TRISTESSE DE MADAME
Tapirs-midi les dames viennent et jouent jusqu'à neuf heures à 1 ombre ou au brelan tout à côté de ma table; quelquefois je les regarde; quelquefois Mme d'Orléans vient à neuf heures; à dix heures moins le quart arrive mon fils et nous nous rendons ensemble au souper du roi. Nous nous mettons à notre place à table jusqu'à l'arrivée du roi. Il ne vient quelquefois qu'à dix heures et demie; nous l'attendons debout ou assis, sans dire un mot. Après le souper on va dans la chambre du roi; on y reste debout le temps d'un paier; après quoi le roi fait une révérence et passe dans son cabinet où nous le suivons (Madame ne le suivra qu'à partir de la mort de la Dauphiue); là le roi cause; à onze heures et demie il nous dit adieu et chacun se retire dans sa chambre, je me couche. « Dans toute cette vie d'apparat Madame se sent isolée ; elle ne « hante personne » : elle n'a de contact avec personne; elle n'a aucune « intimité » avec qui que ce soit; elle est le plus polie qu'elle peut, on lui fait des révérences et tout est dit.
Aussi n'est-elle pas heureuse : «je puis bien vivre en bonne santé, déclare-t-elle à Louise', mais pour vivre heureuse, c'est une autre affaire. Je suis tellement faite à la tristesse qu'elle me nuit moins qu'à d'autres; pour moi, il en a été du chagrin comme pour Mithridate du poison. » Et la même note revient constamment dans sa correspondance, plaintes perpétuelles, gémissements, regrets. Tout la froisse et
1. Leltie du 8 mars 1705 dans Lellres de Madame, édition Ja?glé, t. Il, p. 23.
l'irrite. « Je suis aujourd'hui fâcheuse et hargneuse comme une punaise », écrit-elle le 19 avril 1715 : le roi a donné 40000 francs de pension à Mme des Ursins, l'amie odieuse de Mme de Maintenon qui a osé articuler contre le fils de Madame, le futur régent, des accusations abominables : « de pareilles injustices vous dégoûtent de la Cour! »
Si elle en était dégoûtée que ne la quittait-elle? N'avait-elle pas constaté que sa nature allemande ne s'était pas faite aux mœurs de Versailles et n'avait-elle pas eu vingt occasions de s'appliquer à elle-même le mot qu'elle devait répéter à l'Electeur venu à la Cour en 1711 « un électeur dans ce lieu est un poisson hors de l'eau* »? Elle y avait pensé, mais en même temps elle avait aperçu la misère d'abandon et de lamentable détresse d'une femme de haut rang réduite à l'état de particulière délaissée. « J'ai l'exemple de la tante de feu mon mari, écrivait-elle, de feue Madame douairière qui a dû vivre à Paris comme une bourgeoise; c'est à peine si ses gens la servaient. Je n'ai pas de maison à Paris; il me faudrait aller habiter mon douaire et je serais abandonnée de tous : aucune personne de qualité ne voudrait plus rester chez moi. Je mourrais de faim et de soif. Ici, quand on ne vous voit plus on ne vous connaît plus. » Beaucoup plus justement alors se fût-elle appliquée en le modifiant le mot à l'Électeur : « une princesse hors de Cour est un poisson hors de l'eau ». Malgré ses désillusions et ses tristesses, malgré sa vie uniforme et mécanique