Wiesener, loc. cit., p
MADAME DEMEUREE ALLEMANDE. 273
les contre-coups. Madame a toujours soutenu que ses enfants lui avaient apporté plus de peines que de joies. Ainsi la maternité n'avait pas été pour elle le bonheur éclatant qui console de tout.
On sait par une Relation^ allemande que la disgrâce de Madame paraissait sans remède dès avant le mariage forcé de son fils. L'auteur de ce mémoire, Ézécliiel Spanheim, envoyé de Brandebourg à Paris, s'y montre très bien informé des cabales, ou des dissentiments, qui avaient coûté à Liselotte « la confiance et l'affection de Monsieur » et « la considération particulière que le roi avait eue assez longtemps pour elle ». Il en augurait mal de l'avenir pour « cette bonne princesse », ainsi quil l'appelle. Les mêmes causes continuant d'agir puisque le chevalier de Lorraine était toujours tout-puissant. Madame toujours incapable de se « contraindre... dans les rencontres » et de plus en plus anti française, Spanheim, qui l'aimait et la plaignait, ne voyait « guère d'apparence que sa condition devînt plus heureuse avec le temps ».
C'était une impression assez générale. Les ambassadeurs étrangers, observateurs par métier, étaient tous frappés de cette princesse qu'on sentait si lointaine, qui vivait isolée dans la plus grande
1. Ézéchiel Spanheim (1629-1710) avait été longtemps au service du père de Madame. Il représenta le Brandebourg à Paris de 1680 à 1689, et de 1698 à 1701. Sa Relation de la Cour de France est de 1690. Publiée par la Société de l'Histoire de France (Paris, Renouard, 1882, 1 vol. in-8°).
cohue du monde, et « n'avait jamais Tair chez soi * » nulle part. Pour des hommes politiques, la leçon était grave. Depuis que le chagrin avait éveillé sa sensibilité, Madame était le vivant symbole de rincompatibilité « d'alors », — et de tous les temps, — « entre la nature des Allemands et celle des Français ^. » L'impossibilité de se comprendre éclatait dans sa personne et ses paroles avec une telle évidence qu'on ne voit pas comment les choses auraient pu tourner autrement pour elle si Mme de Maintenon, qu'elle accusait de tous ses maux, n'avait pas existé. Les raisons qui ont rendu la princesse Liselotte justement populaire dans son pays, où on lui est reconnaissant d'avoir aimé passionnément l'Allemagne et de n'avoir aimé qu'elle, ne pouvaient point ne pas irriter le roi de France contre la mauvaise amie, la belle-sœur déloyale, qui s'empressait, dans les heures sombres du règne, de trompeter au dehors que le trésor était vide et le pays épuisé. Madame ne le comprit jamais, — c'est du reste son excuse, — de sorte que sa haine pour Mme de Maintenon s'exaspérait d'année en année. Ses griefs personnels se compliquaient du dégoût que lui inspirait la cour de France nouvelle manière, œuvre de la favorite.
Celle-ci caressait le rêve de ramener la société française, avec l'aide et à l'exemple du roi, à une piété solide et pratiquante. Les directeurs spirituels de Mme de Maintenon l'encourageaient dans la
1. Franzosische Geschichte, par Léopold Ranke, t. VI, préface, p. 3.