de vous laisser aller me quitter pour jamais. Vous êtes la femme de mon frère, ainsi je ne souffrirai pas que vous lui fassiez un tel éclat, qui tournerait fort mal pour lui dans le monde. Ne songez pas non plus à combattre ces raisons-ci, car en un mot comme en mille, arrive ce qui pourra, mais je ne vous laisserai point aller en un cou-

1. Cette dernière phrase est aussi supprimée dans l'édition allemande.

vent*. » Madame n'essaya plus de résister : « Vous êtes mon roi, dit-elle, et par conséquent mon maître », et elle souscrivit à tout. Le roi s'engageait à faire renvoyer de sa maison les gens qui lui déplaisaient, à doubler la pension de Mlle de Théobon et à veiller à ce que Monsieur tînt ses promesses. Le soir même, il amena son frère dans la chambre de Madame et leur fit un petit discours plein de sagesse. « Surtout, leur disait-il, je vous recommande de ne faire guère d'éclaircissements, car cela ne sert qu'à aigrir les esprits. » On s'embrassa, « et ainsi fut fait cet accommodement », qui n'en fut pas un dans le fond, ni Monsieur ni Madame ne s'étant pardonné.

La duchesse Sophie ne le savait que trop, dans son palais enfumé de Hanovre, et elle se demandait avec anxiété où les imprudences de sa nièce allaient la conduire. L'opinion n'était pas tendre, en ce temps-là, pour les princesses qui faisaient passer leur bonheur de femme avant ce qu'elles devaient à leur rang, et la duchesse approuvait complètement l'opinion. Elle-même avait fait ses preuves de patience, — ou de philosophie, — et gagné le droit de parler haut en pareille matière. Ernest-Auguste n'avait jamais pu lasser son indulgence. Il avait beau la tromper, elle répétait avec le même sourire qu'elle était « la plus heureuse femme du monde ». 11 avait pris une maîtresse en titre, — une peste, la comtesse Platen, — et la duchesse Sophie avait fait bon visage à la favorite. Ernest-Auguste n'était pas

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