MONTARGIS
résidence seigneuriale à quinze lieues de Fontainebleau, un pays de grands bois et de gros gibier, une liberté parfaite, une primauté incontestée, le plaisir de faire centre, comme la Grande Mademoiselle au temps de son exil à Saint-Fargeau, et enfin, couronnant le tout, la joie de pouvoir restreindre ses dépenses et être au large : c'était fait pour Liselotte, et il lui fut désormais impossible de récriminer contre la cour de France sans qu'on lui répondît d'Allemagne d'aller à Montargis.
Elle avait toujours quelque raison à alléguer pour n'en rien faire. En 1704, le 21 avril, elle écrit à sa tante : « Je ne possède plus d'autre maison que mon douaire, le vieux château de Montargis; mais il est à trois ou quatre journées de voyage d'ici. Si j'allais y habiter, on me laisserait dans mon coin; je mènerais une vie de dame de campagne fort ennuyeuse, sans considération ni rien. Ça ne me va pas, et j'aime mieux continuera traîner ici, quoique je ne sois pas au nombre des élus et admise au saint des saints ». Elle appelait « saint des saints » le cabinet de Louis XIV, où ce prince, depuis sa conversion, finissait vertueusement ses soirées en famille. Madame ignorait qu'elle en était bannie à la prière de la Duchesse de Bourgogne et des autres jeunes princesses, qu'elle terrifiait par son acharnement à leur dire publiquement leurs vérités, et elle s'en prenait à Mme de Maintenon. C'était même l'un de ses gros griefs contre cette dernière, car rien ne lui avait été aussi sensible, pas m.ême l'exclusion des chasses royales.
On s'étonnait aussi en Allemagne d'apprendre
que Liselotte allait être plus gênée que jamais. Elle avait réjiété tant de fois qu'elle était à l'étroit par la faute de Monsieur, qui lui refusait des chemises pour donner tout l'argent de la maison à ses favoris, qu'on s'était attendu à la voir riche le jour où on la verrait veuve. « Amelisse » avait même fait à ce propos quelques bavardages qui mécontentèrent Madame; il lui importait, pour son repos, qu'on la crût sans le sol, et elle écrivit à Louise : « (15 juillet 1701.) Amelisse est très mal renseignée de me croire si bien pourvue. Les lamentations n'étant pas du tout mon genre, je me tais; je me contenterai d'ajouter qu'il s'en faudra cette année de 80000 francs que je joigne les deux bouts; ma maison manque du nécessaire, sans parler de ce qu'il me restera pour mon agrément ou mon plaisir ». Les raugraves avaient eu une fausse joie; le veuvage ne rendrait pas Liselotte plus donnante.
La vérité est que Madame, ses affaires réglées, se trouva dans une grande situation. Son fils y avait veillé. Elle avait des reprises à exercer; le Duc d'Orléans fit largement les choses, de manière qu'entre sa dot, son douaire de 40000 livres l'an, ce qu'elle avait hérité de son père ou de son frère et « les bienfaits du roi », Liselotte eut mauvaise grâce à se plaindre. Tout Versailles sut le chiffre exact de ses revenus le 2 janvier 1702, par une de ses communications officieuses venues on ne savait d'où, qui étaient l'un des traits caractéristiques de la cour de Louis XIV. Dangeau nota dans son Journal : « Les affaires de Madame avec M. le Duc d'Orléans sont entièrement réglées. Ce prince